Mois : janvier 2026

  • La carte des souvenirs égarés

    La carte des souvenirs égarés

    Avez‑vous vécu ces moments où vous vous sentiez totalement égaré, désorienté ? Il est des instants dans l’existence où nous sommes submergés par la tristesse, le stress, la solitude, l’errance, la perte. De telles périodes nous rendent parfois mélancoliques, confus, et bien souvent, nous devenons amers, irrités, voire agressifs. Car l’impression est forte que quelque chose de vital nous a été arraché, que l’injustice nous a frappé ; tout semble infiniment lourd et compliqué. La concentration nous manque, l’agilité s’émousse, nous oublions jusqu’aux informations les plus banales. Tout cela n’est souvent qu’une fatigue passagère, un stress, un surplus d’obligations, une mélancolie éphémère. Mais imaginez ce que vivent ceux pour qui cet état est permanent, et pour qui l’amélioration n’est qu’un rêve lointain.

    La prémisse de Là où tu vas est justement cette volonté de comprendre cet état durable. Nous avons tous dans notre famille (ou nous avons eu) – ou nous avons connu – quelqu’un qui souffre de maladies neurodégénératives gériatriques, au premier chef la maladie d’Alzheimer, mais aussi beaucoup d’autres affections graves de la « conscience » devenues des pathologies chroniques et lourdes chez les personnes âgées.

    L’épouse de l’auteur – Marie, donc – prend soin et accompagne des personnes atteintes de ces maladies. Son métier n’est pas de guérir, ni seulement de soigner. Son travail est aussi de redonner de la dignité, de maintenir et d’encourager une dynamique de « normalité », plutôt que d’infantiliser et d’enfermer, d’identifier, d’assimiler la personne à sa pathologie. Bien que cela puisse sembler un projet « utopique » dans une société où les vieux et les malades sont relégués dans des institutions conçues comme des antichambres de la mort immanente. Nous avons tous entendu parler des scandales qui ébranlent les EHPAD, où les personnes âgées, souffrantes, oubliées, sont manipulées comme des objets qu’il faut parfois laver, ranger au bon endroit, sans aucune humanité ni prise en compte de leur condition humaine, de leur individualité.

    Cette bande dessinée montre d’autres possibles, une approche différente, plus humaine. Celle qui n’assimile pas le malade à sa pathologie, mais qui privilégie l’individu en tant que personne unique, qui souffre mais cherche encore à être respectée et comprise, à qui l’on permet de rester partie prenante du monde, de la société, de la famille. Cette magnifique œuvre parle d’une triade : celui qui souffre, ses proches et l’aidant(e). Chacun, à sa manière, lutte et cherche des solutions face à ce fléau du XXIe siècle. Ainsi, l’épouse d’Étienne s’inscrit dans une dynamique d’être avec, non d’être pour. Elle s’efforce d’être auprès des malades comme une canne, une béquille, une prothèse – mais une prothèse empathique et humaine, qui ne voit pas les vieux comme des séniors infantilisés (dont il faudrait s’occuper comme de robots inconscients), mais comme des êtres qui sont comme nous, simplement perdus dans le chaos mental que provoque la maladie. Chaque geste, chaque parole, chaque acte est pensé pour aider la personne malade à faire par elle‑même, à préserver son autonomie dans les limites du possible, pour alléger la vie des conjoints, des enfants, de la famille – car eux aussi, d’une manière indirecte, souffrent de la même maladie que les aînés.

    Pour conclure, Là où tu vas est bien plus qu’une bande dessinée : c’est une œuvre profondément humaine, une ode à nous tous. À notre capacité d’être présents pour l’autre, non seulement comme un secours, mais aussi comme un témoin de ce que nous pouvons tous traverser – et qui pourrait nous arriver un jour. Nous souviendrons‑nous ? Nous en aurons‑nous la volonté, puisque nous en avons encore la capacité ? Tout dépend de nous‑mêmes, de notre décision de nous souvenir et de notre engagement à rester là pour ceux qui, trop facilement, oublient ; pour ceux qui ont besoin de notre esprit, encore vif.

    Étienne Davodeau, né en 1965, est l’un des auteurs majeurs de la bande dessinée française contemporaine. Son œuvre, ancrée dans le réel, explore avec une humanité profonde les liens sociaux, le monde du travail et les grandes questions de société. Il est notamment connu pour des récits documentaires tels que Les Mauvaises Gens (sur le syndicalisme) ou Rural ! (sur le monde agricole).

