Catégorie : Conseil

  • STAY FREE « PATRICE JEAN »

    STAY FREE « PATRICE JEAN »

    Cinq actes d’une jeunesse enragée

    ACTE I — L’âge des caisses et des cassettes

    Nous étions quatre. Cinquième année. Petite ville minière, grande misère sonore.

    L’un tapait sur des bidons vides en s’imaginant batteur — en vrai, il massacrait une caisse claire pathétique et une grosse caisse dans un état à faire pleurer un rockeur mort. Un deuxième grattait une guitare acoustique d’occasion. Le troisième faisait pareil. Et moi, le scribouillard, je « chantais » en tripotant un synthé pourri. Nous sentions tous le hormone, la sueur et l’excitation — de toutes les variétés.

    Tout a commencé par l’achat de cassettes : Iron Maiden, The Clash, et les malheureux Guns N’ Roses, dans un grand magasin socialiste local. Je me souviens de l’extase quand j’ai glissé la cassette de Maiden dans mon lecteur Grundig aux haut-parleurs médiocres. Jusque-là, je n’écoutais que les Beatles, Pink Floyd et le rock domestique — Riblja Čorba, EKV, Galija. Mais le son de ces trois groupes… il nous a convaincus qu’il fallait, à tout prix, devenir des rock-stars nichées quelque part entre Iron Maiden, The Clash et Guns N’ Roses.

    Il ne reste qu’un seul enregistrement, fait dans une cave, sur un vieux magnétophone Iskra. Deux chefs-d’œuvre : Vampiri — un Twilight avant Twilight, en version metal balkanique — et Natasha est la femme de ma ….e, chanson profondément philosophique sur le désir de toucher une poitrine, des fesses, et si possible plus encore si l’occasion se présente. Natasha était plus âgée que nous, mauvaise élève, « fille facile » — du moins le disait-on entre nous. Ce qui n’était sans doute pas vrai. Nous, on rêvait d’elle jour et nuit, comme des chiens affamés devant une vitrine fermée.

    ACTE II — Sous les décombres

    La guerre ravage l’ex-Yougoslavie. Les fleuves charrient le sang. Frère tue frère en Croatie, en Bosnie, en Herzégovine. Et moi, walkman Aiwa vissé aux oreilles, en boucle, Beneath The Remains de Sepultura.

    Rage. Vitesse. Puissance. Révolte. Tout est condensé en quarante-cinq minutes d’une musique impitoyable, crachée par des gamins de São Paulo. Tout ce qui précède me semble fade, menteur — Led Zeppelin, Iron Maiden, Metallica (dans lesquels j’avais juré jusqu’au Black Album, traître). Sepultura, leur brutalité, leur crudité se collent parfaitement à cette adolescence apocalyptique, sous sanctions, dans le chaos politique, économique, guerrier. Chaque note est exactement ce qu’il me faut pour ne pas sombrer. Ou du moins, c’est ce que je crois.

    Puis viennent les ténèbres plus profondes : Napalm Death, Carcass, Entombed, Extreme Noise Terror, Brutal Truth. Je n’ai besoin que d’obscurité, de rudesse, de nihilisme. Car à quoi bon vivre sinon pour la musique ? Pas de concerts — le pays est sous sanctions, sous blocus. Tout s’effondre autour de nous. Seul le son demeure, puissant, indestructible, et nous rend invincibles.

    Et les filles, aussi…

    ACTE III — Dernière extase avant la nuit

    Nous montons sur la scène du lycée No3  de Nouvelle Belgrade. Ma tête bouillonne. J’ai avalé deux rakijas et un vinjak avant de jouer. Nous sommes tous nerveux.

    Nous attaquons State of Love and Trust des immenses Pearl Jam. Herostrat — notre groupe — joue surtout des reprises. D’Idoli, groupe post-punk mythique de Belgrade, à Pearl Jam et Nirvana. Tout explose dans ma tête. Je suis convaincu qu’avec ce groupe, l’avenir nous appartient.

    Je jure encore par la férocité et la crudité. Mais j’ai de plus en plus besoin d’obscurité, de me fondre dans le noir ambiant de la Serbie post-communiste. Joy Division, Dead Can Dance, Bauhaus — et leurs frères et sœurs cadets du doom : My Dying Bride, Tiamat, Cathedral. Des tonnes de black metal norvégien pur et dur, du goth rock de The Mission, des Cocteau Twins, This Mortal Coil . Je deviens une cuve de masculinité noire et brute.

    Ce concert est la dernière tentative de m’intégrer au mainstream. Ça ne marche pas. Je cherche la nuit, le brouillard, la puissance sauvage des ténèbres.

    Le concert se termine. Succès. On range les instruments. Quelques mots échangés avec des filles que notre musique a touchées.

    Je monte dans le bus de banlieue. Dans mes oreilles, Block Out résonne — groupe rock dépressif de Belgrade, d’une qualité presque poétique, qui m’enfonce encore plus dans le marasme des années 90. De mon vieux sac militaire — couvert comme la peau d’un marin de mille cicatrices : Iron Maiden, le A d’anarchy, le pentagramme, les noms des groupes hardcore punk inscrits au marqueur noir, les typographies tordues des groupes black metal norvégiens et suédois — je sors Crime et Châtiment de Dostoïevski. Je plonge dans l’âme tourmentée de Raskolnikov.

    ACTE IV — Retour

    Assis sur la terrasse de notre petit appartement, dans le Massif Jurassien. Dans le salon, mes enfants regardent la télé. Ma femme tapote sur son téléphone. Je viens de terminer Stay Free de Patrice Jean.

    Et tout ce qui s’est passé dans les trois actes précédents — tout cela s’est reproduit, organiquement, tangiblement, pendant ma lecture.

    Patrice Jean a réussi à m’emmener, non pas dans la France qu’il décrit — celle du milieu des années 80, où une bande de gamins découvre la lutte des classes, la chute de leurs parents, les métamorphoses de la puberté, l’hypocrisie, « l’injustice scolaire » — mais dans l’universel de la jeunesse. La beauté, la révolte noble que seuls les jeunes idéalistes peuvent vivre jusqu’à l’os, l’amour vécu jusqu’à la douleur, jusqu’à l’inconnaissable, jusqu’au sang. Ce moment où l’on vit à la vitesse de la lumière, où tout monte et descend comme des montagnes russes, de la plus grande détresse à l’extase et à l’épiphanie. Où l’on affronte la médiocrité, le conformisme, la banalité et l’éphémère. Tout cela est unique, irremplaçable, car cela n’arrive qu’une seule fois.

