Vent, vagues, île déserte au large de l’Antarctique. Nulle part, personne. Un vieux phare. Une base scientifique abandonnée qui conserve des semences. Un père hargneux, seul avec trois enfants. Les jours coulent, pleins de vide et pourtant d’une beauté sans fin : phoques, albatros, manchots, une mer cristal grouillante de créatures bigarrées, l’océan puissant qui grignote l’île jour après jour.
La monotonie vole en éclats quand la famille solitaire découvre une femme inconnue. Ils la raniment, la soignent, prennent soin d’elle. Mais son arrivée réveille les spectres de l’île, qui sortent de leurs tanières obscures pour hanter les vivants. Un engrenage infernal mène à une incandescence glacée, embrasant l’île et ses rares habitants. Les fantômes éveillés dévoilent des secrets noirs, des histoires inachevées, et précipitent nos héros dans l’abîme d’un monde qui sombre.
Avec « Les Fantômes de Shearwater », Charlotte McConaghy signe un thriller virtuose, à mi-chemin entre film « The Lighthouse » (lui-même nourri par la nouvelle inachevée de Poe et les légendes de marins), « Shining » de Stephen King et la conscience écologique d’un Richard Powers. Si vous aimez le froid qui glace les os, l’angoisse sans issue et un final cataclysmique, ce roman est pour vous.
Australienne, née en 1979, Charlotte McConaghy s’est imposée comme une voix unique de la littérature climatique et psychologique. Ses romans « Migrations » (2020) et « Je pleure encore la beauté du monde » (2021) – tous deux traduits en français chez Actes Sud – mêlent une prose sensorielle, des personnages fracturés et une urgence écologique palpable. Avec « Les Fantômes de Shearwater », elle pousse plus loin l’exploration : celle de l’isolement, de la folie qui couve dans le silence blanc, et de notre voracité d’humains face à un monde qui se dérobe.
Si vous cherchez une lecture qui pulse, qui griffe et qui pense, courez chez votre libraire Chien Sur La Lune . « Les Fantômes de Shearwater » (traduit de l’anglais par Marie Chabin, Actes Sud) vous attend. Ne vous laissez pas bercer par les vagues : les fantômes, eux, ne dorment jamais.
Mon musicien balkanique préféré, Nikola Vranjković, a une chanson qui s’intitule Tajni život suterena (« La vie secrète du sous-sol »). Il y dit :
Je suis descendu
Dans la vie secrète du sous-sol
Des tiroirs pleins à craquer
Y vivent ceux qui ne sont plus
Rafale de souvenirs
Poussière d’enfance
Chien empoisonné
Images, disques, lettres
Le temps s’éteint
Ce que le temps ne guérit pas
Il le tue en chemin
Pour peu qu’on se dresse sur sa route
Željka Horvat Čeč, jeune écrivaine croate, a justement transposé en prose ce monde disparu de l’enfance. Le titre original en croate est Crtice sa sela, bez svinje ; en français : Scènes villageoises sans cochon. Ces « crtice » – ces saynètes – me parlent profondément, car elles sont exactement cela : cette « rafale de souvenirs », cette « poussière d’enfance ».
Par le biais d’ultra-courts récits, de chapitres qui tiennent en quelques lignes, Željka nous introduit dans « la vie secrète du sous-sol » de son enfance. Dans un petit village près de Čakovec, au nord-ouest de la Croatie.
Elle nous envoie, dans une prose d’une fluidité remarquable, des rafales de souvenirs purement enfantins. Dans un monde qui craque de toutes parts. La guerre gronde en Croatie – heureusement, sa région, par sa position géographique, fut plus ou moins épargnée par le mal du conflit. Bien qu’il n’y ait eu ni batailles ni grandes horreurs à Belica, tout le monde est au courant, tout le monde vit dans l’angoisse. La guerre n’apporte pas que le mal sur le front ; elle gangrène l’esprit de ceux qui ne sont pas sur les lignes de front. Ceux qui ne participent pas sont contraints d’être témoins, ils n’ont pas le choix. C’est ainsi que la petite Željka tente, à sa manière enfantine, de comprendre ce qui se passe. Comment les « vieux » voient les choses, comment tout cela se répercute étrangement sur les enfants.
La peur, les pressentiments, la pression se mêlent à la joie de l’enfance. Rien n’est tout noir ni tout blanc. Chaque saynète est imprégnée de cet esprit enfantin qui, bien que parfois effrayé, surpris, continue de vivre chaque jour à plein régime. Chasse aux sauterelles, vagabondages dans les bois, baignades, petites observations malicieuses des faiblesses des « adultes », l’idylle villageoise au cœur d’une guerre civile sanglante – tout cela, la petite Željka le partage avec nous sans le filtre ennuyeux du regard adulte.