    « Là où tu vas » Etienne Davodeau

    Futuropolis

    24€

  • Votre cure de désintoxication des romans interminables : « Killing Me Softly » de Jacky Schwartzmann

    Votre cure de désintoxication des romans interminables : « Killing Me Softly » de Jacky Schwartzmann

    Dans le doux confinement de son cinques-pièces du 15ᵉ arrondissement, donnant sur un balcon trop étroit pour faire pouser un basilic ouzbeque rare , excellent pour probleme des pieds plats , Élodie – quarante-deux ans, ex-prof de yoga vinyasa et épilatrice certifiée – rumine. Son mari, Guillaume, l’a quittée pour « se reconnecter à la terre » au Nicaragua, où il cultive du coton bio en polyamour avec Lucía, une chamane locale dont la forêt sacrée a été rasée par des multinationales (ou peut-être par des promoteurs, les détails sont flous, mais l’intention est vertueuse).

    Élodie, elle, se reconnecte à sa douleur. Chaque matin, elle observe la lente descente d’une feuille morte du marronnier de la cour, métaphore de son propre effeuillement. Elle écrit des messages qu’elle ne poste pas sur un forum dédié aux « âmes sensibles en transition ». Elle médite sur le bruit des scooters, y décelant une symphonie urbaine du désarroi. Possible Goncourt 2026…

    Et puis il y a les TGV de la littérature, des romans avec lesquels on file comme une flèche, tout est terriblement rapide comme sur les premiers albums de Metallica et Megadeth. Killing me softly de Schwartzmann est exactement ça : un projectile hypersonique, qui se lit d’une traite, en une nuit. Pas une seconde d’ennui. Que de l’action folle, une envie irrépressible de ne pas dîner, de ne pas dormir, de ne même plus respirer — juste lire et délirer avec Jacky.
    Parce que ce roman est une joyeuse folie, pleine de digressions hilarantes, de situations improbables. Les frères Coen peuvent aller se rhabiller : Jacky is in the house !

    Ça vous dirait de savoir quel rayon chez Leroy Merlin est le meilleur pour dénicher l’outil indispensable à la section de teub ? Comment chier dans un bain therapeutique ? Quel métier paie bien mais stressé autant qu’un trader (non, pas comptable) ? Pourquoi les solos de guitare interminables sont dangereux pour la santé ? Pourquoi Masque et la plume peut rendre les gens nerveux au point de provoquer des drames ? Pourquoi il faut toujours être sur les nerfs avec papi et ses activités politiques ? Tout ça et bien plus encore, vous le découvrirez dans ce roman exceptionnellement drôle, Killing me softly, savant mélange de trash, de roman noir, d’humour façon frères Coen revisité dans le Doux, et de vitesse punk crust radical.
    Vous trouverez tout ça et encore plus dans ce livre génial.

    Killing me softly de Jacky Schwartzmann est une lecture radicalement, ultra, violemment divertissante. Un rythme de maître, un style ultra-lisible et original, pas une miette d’ennui ni de longueur, tout est parfaitement dosé.
    Alors vite, chez votre libraire préféré — on a aussi d’autres romans de l’excellent Jacky !

    Killing me softly
    15,90 €
    Manufacture des Livres

  • Champ des Méduses : quand le polar serbe (yougoslave) vous pique

    Champ des Méduses : quand le polar serbe (yougoslave) vous pique

    Alors voilà, y’a cette idée reçue tenace comme une vieille colle : les pays d’Europe de l’Est, ce serait des contrées où on vit en noir et blanc. Comme si on était plongé dans un film de Béla Tarr ou de Kieslowski, avec des ruines partout, des trucs cassés, et des hordes de gens déprimés qui font la queue pour acheter un demi-kilo de farine dans un supermarché tout droit sorti d’un calendrier « Bonne année 1984 » de Timișoara, avec le portrait de Nicolae Ceaușescu tenant un bouquet de fleurs et une pionnière toute guillerette sur son aile.

    Non. L’Europe de l’Est n’est pas comme ça. Et ne l’a jamais été. Elle a eu ses démons, ses problèmes, ses hauts et ses bas, mais elle a toujours été à des années-lumière de tous ces clichés.