    Non, je ne connais pas ce monde. Je ne sais pas ce que c’était sous Mitterrand, Chirac, Pasqua. Je ne sais pas comment on vivait en France. Mais tout le reste, je le connais. Je sais ce que c’est d’être jeune.

    Et plus encore : Patrice Jean m’a permis de tout revivre. Le toucher d’une peau douce et brûlante, les amours impossibles, la disposition à n’importe quelle folie pour défendre la justice, le camarade, la bande. Le sentiment d’humiliation et de trahison. La mélancolie qui toujours frôle le gouffre.

    Ce roman pourrait sembler, à première vue, « déjà vu ». Il ne l’est pas du tout. Le talent et la beauté de l’écriture de cet écrivain exceptionnel font de cette histoire classique — ces jours de folie, ce passage de la puberté à l’âge adulte — un récit magnifique sur le banal devenu exceptionnel et unique. Le ton est puissant, sans compromis. Par moments, il pique comme une piqûre de scorpion. Le sarcasme et la satire ne sont pas absents de ce grand roman. Mais tout est parfaitement dosé d’un regard tendre, jamais méprisant, sur les jeunes de cette époque.

    Et que dire de la langue — magnifique, riche, tranchante, brillante, comme dans tous les romans de Patrice Jean.

    La bande-son ? La colère, d’abord. Le roman pousse dans l’esprit du Clash, et surtout de l’incroyable bande de prolétaires de Joe Strummer. Mais aussi Joy Division, The Cure, The Jam, Sex Pistols,Ramones , Dead Kennedys,   The Smiths, New Order… Et si vous cherchez bien, peut-être Divine Suicide quelque part ?

    ACTE V — Ce qui reste dans le sac

    Si j’avais lu ce roman en 1999. En plein bombardement de la République fédérale de Yougoslavie par la très morale alliance de l’OTAN. À quelques jours de fuir mon pays.

    Quand j’ai préparé mon sac à dos, j’ai mis : deux paires de chaussettes, deux caleçons, deux t-shirts, deux CD des deux grands groupes serbes des années 90 — Block Out et Bjesovi.

    Si j’avais, par quelque grâce, lu Stay Free de Patrice Jean à ce moment-là, il aurait été dans mon maigre bagage. À côté des chaussettes. À côté de la rage. À côté de ce qui reste quand on perd tout.

    Magnifique roman.

    PATRICE JEAN « Stay Free »

    Editions Cherche Midi

    21€90

  • Le Gourdin de Prince Marko — ou comment sauver une forteresse sans lâcher ses gusles

    Le Gourdin de Prince Marko — ou comment sauver une forteresse sans lâcher ses gusles

    À la fin des lointaines années 1970, votre libraire était un petit enfant. Il a passé son enfance dans une petite ville minière, à une quarantaine de kilomètres au sud de la capitale de la Yougoslavie d’alors — celle qui n’existe plus, mais qui est restée en nous comme le souvenir d’une fête géniale où on s’est tous saoulés, et dont on s’est souvenus toute notre vie, de la fête et de la gueule de bois ultra monumentale.

    Les grands héros de son enfance n’étaient ni Superman ni Batman — bon, d’accord, ils l’étaient un peu, que sais-je — mais nous, les Balkans, on n’a pas besoin d’un héros importé. On avait tout un panthéon ! L’un des plus importants et des plus intéressants était Marko Kraljević.

    Marko Kraljević (pour ceux qui n’en auraient jamais entendu parler — Marc, fils de roi, mais mieux vaut l’appeler Prince / Kraljević si tu ne veux pas recevoir un coup de massue sur la tête) est le héros le plus célèbre de la poésie épique des Serbes, des Croates, des Bosniaques, des Monténégrins, des Macédoniens, des Bulgares… bref, de nous tous, Slaves du Sud, que l’histoire a mélangés comme une salade.

    Historiquement : Marko Mrnjavčević (1335–1395) était un prince serbe, fils du roi Vukašin, il régna sur une partie de la Macédoine, puis devint vassal des Turcs et trouva la mort en combattant… aux côtés des Turcs. Ironie du destin : l’homme qui fit la guerre pour les Ottomans devint le symbole de la résistance contre les Ottomans. Eh, ça, c’est les Balkans : le temps de dire « aïe », on a déjà changé de camp.

    Dans les chants populaires, Marko est :

    Un super-héros sans cape : d’une force colossale, il frappe à la massue, monte Šarac — un cheval qui parle et donne des conseils avisés (oui, un cheval plus intelligent que le Conseil de l’Europe).

    Le défenseur des faibles : il cogne sur les Turcs, les infidèles, les voleurs, les monstres… mais il doit quand même payer tribut au sultan. Le dilemme balkanique classique : « J’aurais bien envie de me révolter, mais faut que je paie les factures » (et si en plus je peux les frauder, c’est encore mieux).

    Un homme de chair et de sang : colérique, ivrogne, brutal, mais fidèle à sa mère Jevrosima et à sa parole donnée, avec une moustache sexy. Sur son lit de mort, il tua Šarac pour qu’il ne tombe pas aux mains des Turcs, et brisa son épée en quatre morceaux. Geste de gentleman — si je ne peux pas le monter, personne ne le pourra.

    Tout cela semble aride, mais en réalité, ça ne l’est pas. Car la poésie épique et lyrique des Serbes, des Slaves du Sud — Bulgares, Macédoniens, Monténégrins, Bosniaques (chrétiens et musulmans, c’est-à-dire Slaves de foi islamique) et Croates — grouille de héros, de traîtres, de dragons, de fées, de géants, de sorcières, de croque-mitaines et de démons. Game of Thrones, Le Seigneur des Anneaux ? Rien de nouveau. L’imagination populaire, pendant les cinq siècles d’oppression turque, a créé un monde qui peut encore aujourd’hui rivaliser avec HBO.

    Seule la tradition orale pouvait — et elle y est parvenue — préserver, par le mythe, la légende, et parfois presque à la manière d’une historiographie, le trésor culturel de nous tous.

    Marko y occupe une place à part : aucun enfant en Yougoslavie n’a grandi sans entendre des chants épiques. Nous les savions tous par cœur. Nous les écoutions en famille (mon arrière-grand-père connaissait presque tous les cycles, alors qu’il était à peine lettré — deux classes d’école primaire), mais aussi à l’école. Car ils portaient des messages universels : liberté, résistance, courage, vertu — mais aussi nos faiblesses, notre mesquinerie, notre vanité, notre humour noir et notre cruauté. Tout le monde connaissait la force, l’intrépidité et l’entêtement de Marko. Et lui ? Eh bien, lui, c’est nous. Nos acquis les plus lumineux et nos défauts infiniment étranges.