Voilà pourquoi ce livre est sincère, incisif et infiniment lumineux. Parce qu’il n’y a là ni cette noirceur cynique ni les calculs des adultes « mûrs » et « sérieux ». Horvat Čeč chausse avec une aisance déconcertante les baskets des gamins des années 90, et nous ramène sans effort à cette enfance où rien n’est « faux, artificiel », où tout a sa gaieté spontanée, son authenticité touchante – mais aussi son poids et son obscurité. L’écrivaine parvient à transmettre ces deux facettes à travers son moi enfantin avec une maîtrise rare, dans une prose d’une grande qualité.
D’une décennie l’aîné de Željka, nous avons vécu les mêmes jours, à deux âges différents de la vie. Autant ses souvenirs appartiennent à un autre milieu, un autre pays, une autre langue – et l’on pourrait débattre de cette langue, car je comprends parfaitement, à la perfection, cette langue étrangère, et Željka, je le suppose, comprend parfaitement la mienne –, autant les sensations qu’ils portent me sont parfaitement familières, chères et réconfortantes. De part et d’autre d’un fossé historique et politique, nous nous sommes construits. Pourtant, un fil ténu – très mince mais étrangement puissant – ne rompt pas et relie ces deux mondes. Et j’espère que le lecteur occidental, lui aussi, saura goûter ce langage universel de l’enfance, de la curiosité et de l’énergie vitale infinie.
Željka Horvat Čeč – Scènes villageoises sans cochon
Il s’est écoulé 81 ans depuis la fin de cet immense conflit mondial que certains historiens considèrent comme une guerre de 31 ans. Car l’armistice de 1918 n’était en réalité qu’une trêve, une simple pause. Vingt et une années offertes au Reich pour préparer sa revanche, cette fois infiniment supérieure sur les plans technologique et militaire.
Partisans Grecs
Cette période a également vu les manipulations éhontées des grandes puissances impérialistes, l’éclosion d’un capitalisme financier et industriel mondialisé. Le remodelage des frontières en Afrique, en Asie, selon le bon vouloir des conférences de Berlin, Paris, Londres — où l’on traçait des lignes droites sur des cartes, le cigare au bec, en dégustant de l’Armagnac raffiné, du Whiskey et du Champagne parfaitement frappé (il faut lire Lindqvist, Jacques R. Powels, Annie Lacroix-Riz, Éric Vuillard, Lénine, Gramsci, Jeffrey Roberts sur tous ces sujets), accompagnés de caviar de première qualité et de homard fraîchement cuisiné.
Ouvrier communiste, poète arménien et martyr de la Résistance française, Missak Manouchian
Les premiers véritables génocides, l’extermination des Héréros et de Dieu sait combien d’autres peuples sur le continent africain. La création des premiers camps de concentration par la grande et glorieuse couronne britannique — oui, oui, le végétarien moustachu d’Autriche n’a rien inventé, il n’a fait que perfectionner le vieux schéma impérial britanno-franco-hollandais de règlement de la question des « individus superflus ».
Lepa Svetozara Radić (Лепа Светозара Радић ; 1925-1943) est une membre des partisans Yougoslaves exécutée à l’âge de 17 ans pour avoir tiré sur des soldats allemands pendant la II guerre mondiale
Depuis « l’élection » de 1933 (élection qui n’en était pas une — il faut lire Johan Chapoutot et Éric Vuillard pour comprendre à quel point ce « fait » est un mythe absolu) du nabot moustachu, toute l’Europe « civilisée » ferme les yeux sur les exactions, le réarmement radical et fulgurant du Reich.
L’Union soviétique devient un acteur incontournable, une puissance industrielle et humaine colossale, qui s’industrialise et s’instruit à la vitesse de l’éclair, rattrapant à une allure terrifiante ses rivaux impérialistes, et se préparant à la « guerre totale » — ils ne s’étaient pas trompés. La guerre à l’Est allait être quelque chose d’absolument inédit dans l’histoire humaine : la guerre d’anéantissement total. Entre 23 et 27 millions de citoyens et soldats soviétiques allaient perdre la vie. Mais aussi briser l’échine du nazisme, atteindre Berlin et planter le poignard dans le cœur de la bête.
Aujourd’hui encore, peut-être plus que jamais, des puissants arrogants précipitent le monde dans un chaudron terrifiant. Cette fois, cela pourrait être la dernière guerre de l’humanité.
C’est pourquoi il ne faut pas, aujourd’hui, oublier le sacrifice de la grande guerre du XXe siècle. Ces millions et millions d’innocents morts, du Japon à Londres, et tous ceux qui sont nés de ce grand mal. Nous n’avons pas le droit d’ignorer. Nous n’avons pas le droit d’oublier. Nous avons le devoir de nous souvenir et de savoir.
Car celui qui oublie et néglige l’histoire est condamné à la revivre !