    Première précision, et pas des moindres : les républiques de l’ex-Yougoslavie ne sont PAS des pays d’Europe de l’Est. Elles n’ont jamais fait partie du CAEM ni du Pacte de Varsovie. Elles sont soit balkaniques (Europe du Sud-Est), soit ce qu’on appelle la Mitteleuropa (Europe centrale). Et elles ont toujours suivi leur propre chemin de développement, même sous le socialisme.

    La Yougoslavie, c’était le pays fondateur du mouvement des non-alignés, un État socialiste moderne avec un système hybride (le meilleur mélange de socialisme, d’autogestion et d’un « capitalisme léger et humain » – bon, ok, « capitalisme humain » c’est un oxymore total, mais c’était la Yougoslavie, quoi). La Yougoslavie a donné naissance à une culture pop incroyable : cinéma, musique, littérature, BD, folk, rap, reggae, punk, cold wave, metal… Chez le camarade Tito, tout était possible.

    Les gens vivaient modestement mais bien, voyageaient pas mal (les Yougoslaves étaient les bienvenus à l’Ouest, à l’Est, et même au Sud, tiens). Hyper éduqués, d’une culture générale large, le Yougoslave était l’apogée du rêve hippie-gauchiste, un homme libre dans une société dite « totalitaire » à parti unique.

    Évidemment, tout cet édifice multiculturel, multiethnique, multilingue (même si le serbo-croate était parlé dans 70% du pays, il existait d’innombrables variantes de la langue, plus le slovène, le macédonien, l’albanais, le hongrois, le ruthène, le slovaque…) tenait sur des bases fragiles. Un pays jeune, obsédé par les problèmes non résolus du passé, surtout la guerre fratricide de 41-45 qui s’est gentiment prolongée de 90 à 96 avec l’aide chaleureuse des « traîtres à leur propre sang » – les nababs locaux des six républiques – et des pacificateurs occidentaux avec leurs cargaisons de pacifisme sous forme de fusils tchèques, allemands, américains, de bombes, de howitzers et autres outils de paix.

    Oto Oltvanji est un enfant de cette Yougo-pop culture (comme votre libraire). Un type qui a vécu une bonne partie de sa vie dans cette Yougoslavie pop, cool, sympa . Et l’autre partie dans la période post-apocalyptique 1990-2000, qui a vu 4 guerres civiles, le bombardement de l’OTAN, les sanctions, la famine, l’effondrement du système, une transition dégueulasse (le pillage des ressources et des biens publics par la nouvelle oligarchie capitaliste, mais cette fois « démocratique », ce qui, vous en conviendrez, donne un ton totalement meilleur à toute la composition).

    Bref, en tant que jeune vieux bonhomme comme ça, il ne peut qu’être complètement schizophrène. Comme 99% des citoyens de l’ex-Yougo. Blague à part, « Le Champ des Méduses », un roman policier, est une sortie exceptionnelle de cette phase psychotique des années 90 dans les Balkans. Oto a écrit un livre léger, drôle, dynamique. Plein d’humour non forcé, de charme et d’une élégance cool ,un mélange de polar et de road trip.

    Sceptique, ex-journaliste, détective privé dans la nouvelle Serbie capitaliste, reçoit pour mission de percer le mystère de la disparition d’une fille et de sa mère – l’une a disparu dans les années 80, l’autre dans la première décennie du 21e siècle. Le détective belgradois devra résoudre quelques histoires apparemment très éloignées et les assembler en une grande histoire, que bien sûr on ne peut pas vous révéler, parce que ce serait un spoiler total.

    Ce livre, même s’il traite de thèmes assez sombres, reste très solaire et lumineux. Skeptik est un sympathique bonhomme de type balkanique, relativement flegmatique, amateur de bonne goutte, amoureux de musique – d’ailleurs, ce roman se déguste mieux avec du bon rock ex-yougo sur votre tourne-disque ou sur une plateforme (beurk). Son style est drôle , amusant, et tire peu vers ce classique « gloom » balkanique et ce vibe « glad to be sad » qui caractérise la littérature serbe moderne. Oltvanji a toutes les clés du genre au bout des doigts, il nous guide en maître à travers l’histoire, on ne s’ennuie pas une seconde.

    Ce roman est le premier de cet auteur traduit en français, publié par les éditions Agullo qui ont un catalogue exceptionnel d’auteurs (Varesi, Pavicic, Paulin, Khaloua). Le roman d’Oto est encore un excellent titre dans leur excellente sélection.