    Le Gourdin est une version légèrement modernisée, romanesque, de cet esprit.

    Ante Tomić — l’homme qui, depuis des décennies, nous fait rire aux larmes avec nos défauts, notre mesquinerie, notre duplicité, notre hypocrisie, mais aussi notre esprit de voisinage, notre courage, notre bonté, notre hospitalité, notre passé glorieux et riche (mais bien souvent instrumentalisé) — a décidé d’emmener le Prince Marko à Imotski. Un trou paumé dans l’arrière-pays de la côte adriatique, à la frontière même des royaumes et empires d’alors.

    L’Empire ottoman avait soumis tous les Balkans. Autour d’Imotski, la frontière fluctuait depuis des décennies. Venise, puis d’autres puissances, tentaient d’arrêter les Turcs et de les repousser vers l’est. Ce n’était pas facile. La population locale — en très grande majorité slave (catholiques et orthodoxes, musulmans/turcs) — changeait régulièrement de maîtres, et bien souvent de religion, de serment et de loyauté. L’art de survivre dans les conditions rudes de ces collines et montagnes sèches, désertiques, arides, faisait que la population vivait difficilement — même sans guerres, occupations et instabilités.

    Marko — l’Aragorn des Balkans — est appelé par les Vénitiens pour libérer la forteresse. Mais le héros préfère jouer du gusle (le gusle : instrument à une corde que le guslar racle en chantant les exploits héroïques — dans le roman, Marko tient davantage l’archet et les poitrines chaudes que l’épée) plutôt que de tailler les Turcs en pièces.

    Ajoutez-y un cheval alcoolique, des licornes qui parlent latin, et des dames de maison close qui utilisent le marketing viral — vous obtenez une guerre dont personne ne se souvient pourquoi elle a commencé, des héros qui préféreraient faire la cuisine plutôt que la guerre, et une liberté qui ressemble à un nouvel esclavage. Bref — une épopée qui tourne en dérision le mythe, avec merak².

    ² Merak :difficile à traduire  — à la fois plaisir, volupté, nostalgie, amour du bien-vivre.

    Comme dans la tradition ancienne, chez Ante Tomić aussi : Marko est notre miroir. À nous, Serbes, Croates, Bosniaques, Monténégrins, Macédoniens. Image hilarante de nos faiblesses, mais aussi d’une volonté infinie de nous moquer de nous-mêmes.

    Bien que Marko soit davantage expert en relations publiques et artiste performeur que héros — zeitgeist — le peuple simple autour de lui fait que Marko continue d’être une légende, une inspiration et un puissant et intrépide combattant balkanique pour les opprimés. Le vrai. Ce peuple de Marko peut accomplir les entreprises les plus nobles comme les plus viles. Les Serbes, les Croates et les Musulmans de Bosnie le savent mieux que quiconque : nous avons parcouru le chemin de la fraternité au fratricide en un clin d’œil, de la solidarité absolue à l’incendie de la maison du voisin.

    Comme dans les autres romans d’Ante, l’amour et le sexe sont la solution. Car Marko est un véritable étalon balkanique moustachu et poilu. Par l’amour, l’hospitalité, la chaleur des poitrines et des entrejambes des prostituées locales, il trouvera le salut — et non par la guerre et la violence.

    Ainsi Ante sauve la légende, non pas en lui donnant une place mythique de héros national immaculé, mais en la rapprochant encore davantage de nous — les gens ordinaires qui avons survécu à l’horreur des années 90 et nous sommes enfermés dans nos petits mythes nationaux. Nous, qui tentons de toutes nos forces de nous montrer différents et distincts de nos voisins — nous sommes tous des enfants du Prince Marko. Et croyez-moi, quelque part au fond de nous, nous préférons le gusle à la massue.

    Ante Tomić — Le Gourdin du prince Marko

    Éditions Noir Sur Blanc • 14€99

    Traduit du croate par : Marko Despot

  • Les Vagues Apaisées  de Xavier Becquet : la maturité d’un monde, la sagesse de deux hommes

    Les Vagues Apaisées de Xavier Becquet : la maturité d’un monde, la sagesse de deux hommes

    Xavier Becquet signe, avec ce troisième volet de sa trilogie consacrée à Jean-Baptiste et Marcel, le roman le plus ample, le plus résolument politique, et sans doute le plus profondément bouleversant. « Les Vagues Apaisées » nous ancre en cette année charnière de 1968, à Mers-les-Bains, alors que les soubresauts du monde moderne viennent battre les rivages d’existences que l’on croyait jusqu’alors à l’abri des tempêtes. L’ouvrage se déploie telle une vaste méditation sur la vieillesse, la persistance de la mémoire, et la manière singulière dont les destins modestes traversent les soubresauts de la grande Histoire.

    Dès les premières pages, le lecteur retrouve les deux anciens combattants, désormais presque octogénaires, qui « vivent leurs vieux jours dans une paix toute relative ». Depuis leur poste d’observation privilégié, ils scrutent la métamorphose de la société, les ébullitions de Mai 68, les promesses et les angoisses d’un basculement du monde. Avec une lucidité désarmante, Becquet fait de ces deux hommes simples les témoins privilégiés d’un siècle qui a vu défiler  des océans de sang, des tours érigées avec des ossements humains, la faim, la misère, l’injustice sociale, mais aussi les fulgurances du progrès – la télévision, l’ogive de Concorde, le premier pas de l’homme sur la Lune, sécurité sociale , cogées payes , retraite .

    Une enquête comme fil rouge, une traversée du siècle comme horizon

    L’intrigue policière – la disparition d’un jeune homme dans les années 1920 – sert ici de point d’ancrage à un récit qui ne cesse de s’élargir, de gagner en ampleur et en profondeur. Le roman est d’une vitalité débordante, foisonnant de sauts dans le temps, tissé d’une intrigue d’une rare complexité : il entraîne le lecteur d’Amiens à Abbeville d’Abbeville au Quartier Latin , de Mers-les-Bains à Leningrad, jusqu’aux confins ensanglantés du Biafra. Cette géographie éclatée confère au texte une dimension quasi documentaire, sans jamais rien sacrifier de cette chaleur humaine qui fait le sel et la grâce de la série.