    Donc vous savez ce qui vous reste à faire : faites-vous une playlist de bonne musique ex-yougo (EKV, Azra, Idoli, Haustor, Buldozer, Darkwood Dub, Rambo Amadeus, Obojeni Program), installez-vous dans votre Yugo ou votre Zastava 101 (les légendaires antiquités automobiles yougoslaves) et partez en route pour Rovinj, sur la lumineuse Adriatique, où parfois, si vous ne faites pas attention, une méduse peut vous piquer. Et la brûlure de méduse, ça gratouille encore des années après la rencontre. Comme ce roman qui vous pique agréablement et ne s’oubliera pas facilement, d’autant qu’il y aura sûrement d’autres aventures de Sceptique.

    Et bien sûr, le roman est disponible dans votre librairie préférée « Chien Sur La Lune ».

    « Le Champ des Méduses » d’Oto Oltvanji

    Éditions Agullo

    22,90 €

  • Eugène DABIT et « L’Hôtel du Nord »,

de Mers-les-Bains à Sébastopol.

Une soirée animée par Xavier BECQUET

    Eugène DABIT et « L’Hôtel du Nord », de Mers-les-Bains à Sébastopol. Une soirée animée par Xavier BECQUET

    Événement

    Nous avons le grand plaisir de vous convier à une conférence exceptionnelle :

    Eugène DABIT et « L’Hôtel du Nord »,

    de Mers-les-Bains à Sébastopol.

    Une soirée animée par Xavier BECQUET,

    à l’occasion de la réédition du roman en 2025 aux Éditions Bathysphère (préfacée par Xavier BECQUET)

    📅 Vendredi 30 janvier 2026

    🕕 18h

    📍 À la librairie Chien sur la Lune, Villers-Bretonneux.

    Paru en 1929, ce roman culte capture la vie d’une modeste pension sur les bords du canal Saint-Martin à Paris. Eugène Dabit, avec une écriture sobre et profondément humaine, y peint le quotidien des « petites gens » – voyageurs de passage, ouvriers, prostituées, rêveurs désenchantés. À travers les chambres miteuses et la salle de café, se croisent des destins faits de solitude, d’espoirs discrets et de résignation tendre. Plus qu’une simple intrigue, c’est une atmosphère que restitue Dabit : celle d’un monde à part, un microcosme populaire où résonnent, pudiquement, la mélancolie et la fraternité des vies ordinaires.

    Venez (re)découvrir cette œuvre majeure du réalisme poétique, son auteur, et les liens qui unissent ce texte à notre territoire.

    INSCRIPTIONS chiensurlalune@free.fr 09-55-21-38-37

  • Watership Down  
La Communauté de la Carotte

    Watership Down La Communauté de la Carotte

    Lorsqu’un ami bibliophile m’a conseillé Watership Down de Richard Adams, je n’en connaissais que le titre énigmatique et la couverture ornée de lapins – ce qui évoquait davantage un conte enfantin qu’une œuvre littéraire. J’appréhendais une énième fable animalière anthropomorphe, une « Guerre des clans » version lapins. Je me trompais.

    Watership Down est bien autre chose. L’histoire suit un groupe de lapins des champs qui, alertés par les visions prémonitoires de l’un des leurs, fuient leur garenne menacée pour chercher une terre d’accueil. Leur quête les confronte à la rudesse de la nature, aux prédateurs, aux pièges des humains, mais aussi à la solidarité, au courage et à l’ingéniosité. Le récit, d’une tension narrative remarquable, aborde avec pudeur des thèmes universels : l’exil, la fondation d’une communauté, la résilience face à l’adversité.

    La genèse de l’œuvre est elle-même une belle histoire. Dans les années 1960, Richard Adams imagine ce récit pour distraire ses filles durant de longs trajets en voiture. Peu à peu, il construit un monde cohérent, doté d’une langue – le « lapine » –, de mythes, de rites et d’une hiérarchie sociale qui empruntent autant à l’éthologie qu’à la fiction. Refusé par plusieurs éditeurs, le livre paraît finalement à petit tirage en 1972, pour devenir rapidement un classique international.