    L’enquête n’est pas une simple quête de vérité : elle devient une exploration des fractures du vingtième siècle, de ses illusions perdues, de ses renaissances inespérées. Elle révèle surtout l’épaisseur insoupçonnée des deux protagonistes, dont la force tranquille est résumée par cette maxime balkanique  que le roman érige en principe moral, presque en mantra :

    « Les eaux paisibles creusent le roc. »

    Deux héros ordinaires, d’une humanité exceptionnelle

    Jean-Baptiste et Marcel ne sont ni des intellectuels, ni des théoriciens. Ce sont, pour ainsi dire, les élèves de cette université du peuple, cet inépuisable réservoir de savoirs pratiques, d’expériences vécues, de sagesse populaire et de lucidité humble. Leur regard sur le monde est modeste, jamais naïf ; il interroge les grandes questions – la liberté, la justice, la mémoire, les métamorphoses sociales – avec une gravité et une profondeur que la littérature accorde trop rarement aux « sans dents  ». C’est là l’un des plus beaux partis pris du roman : faire de ces deux hommes humbles les vecteurs d’une réflexion politique subtile, affranchie de tout dogmatisme, toujours irriguée par la sève du réel.

    Le roman le plus politique de la trilogie

    « Les Vagues Apaisées « est explicitement le « plus politique des romans de la série ». Becquet y observe la naissance d’une Europe libérale, les promesses éblouissantes du progrès scientifique, mais aussi ses versants d’ombre : la déshumanisation technologique, le creusement des inégalités, la lente érosion d’un monde encore si proche du dix-neuvième siècle et pourtant déjà si lointain du nôtre. Le roman ne cherche ni à convaincre ni à édicter une leçon : il aspire à comprendre, à constater, à interroger, à écouter, témoigner . Cette dimension politique ne vient jamais alourdir le récit ; elle l’enrichit, lui insuffle une profondeur nouvelle, une gravité apaisée qui contraste magnifiquement avec la douceur des deux héros.

    Une œuvre de maturité

    Ce troisième tome est un livre de la pleine maturité. Il contemple le monde avec une tendresse désabusée, une inquiétude lucide, et une sagesse presque stoïcienne. Il rappelle avec éclat que les « petites vies », que « la grande Histoire » oublie trop vite, sont souvent les plus éclairantes. Il nous redit que les existences les plus modestes, pareilles à ces « vagues apaisées », peuvent, « goutte à goutte », transformer en profondeur le paysage humain.

    Les retrouverons-nous un jour, Marcel et Jean-Baptiste, sur quelque rivage imprévu ? Qui le sait ? Peut-être Xavier lui-même, si le cœur lui en dit.

    Xavier Becquet «  Les Vagues Apaisées »

    Autoédition 19€

    Disponible à la librairie Chien Sur La Lune  

  • Un répit avant l’enfer

    Promener près du cimetière militaire, flâner devant le mémorial de notre région, cela arrive souvent. Croiser les traces de la « Grande Guerre » est une chose coutumière dans la région de la Somme. Tout cela fait presque partie du folklore local, au même titre que les cathédrales, les églises de campagne ou les frites. Tout est devenu banal, quotidien. Même les célébrations, les commémorations sont devenues des rituels locaux, répétitifs, de vaines liturgies sans profondeur ni message. Hormis ces rengaines éculées – nous n’oublierons jamais leur sacrifice, ils vivent dans la gloire éternelle, patrie éternellement reconnaissante, armée, société – quel lieu et quel moment idéaux pour que politiciens, bureaucrates et généraux se présentent au public comme des hommes pleins de sentiment et de fierté. Puis viennent les banquets, les décorations et les interminables discours emphatiques.

    Mais sous la fertile terre picarde, jusqu’aux Dardanelles en passant par les Balkans ensanglantés, de la Flandre belge aux steppes russes, toute une génération de jeunes gens – corps brisés, os fracassés, membres arrachés, yeux crevés – gît dans les champs, les prairies, les forêts, les mers, les rives des fleuves, dans les cavernes souterraines, tel un cimetière infini et sans borne, plein de jeunesse, à qui il n’aura fallu qu’une trentaine d’années de trêve pour digérer ces jeunes corps avant d’accueillir un amas encore plus gigantesque de matière humaine.

    Voilà pourquoi seul un livre – par la structure complexe de la création et de la recherche historique – peut expliquer, peut insuffler la vie à cette époque sanglante. Ramener pour quelques jours ces jeunes gens dans notre confortable vie moderne. Seul un livre (rarement un film) permet, tant bien que mal, d’avoir une vue « au premier rang » sur les tranchées, les nids de mitrailleuses, les monceaux de cadavres de camarades, en terrain découvert, empêtrés dans les barbelés, ces hurlements appelant leur mère dans l’étreinte de la mort. Tout cela peut, jusqu’à un certain point, être vécu et compris à travers la littérature. Il est très difficile et ingrat d’écrire sur ce sujet, et plus encore dans la littérature fantastique. Catherine Arden, romancière américaine, a pleinement réussi cet exploit. Écrire un roman fantastique sombre, monstrueusement terrifiant, profondément lyrique et humain – tout cela, cette jeune romancière américaine l’a accompli.

    Laura Iven, infirmière grièvement blessée, retourne dans son Canada natal. Son jeune frère Freddie est soldat en Flandre. En 1918, Laura reçoit un message annonçant que son frère est « porté disparu ». Laura refuse de croire à la mort de son frère et retourne dans une Europe dévastée par la guerre pour retrouver son frère, mort ou vif. Freddie est prisonnier sous les décombres, dans les ténèbres absolues. À côté de lui gît un soldat allemand blessé. Ensemble, ils trouvent une issue hors des ruines et errent tels des fantômes parmi les décombres et les paysages apocalyptiques de la Flandre. Ils seront reçus par un étrange violoniste boiteux. Son hospitalité est-elle une bénédiction ou une malédiction ? Ces deux jeunes gens devront le découvrir à leurs dépens.

    Chapitre après chapitre, nous suivons la trajectoire de ces jeunes gens dans un monde qui a connu son apocalypse. Car la Première Guerre mondiale fut cela : l’apocalypse, la fin du monde. La destruction totale, non de l’humanité, mais de l’homme et de l’humain. L’arrivée de l’enfer dans notre monde physique, qui depuis lors n’a fait que de courtes pauses avant de raviver plus férocement ses chaudières.

    Arden écrit avec un talent insoupçonné sur cette période terrifiante. Le roman est un récit d’horreur, mais du vrai. La métaphysique, le fantastique dans ce roman sont davantage un rêve, une échappatoire face à la tangibilité, à la réalité de l’enfer sur terre. Avec beaucoup d’amour et une sensibilité féminine, elle tente de sauver ses héros, de leur offrir une vie possible loin de l’enfer. Mais est-ce possible ? Existe-t-il un monde et une humanité après l’apocalypse ?

    Ce roman a été édité dans la collection Folio Fantasy, mais il n’en relève pas vraiment. Car le fantastique dans ce roman est un épiphénomène. Le roman lui-même est un livre profondément antiguerre, un livre sur l’amitié, l’amour, le sacrifice et la vengeance. Sur tout ce qui est humain. La guerre est un personnage à part entière, la destruction et le chaos y sont épiques, et l’étrange élément fantastique profondément nécessaire, car sans lui les guerriers n’auraient pas une seconde de répit. Cet aspect fantastique, nous pouvons l’appeler folie, rêve, cauchemar, illusion, démon ou répit.

    En tout cas, si vous souhaitez revenir à ces jours fatidiques qui, encore aujourd’hui, tissent nos destinées et qui ne sont pas si éloignés de nous qu’il n’y paraît ; si vous voulez sentir les mains chaudes des fantômes (titre original de l’ouvrage) – car les autres, les  mains des soldats  sont glacées par la gadoue flamande, par le gel et par la mort –, jetez-vous sur le roman de Katherine Arden, Requiem pour les fantômes. Je vous garantis que vous y trouverez la chaleur du contact humain.

    Katherine Arden – Requiem pour les fantômes

    Folio Fantasy

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacques Collin

  • « Le Cercle de Thor »  Manfred Kahn

    « Le Cercle de Thor » Manfred Kahn

    Que reste-t-il de notre réalité sinon le vide, le non-être, l’absence ? Il n’est même plus possible de respirer profondément. L’air gris-rouge qui nous enveloppe, saturé de microparticules et de gaz toxiques, refuse d’emplir les poumons. Il stagne, il pèse, il tue à petit feu. Grisaille des villes. Grisaille des âmes. Le Système annonce qu’il est « prêt pour la réinitialisation ». Mais le bug, lui, persiste. Ce ver — corruption, panne, dysfonctionnalité — ralentit l’O.S. mondial, le fige à chaque tentative de reset. Les utilisateurs deviennent fous. Plus nous réinitialisons, plus nous sommes nerveux, égarés, perdus. Le temps s’écoule, mais nous le gaspillons dans des « mises à jour » insignifiantes, interminables, terriblement complexes et pourtant totalement inutiles. Chaque mise à jour annonce la suivante. Le reset n’en finit jamais.

    Tout est peur, tout est angoisse. Maladie, crise, guerre, criminalité, terrorisme, climat : pas un seul répit, pas un seul instant où il ne faudrait pas avoir peur. Pas un jour sans notifications anxiogènes, sans recommandations alarmistes en provenance des think tanks, des cabinets de conseil, des agences gouvernementales. La vie, désormais, n’est plus qu’un manuel de la peur et du stress. Nous sommes devenus des êtres branchés à une perfusion d’angoisse, et nous buvons jusqu’à la lie.

    C’est dans ce terreau d’angoisse que prend racine « Le Cercle de Thor » de Manfred Kahn. Loin d’être un simple divertissement, ce thriller exceptionnel se présente comme un regard concentré, une plongée en apnée dans la profondeur du vide, au cœur même du nihilisme contemporain. L’auteur y décrit, sans compromis et sans fard, le ventre de la bête. En ouvrant ce roman, le lecteur tombe immédiatement dans un tourbillon où se mêlent le travail des services de renseignement — la DGSE nationale en première ligne —, les complots qui s’entrelacent comme des serpents, les trahisons qui déchirent les allégeances, et ces guerres « froides » qui, à tout moment, peuvent devenir plus brûlantes que le soleil.

    Le terrorisme et la lutte antiterroriste n’en sont que la surface, la partie visible de l’iceberg. Sous la surface grouillent des bêtes bien plus sombres : secrets d’État, conspirations tentaculaires, manipulations qui dépassent l’imagination des simples « complotistes en chapeau de papier alu ». Au centre de cette toile, Jeanne Doe, directrice d’une cellule de la DGSE, dont le métier est d’infiltrer les organisations islamistes. Elle le fait avec une efficacité redoutable, telle une lame froide dans l’ombre. Mais une ancienne connaissance, avec qui elle a œuvré au Moyen-Orient, va la replonger dans un passé qu’elle croyait enfoui. Ensemble, ils se retrouvent pris dans un ouragan de conspirations aux proportions incroyables, vertigineuses, presque mythologiques.

    Au-delà de l’intrigue d’espionnage pourtant haletante, ce qui frappe d’emblée dans ce roman, c’est son atmosphère. Une atmosphère presque apocalyptique, celle d’un monde gris qui se dévore lui-même. Les territoires de la « République » totalement oubliés par l’État de droit, par la santé, par l’éducation. Mais pas oubliés par les dieux, ni par leurs serviteurs. Et les serviteurs sont légion, de toutes obédiences : servants de Thor qui manient les éclairs et frappent sans prévenir, servants des divinités grecques qui tentent de naviguer comme Ulysse à travers un monde infesté de monstres, fidèles d’Allah, de Yahvé, et de tant d’autres…

    Le jeu est immense, les enjeux extrêmement élevés, et les perdants sont toujours les mêmes : les petites gens, les invisibles, les oubliés.

    L’écriture de Khan est à l’image de son univers : dynamique, puissante, oppressante. Dès les premières pages, elle vous aspire l’air autour de vous, vous tient en haleine, vous étreint et ne vous lâche plus. Du début à la fin, le lecteur est maintenu sous pression. L’atmosphère est exceptionnelle dans sa noirceur, profondément sans issue et sans solution. Le roman se déploie dans un décor de fin du monde où se côtoient le béton, les ruines, les entrepôts abandonnés et les hangars métalliques rouillés, peuplés de putes, de dealers, de prédicateurs charismatiques, de femmes puissantes et de mirages.

    « Le Cercle de Thor » est donc un thriller intelligent et rapide, d’une noirceur extrême, d’une complexité insoupçonnée et d’une force rare. Une lecture qui ne se contente pas de divertir : elle marque, elle brûle, elle hante. Mais attention : si vous voulez entrer dans le Cercle de Thor, prenez garde à ne pas y rester prisonnier.