    La force du roman tient à son équilibre subtil entre réalisme et poésie. Adams ne humanise pas ses lapins : leurs capacités sont celles que la nature leur a données – une ouïe fine, une course rapide, un sens aigu du danger. Ils ne portent pas d’épées, ne chevauchent pas de créatures fantastiques ; leur héroïsme réside dans leur volonté de survivre, leur capacité à s’adapter et à s’entraider. Pourtant, chaque personnage possède une psychologie distincte, qui nous le rend immédiatement attachant.

    En filigrane, l’auteur – pionnier de la cause animale – propose une réflexion écologique profonde, sans jamais tomber dans le didactisme. Les lapins évoluent dans un monde où la nature est à la fois nourricière et hostile, où l’homme apparaît comme un « géant » destructeur. Cette lecture invite à reconsidérer notre place dans l’écosystème, avec humilité et respect.

    Watership Down est un roman à plusieurs étages : aventure haletante, fable philosophique, hommage à la nature sauvage. Il s’adresse autant aux amateurs de fantasy qu’aux lecteurs curieux d’une écriture précise et évocatrice. Il nous rappelle, avec grâce, que nous ne sommes pas les seuls habitants de cette planète – et que les plus modestes créatures peuvent incarner les plus grandes leçons de vie.

    Ce chef-d’œuvre intemporel est disponible à la librairie Chien Sur La Lune, où vous pourrez découvrir ou redécouvrir l’épopée de Fyvir, Hazel et leurs compagnons – une lecture qui marque durablement l’imaginaire.

    WAtership Down

    Editions Monsieur Toussaint Louverture

    20€50

  • Lapiaz : quand le Jura révèle ses failles

    Lapiaz : quand le Jura révèle ses failles

    « Lapiaz » (prononcez « lapia ») : mot d’origine jurassienne, issu du latin « lapis », « pierre ». Surface rocheuse marquée par l’érosion des reliefs calcaires sous l’action des eaux de ruissellement. Une formation géologique qui donne son nom au dernier polar de Maryse Vuillermet – et qui sert de métaphore à un monde en équilibre fragile entre tradition et modernité.

    Premiers pas dans le Jura

    Au début du siècle – le 21e, bien sûr –, j’ai foulé pour la première fois le sol du Jura. Ou plus exactement du Haut‑Jura, dans un petit village blotti près des pistes de ski nordique, au milieu de forêts qui semblaient sans fin et de fermes pittoresques, éparpillées dans les vallées comme sorties d’un conte. En Balkanique que je suis, je ne peux m’empêcher d’aimer les montagnes : les Balkans sont une montagne sur les Balkans, vous voyez. Alors, j’ai aimé le Jura dès le premier regard. Fromage, vin, saucisson sec fumé avec du comté, le Concoillotte presque coulant et aux saveurs multiples, le Mont d’Or… déjà l’eau me vient à la bouche.

    Le village où nous logions se résume à une longue rue, avec deux hôtels, une petite épicerie, un distributeur de billets, un loueur de skis, deux cafés, un cimetière, une église et une minuscule boutique de souvenirs face au parking du village. Celle‑ci m’a charmé (comme un enfant de cinq ans) par son charme tout en bois : tout y est en bois, y compris la maison qui l’abrite.

    Jeunes mariés à l’époque, ma femme et moi avions élu domicile au « Chalet de Versoix », une sorte d’auberge‑étape sur la route du lac, à dix minutes du village. Perché au sommet d’une colline, en pleine forêt de conifères, l’endroit était déjà bien à l’écart du hameau. Je fumais alors, et il m’arrivait de sortir devant l’hôtel au milieu de la nuit pour griller une cigarette. Dans le noir absolu, seulement éclairé par la lumière de l’entrée, la nuit en forêt était plus que mystérieuse, plus que ténébreuse. Amateur d’histoires qui font peur, mon imagination s’est mise à jouer avec moi : un craquement de brindille par‑ci, un objet qui tombe avec un bruit sourd par‑là, le vent qui agite les branches des conifères, tout chuchote et vit de sa propre vie nocturne. Sur le petit sentier qui s’enfonce dans les bois – le « Sentier des Amoureux » –, j’ai eu l’impression que quelqu’un passait ; un frisson m’a parcouru l’échine, j’ai écrasé ma cigarette et me suis précipité dans le lit chaud.