    Manfred Kahn – Le Cercle de Thor

    La manufacture de livres – 21 € 10

  • PLEIN GAZ VERS LA RÉDEMPTION

    PLEIN GAZ VERS LA RÉDEMPTION

    Pied au plancher, l’auto glisse sur l’asphalte brûlant. L’homme et la machine, dépendants l’un de l’autre. La voiture est le prolongement de notre corps – elle va là où on la mène. Elle accélère, ralentit, tantôt nous comprime le temps, tantôt nous le dilate. Tant que nous ne faisons qu’un avec elle, le paysage défile, projecteur fou, et le monde nous apparaît comme une étrange projection, un cinéma de bitume et de lumière.

    La longue route nous engourdit. La fusion avec le moteur nous plonge parfois dans une transe étrange, un état second où le ronronnement des cylindres devient la seule musique du monde. Jusqu’à ce qu’on quitte la chaussée, qu’on se gare sur un terre-plein, devant un bistrot, un hôtel, un motel aux néons fatigués. Jusqu’à ce qu’on dévale la nationale pour s’enfoncer dans une petite route départementale, une de ces voies secondaires qui sentent la poussière et l’herbe sèche.

    Parfois, ces sorties de route sont magiques : montagneuses, grandioses, on y jette un œil émerveillé parce que le trafic y est rare, presque intime. Le plaisir est pur. Mais souvent, elles sont mornes, tristes, franchement inquiétantes. Stations-service abandonnées aux vitres brisées, restaurants minables aux odeurs de friture rance, troquets où les vieux du coin vous dévisagent en se demandant par quel miracle vous avez bien pu échouer dans leur trou perdu. Où diable avez-vous tourné en travers ?

    Mehdi. Ancien pilote de rallye, les mains encore habitées par le souvenir du volant, le pied qui frémit sur la pédale. Chauffeur de taxi. Il prend la route vers Nice. Paris, la grande ville, la vie dure du petit malfrat qui a traversé la taule comme on traverse un mauvais rêve, les mauvaises fréquentations, tout ça est derrière lui. Mehdi rêve de paix. Il rêve du bleu de la mer, de cette côte lointaine d’où son père est venu, un jour. Il aime la route. Il aime sa petite Alpine antique – une bête de guerre déguisée en jouet, un moteur qui rugit dans un corps d’un autre âge.

    Sur la route, il croise Audrey. Une femme que la vie a dotée d’une beauté hors du commun – et d’une existence d’une noirceur exceptionnelle. Audrey est entre les griffes d’un mari violent, manipulateur, , juste un salaud de plus dans une longue série de salauds. Audrey et Mehdi vont « sortir de la route ». Devenir deux âmes perdues sur les chemins poussiéreux de la France oubliée. Celle des routes nationales et départementales qui furent glorieuses et qui ne sont plus que des artères grises, loin des autoroutes flamboyantes, ces veines trop chères de la France pressé.

    Tous les deux, dans ce roman noir, cherchent à retrouver le bon  chemin : une route paisible, la jouissance fluide de la conduite, l’ivresse du bitume sans fin. Mais est-ce seulement possible, quand on a perdu le nord une bonne fois ? Est-ce qu’on ne fait pas que s’enfoncer davantage, dans les méandres sans fin des mauvais choix, des routiers aux néons blafards, des clubs de nuit où rôdent des ombres patibulaires, des types au regard louche et aux poches pleines de mauvais argent – tout ça bien plus menaçant que le long ruban rectiligne de l’autoroute de la vie ?

    Dominique Delahaye nous jette hors du flux. Elle nous force à lâcher le volant, à abandonner la ligne droite pour nous noyer dans ce roman noir. Les vitesses changent en un éclair. La fuite est la seule issue. Ceux qui vous talonnent sont là, toujours à quelques kilomètres derrière – à la pompe, au café de la route, mais aussi dans votre tête. Ils vous hantent, vous poussent dans les bas-côtés, vous forcent à prendre la mauvaise sortie.

    Existe-t-il une fin au bout de la route ? Une arrivée ? Un point d’arrivée qui ne soit pas un cul-de-sac ?

    À vous de le découvrir dans cet excellent roman noir, social, aussi sec qu’une gorgée de whisky dans un bar désert. Comme à son habitude, La Manufacture des livres nous régale d’un bon polar qui fait chanter les vieilles nationales, les estaminets poussiéreux, les motels aux draps douteux et le grondement des gros cylindres. Avec ses petits malfrats au grand cœur qui sentent la sueur et l’essence, et ses forces obscures du banditisme qui engloutissent les innocents. Un livre que tout amoureux de la route, des départementales, des vieilles routières, des bastringues et du vrombissement des moteurs doit avoir dans sa collection.

    Quoi d’autre ? Glissez Roadhouse Blues des Doors dans le lecteur, ou Roads de Portishead, et Highway to Hell d’AC/DC. Plein gaz vers le sud, en compagnie de ce livre exceptionnel.

    Disponible à la librairie Le Chien Sur La Lune

    « Quitter La Route » – Dominique Delahaye

    La Manufacture des Livres – 14,90 €

  • Rakija(l’eau de vie ) de Schrödinger

    Rakija(l’eau de vie ) de Schrödinger

    Il fut un temps où ma petite ville, blottie sur les coteaux de la rivière L., était une oasis. Enfant, j’en connaissais chaque recoin, chaque venelle, chaque nid-de-poule sur l’asphalte, chaque plaque d’égout mal posée. Je connaissais chaque parfum – celui des cerises dans la cour de la famille S., où nous aimions voler les fruits, juchés sur les branches immenses, emplissant nos petits ventres de ce jus infiniment beau, cette chair de cerise rouge comme le sang. Je savais l’odeur du pot d’échappement d’un Kamaz, la charogne d’un oiseau ou d’un chien errant écrasé par un chauffeur ivre, mais aussi le parfum des mimosas, des lilas, de la première neige, des pluies printanières, du chlore à la piscine municipale et des crèmes solaires bon marché.

    Je me souviens des enfants bien habillés, des parents sur le korzo – cette rue piétonne de ma petite ville. Je me souviens de mes institutrices, de mes professeurs, de la « noblesse » locale du socialisme – non pas celle des privilèges ou de la domination, mais celle du respect et de l’admiration. Car l’essentiel, dans la vie des Balkans socialistes, c’étaient la communauté et l’éducation, la santé ; pour le reste, on se « débrouillait ». Je me souviens des célébrations du 25 mai, la Journée de la Jeunesse, le plaisir d’être pris dans la cohue, la fête – quelques terrasses, trois ou quatre tavernes locales, pleines de gens élégants buvant de la bière, du gemišt, des liqueurs pour les dames, et nous, les enfants, des jus de fruits épais.

    Tout ce monde s’est tassé dans des tiroirs, de vieilles photos usées qui ressemblent à ces filtres « nostalgie » d’Instagram. Beaucoup ont émigré vers la terre noire, l’humus, et là, depuis une décennie ou plus, ils vivent dans l’ombre – seul le passé est lumineux, pour ceux qui se souviennent encore. Certains de mes proches ont survécu à l’obscurité des années 90, à la liberté, à la démocratie, au marché, à la fin de l’Histoire (qui était en réalité celle de Fukuyama). Parfois, je les croise dans les rues de ma petite ville, qui n’est plus la mienne. Aujourd’hui, c’est une horreur néo-capitaliste, une bâtardise de verre et de constructions semi-légales, des rues envahies de boutiques, de cafés, de supermarchés occidentaux – Lidl et autres signes du « progrès » et de « l’amélioration ». Ils errent comme des fantômes, d’un gris maladif, oubliés, relégués dans la couche misérable d’une société où seuls l’argent et la vanité ont un sens. Beaucoup sont dépressifs, vivent au jour le jour, et trop souvent se noient dans l’alcool. Les écoles sont délabrées, surchargées…

    Certains de mes amis sont devenus instituteurs, professeurs… Ils éprouvent le même sentiment d’absurdité dans un pays qui fond comme un sucre, qui ronge ses fondations, ses racines, son identité. Souvent, ils rêvent de tout quitter et d’aller vivre quelque part avec des moutons et des chèvres, au milieu d’un village serbe à demi abandonné dans les montagnes. Là, seule une vieille ou un vieux est assis sur un banc, sous une vigne ou un poirier défraîchi, les yeux voilés de souvenirs, regardant la rue vide du village.

    Emine Sadk nous emmène dans la Bulgarie voisine, mes anciens voisins slaves, qui parlent une langue si proche et si semblable – et qui, comme la Serbie et le reste des pays yougoslaves, sont une société multiethnique. Avec un passé complexe et stratifié. Avec des questions d’identité et de sens, comme tous les autres voisins balkaniques.

    Todorov, professeur mélancolique, à qui l’esprit lâche après une nuit éthylique. Il se jette sur la route – non pas quelque chose de radical, genre Katmandou ou Atacama – mais les montagnes, à quelques dizaines de kilomètres à la ronde. Et là-bas, il existe encore tout un monde parallèle, qui vit dans un étrange alliage de magie et de modernité. De drogues synthétiques dures, de gnôle locale, de gitans gangsters, de paysans raffinés, de Kafka lui-même, d’amour, de passion, mais aussi de mort. Car que seraient les Balkans sans noces ni enterrement – ou l’inverse, sans enterrement ni noces ?

    émine Sadk, d’un pinceau de maître, peint la « nouvelle » Bulgarie et ses contradictions : la mélancolie, l’extase, le mélange de tradition et d’extravagance d’une vie dans un pays où la vie est un miracle ! Emine dit dans un passage du roman que le brouillard au-dessus de la Bulgarie est comme le brouillard de Schrödinger. Quand il se lèvera, on ne saura pas si les moutons vont apparaître ou tout autre chose, ou rien de tout**,** peut-être néant. Car les pays balkaniques sont toujours à la lisière entre la veille et le rêve, la fantasmagorie et le réel brutal, l’ivresse comateuse et la triste gueule de bois matinale où la vie n’a plus de sens – jusqu’à la prochaine petite rasade de rakija.

    Que dire de plus, sinon que ce roman est comme une bonne baklava balkanique : sucrée, légèrement acidulée au citron confit, aux noix et au bon miel de montagne. Si, en plus, on a un verre de boza, un doux rythme oriental et la voix éthérée d’une belle gitane qui nous chante à l’oreille – que nous faut-il de plus dans la vie ?

    Premier roman d’Eminé Sadk publié par la maison d’exception Agullo (le livre est en lui-même un petit objet d’art, digne d’admiration – bravo pour la maquette), Caravane pour Corbeaux – Marie Vrinat a magnifiquement traduit ce roman bigarré, plein de vie, sans en perdre l’esprit balkanique. Et vous, chers amis de la librairie Chien sur la Lune, vous aurez l’occasion de vous évader en Ludogorie dès la semaine prochaine, en plongeant dans le monde d’Eminé Sadk.

    Caravane pour Corbeaux » Eminé Sadk »

    Agullo – 20,90 €

    Traduit du bulgare par Marie Vrinat

  • Les Vagues apaisées avec Xavier Becquet

    Les Vagues apaisées avec Xavier Becquet

    Pour la quatrième fois, nous avons le plaisir d’accueillir dans notre petite librairie l’un de nos auteurs locaux les plus adorés et les plus populaires : Monsieur Xavier Becquet. Cette fois-ci, il vient nous présenter la suite de sa saga. Après Falaises et La Force du Gallet, l’histoire se poursuit avec Les Vagues Apaisées, troisième tome de cette grande fresque de notre région.
    Venez le 10 avril 2026 à 18h découvrir la suite tant attendue !
    Le tout se déroule dans la meilleure librairie de Picardie et d’ailleurs, Chien Sur La Lune. Entrée gratuite, mais réservation obligatoire.

    📧 chiensurlalune@free.fr
    📞 09-55-21-38-37

    Alors, venez voguer sur les vagues apaisées avec Xavier… on vous attend, les pieds sur terre et la tête dans les nuages ! 🌊📚

  • Królik ! (ou : Le Lapin qui valait bien un trip)

    Królik ! (ou : Le Lapin qui valait bien un trip)

    Il existe de ces livres qui, une fois lus, vous laissent pantois, paumé. Ils vous laissent à ruminer pendant des jours : « Bordel, qu’est-ce qui vient de se passer ? Je me suis fait renverser par un train ou j’ai juste pioncé la moitié du bouquin ? Est-ce que cette expérience m’a plu ou m’a-t-elle profondément dégoûté ? » Le livre de Kinga Wyrzykowska, Princesse, est une expérience, pas un simple moment de lecture. Comme un film de David Lynch ou de Terry Gilliam : un trip psychédélique qui soit vous embarque, soit vous laisse sur le quai. Et moi-même, je ne suis toujours pas certain si ce fut un « bon trip » ou un « mauvais », ce qui, en soi, est bon signe. Car quoi que je pense de ce livre, je veux vous dire que le trip de Kinga mérite d’être tenté – mais attention, ça décoiffe sévère.