    Le matin change tout : un soleil magnifique, la blancheur de la neige, le lac gelé au cœur d’une vallée cernée de forêts et de pentes. Le Jura est un joyau baigné de lumière. Mais ce joyau garde toujours une part de mystère, qui me saisit encore aujourd’hui lorsque je skie seul au crépuscule, lorsque je suis sur mes skis au milieu des bois et que la nuit tombe déjà, que les ombres rampent depuis les recoins de la forêt – et très vite. Ou quand je croise parfois un étrange autochtone jurassien au milieu d’un sentier de montagne, qui vous glace d’effroi avant de disparaître aussi vite qu’il est apparu, avalé par la profondeur des chemins forestiers. Le Jura est un paysage merveilleux, avec une touche de « Twin Peaks »… à la manière jurassienne.

    Résister au « Lapiaz » de Maryse Vuillermet ? Impossible.

    Comment résister alors au titre *Lapiaz*, de Maryse Vuillermet, dans la collection Rouergue Noir, un polar ? Quand on sait que l’intrigue se déroule précisément là où nous vagabondons depuis vingt‑cinq ans à travers forêts et montagnes, et que nous nous sentons nous‑mêmes partie de ce monde – du moins comme amoureux de cette région française –, impossible de ne pas se laisser engloutir par l’histoire et l’atmosphère de ce roman, sans exagération, exceptionnel.

    L’action se passe exactement là où nous venons, depuis un quart de siècle, passer nos vacances au moins une fois par an, parfois jusqu’à trois fois. Le Haut‑Jura, avec sa beauté, sa paix, ses pâturages infinis, ses forêts de conifères, ses puissants torrents montagnards, ses cascades, ses granges et fermes isolées dans les monts et les vallées. Là où les gens sont rudes, solides, bruts comme la force d’une tempête de neige, de vrais montagnards.

    Tout commence dans les années 1970, quand un jeune couple hippie parisien (aujourd’hui on dirait des « écolo‑bobos » ;‑)) s’installe dans une ferme avec l’espoir d’y trouver le paradis perdu et rêvé des citadins, de vivre d’air pur, de rosée sur les fleurs et de la musique des Doors. Leurs premiers voisins sont une famille paysanne jurassienne, des travailleurs robustes qui connaissent la vie de la montagne, ses traditions, et le labeur incessant qui ne manque jamais. Les hippies vont déclencher une mini‑révolution culturelle dans le petit cercle de la ferme, et provoquer, inconsciemment et involontairement, une avalanche d’événements qui aboutira à un dénouement monstrueux et incroyable.

    Il y a quelque chose de lourd, de sombre et de ténébreux du début à la fin de ce roman. Une tempête tapie dans le paradis, qui se devine depuis les hauteurs du « Crêt Chalam ». Le monde qui était va disparaître, brisé comme une pierre qui tombe dans l’abîme d’une crevasse du lapiaz. Cette histoire vous emmène dans un paradis condamné à la perte, à la disparition. Au cœur du calme et de la paix silencieuse de la montagne, elle instille d’abord une inquiétude sourde, jusqu’à vous conduire à l’embrasement et à la fusion.

    Une écriture ancrée dans la terre jurassienne

    Le roman est riche en coutumes locales, en traditions villageoises ancestrales – Maryse Vuillermet, originaire de Saint‑Claude, sait de quoi elle parle. On sent qu’elle connaît intimement ce territoire, ses valeurs, ses réactions. Son lien avec la terre et la pierre du Jura se ressent à chaque page. Rien n’est laissé au hasard ; elle mène avec maestria cette histoire de métamorphose d’un monde qui a dû sortir de l’isolement de la vie rurale montagnarde pour entrer dans la « modernité » par tous les moyens possibles.

    Les ravins, les falaises, les gouffres tiennent bon, car ils ont toujours été là et le seront après nous. Chaque pas sur ces parois doit être mesuré : le lapiaz mouillé est glissant, un faux pas peut vous entraîner dans un précipice. Les montagnes ne cachent pas que des beautés, mais aussi des dangers – serpents, champignons vénéneux, originaux. Attention où vous posez le pied, quel sentier de montagne vous empruntez. Car beaucoup de choses ne sont plus comme avant.

    Lapiaz– c’est une plongée sensorielle et morale dans l’âme du Jura, une réflexion sur la collision entre deux mondes, portée par une écriture aussi précise que poétique.

    Et bien sûr, venez découvrir cette œuvre exceptionnelle de Maryse Vuillermet – avec laquelle vous pouvez commencer l’année en grand style !

    EDITIONS ROUERGUE NOIR

    octobre 2025

    288 pages

    21,50 €