    Il vous embarque depuis une usine de charcuterie dans les environs de Châlons-en-Champagne jusqu’au hameau perdu de Lysina, en Pologne rurale. Dans ce voyage, il y a : un Lièvre, un Curé, le fanatisme religieux, du sexe, le célibat, encore le Lièvre, Trump, la Pologne, des cornichons aigres-doux, des Babkas(mamies) du village, des ragots, de l’apathie, de la vodka, un plombier polonais, un·e trans, un mariage traditionnel, le Lièvre… Des bonds invraisemblables, d’une vigueur et d’une dynamique presque léporines. Ce conte psychotico-psychédélico-féministe est comme un oignon rouge que vous épluchez sans jamais atteindre le cœur du bulbe. Une spirale infinie de folie. Le livre nous mène de la folie de notre malheureuse France contemporaine, où tout va de travers – mais, grâce au Lièvre suprême, ce n’est pas mieux dans la Pologne « libre », qui, sur une pente descendante, a atterri dans une théocratie catholique et le vide total de l’existence. Entre l’absence totale d’identité et son enfoncement forcé, le Lièvre bondit – un, deux, trois, une, deux, trois, jeden, dwa, tcheu ! Le petit lièvre saute d’une histoire à l’autre.

    Alors, mes amis, je ne sais pas si vous êtes prêts pour tous ces sauts. Pologne, France, plombier, Lièvre, Dieu et le Pape. Êtes-vous prêts à encaisser tout ça, ou préférez-vous vous détendre tranquillement avec le 180e roman de Freida McFadden ? Quoi qu’il en soit, Kinga Wyrzykowska vous offre quelque chose de différent, de plus tordu, de plus drôle (bien sûr, c’est drôle si vous aimez l’humour tordu au neuvième degré) et – naturellement – aussi terrifiant que le Lièvre.

    Kinga Wyrzykowska : Princesse

    Éditions du Seuil, 22 €

  • « On est si malheureux que ça se voit depuis la Lune. »

    « On est si malheureux que ça se voit depuis la Lune. »

    « Ton absence n’est que ténèbres » de Jón Kalman Stefánsson

    « On est si malheureux que ça se voit depuis la Lune. »

    Une phrase parmi des milliers qui vous colle à la peau.

    Ce roman de Jón Kalman Stefánsson, c’est de la poésie en prose. Plein de mélancolie, de joie, d’amour, de sexe ardent, de fjords, de galaxies, d’alcool, de moutons et de leurs crottes, de vers de terre, de l’arrestation d’Émile Zola, de branlettes dans une chaussette en laine, d’une tristesse infinie, de phrases en suspens, de secrets, de rencontres, de séparations, de cimetière d’église – autrement dit Kierkegaard – de noms comme Peter Pastor, Guðríður, Haraldur et Aldís, Hafrún, Skúli, Sóley, Ási, Mundi, Svana, Kári, Óði, Margrét, Rúna, Eiríkur le guitariste, Páll, Halldór et Skúli… j’en ai sûrement oublié.

    Jón se fout de savoir si le lecteur va tout assembler – non, c’est comme la lave qui vomit du volcan Eyjafjallajökull, elle dégouline lentement sur nous, comble les fissures, se solidifie et devient cette putain de roche islandaise indestructible.Par moments, tout peut être léger, joyeux, et puis hop – l’obscurité recouvre à nouveau l’Islande, le souvenir, l’amour, la passion. Et rebelote, la lumière.

    Dieu et le Diable sont toujours là, quelque part dans l’histoire, à se niquer mutuellement, à jouer avec les destins.

    Le personnage principal retourne dans son « village natal » – mais pas pour passer quelques jours « à la campagne » – non, pour retrouver une mémoire perdue, parce qu’il souffre d’amnésie totale. Ça commence comme ça : « Ton souvenir est lumière, ton absence est ténèbres » – gravé sur une vieille tombe.Très vite, on oublie tout : le pourquoi, le comment, la chronologie, la logique. On plonge dans ce roman comme dans une eau bleu sombre, et on coule, on abandonne toute volonté de remonter à la surface. Pas besoin de comprendre pourquoi on plonge. La surprise, c’est qu’on peut respirer sous l’eau.

    Kalman ne nous noie pas – il nous apprend à respirer dans l’obscurité comme dans la lumière. Comment plonger dans les souvenirs, les époques, les destins. Qu’il n’existe pas une seule histoire, une seule explication – mais une infinité.

    Par moments, j’avais l’impression de ne pas être en Islande, mais dans les Balkans, en pleine foire existentielle. Où toutes sortes de mecs peuvent débarquer comme un cheveu sur la soupe : poivrots, dingues, sages, originaux – et tout ça dans un trou du cul du monde.

    Chers camarades, Stefánsson, ça ne se lit pas – ça se ressent. Ou ça se ressent pas.

    Si vous décidez de partir dans ce fjord intérieur, allez-y sans attentes, sans espoir que les choses soient simples ou compliquées. Renoncez au temps, à l’espace. Essayez juste d’être présents dans l’histoire. Écoutez en vous Dieu, le Diable, les ancêtres, les amours, les passions, la souffrance, la tristesse. Laissez-les s’incruster dans le sol volcanique glacé de l’Islande.

    Et bien sûr – préparez-vous à un tsunami de bonne musique !Parce que Kalman en a rien à foutre des règles.Il vous met un son dans l’oreille – du standard islandais de merde à Bach, en passant par les Pixies, Pink Floyd, Tom Waits, Kanye West, Bowie, les Beatles…Ce roman est une ode à la musique – mais à celle qui nous a marqués au fer rouge. Là où vous vous êtes incrustés dans une chanson, ou la chanson s’est incrustée en vous – et chaque fois que tu l’entends, tout revient :Comme une odeur, un goût, les seins chauds d’une amante, ou les épaules d’un amoureux, l’enterrement d’un être cher, une balade sans fin main dans la main, la première cuite, le mal, le bien.

    Quoi dire de plus ?

    Si vous êtes prêts pour un voyage spirituel aux confins de la vie, de la mort, du rêve, de l’univers, du son –filez lire cet putain de roman incroyable qui est bien plus que ça.Une ode à l’écriture. À la vie.

    Parce que sans traces écrites – on n’a jamais existé.

    Rien que les tenebres.

    Traduit de l’islandais par Éric Boury

    Folio 10 €

    Merci beaucoup aux amis d’Islande, Hulda, Nikola et les enfants, les photos sont excellentes !

    Kærar þakkir til vina frá Íslandi, Huldu, Nikola og krakkanna, myndirnar eru frábærar !

    Veliko hvala prijateljima sa Islanda, Huldi, Nikoli i klincezama, slike su odlične!