Femmes sovietiques partisanes en Crimée 1944
Venez donc dans votre librairie préférée renouveler votre savoir sur la Seconde Guerre mondiale, découvrir les fondations — positives et négatives — du monde dans lequel nous vivons. Plongez-vous dans les œuvres infiniment édificatrices de Remarque, Kertész, Malaparte, Primo Levi, Grossman, Aharon Appelfeld, Hilsenrath — et des historiens Annie Lacroix-Riz, Marc Bloch, Jeffrey Roberts, Éric Branca, Johan Chapoutot, et tant d’autres.
Stalingrad
Aujourd’hui et toute la semaine prochaine.
Ouvrages mentionnes dans le texte disponibles à « Librairie Chien Sur La Lune »
Certains marchent dans la rue lentement, difficiles à contourner. Certains montent pesamment dans le train, dans le bus, parfois ils s’attardent à l’entrée et marmonnent quelque chose dans leur barbe, tandis que vous êtes pressé, vous allez être en retard au travail. Que vont-ils faire si tôt, tous ces vieux, partout – au magasin, à l’administration, à la boucherie, à la boulangerie – n’ont-ils pas la journée entière pour cela, n’ont-ils pas le reste de leur vie pour tout ce dont ils ont besoin, tandis que nous sommes sans cesse affairés ? Pendant que votre gamin, qui s’est écorché le museau en grimpant les escaliers, attend dans une salle d’attente bondée du médecin ou des urgences – toux, mâchouillements, gémissements, plaintes, tout indique que vous êtes dans une salle où 99 % des patients ont plus de soixante-dix ans. Votre enfant doit attendre, alors qu’ils auraient pu venir un peu plus tard.
Vous passez le week-end avec vos vieux, père et mère, ou seulement l’un des deux. Ils sont terriblement pénibles, l’esprit fermé, caustiques envers le monde qui les entoure, convaincus d’avoir « Dieu par les cou…s » et d’être la référence absolue du savoir en toute chose – du sèche-cheveux défectueux à l’électronique quantique la plus pointue. Disputes, débats, jérémiades et critiques sont les sujets généraux de ces rencontres. Quand ce n’est pas pire : depuis longtemps, vous êtes gravement brouillé avec l’un des deux, ou avec les deux.
Nous nous demandons où sont passés ces gens dynamiques, beaux, joyeux, qui nous portaient sur leurs épaules, organisaient les fêtes les plus folles, dont les mères faisaient les meilleurs gâteaux, les meilleurs sandwichs et choisissaient les meilleures friandises au supermarché. Des pères qui étaient les plus forts, avec de puissantes grandes mains, des muscles robustes qui nous lançaient en l’air et nous rattrapaient toujours avec sûreté, avec qui nous allions au cinéma, racontions des blagues stupides et des plaisanteries absurdes qui agaçaient nos mères si charmantes, minces et, oh, combien tendres. Et maintenant, devant nous – une voix nasillarde, un dos voûté, un visage sec, pâle, ridé comme du papyrus. Un corps fragile, au mouvement lent, facilement distrait, à l’esprit répétitif. Comme si, de notre jeunesse et de la leur, s’était creusé un fossé profond, un abîme impossible à franchir. On peut jeter une voix, un message de l’autre côté, mais il n’est pas toujours bien reçu, bien compris, car le gouffre nous sépare.
Puis vient la séparation. Ce jour-là, où il n’y a plus de choix. La mort vient prendre son dû, ferme, froide et sans compromis. Les gens ne « s’en vont » pas, ne « voyagent » pas, ne « passent » pas : ils _meurent_, et c’est le fait le plus certain de votre vie, le seul qui soit irréfutable et inéluctable.
Quand les personnes les plus importantes, après nos enfants, trépassent, meurent – tout change : notre regard sur le monde, sur la vie, sur la mémoire, sur l’amour, et même sur la spiritualité. Alors nous commençons à comprendre le silence, le bruit, la lenteur, la colère, la rage, parfois la violence et l’incompréhension. Les disputes, les débats, les traumatismes, mais aussi la tendresse, la solitude, l’amour infini et la fusion des époux en un seul corps et un seul esprit.
Alors nous sommes bien plus attentifs avec les vieux, car nous nous approchons nous-mêmes de cette catégorie, et d’un autre côté nous devenons un fardeau pour les nôtres, et le cercle se referme sur nous, et s’ouvre pour nos enfants, et ainsi à l’infini.
Le livre de Lisa Ridzen, écrivaine suédoise, « Les Grues Volent Vers Le Sud », c’est tout ce qui précède, mais sous forme de roman. Ridzen parle de la vieillesse, profonde. De la façon dont on vit ces derniers jours, comment on voit le monde autour de soi, comment on tente – ou non – de réparer ce qui est cassé, l’essentiel. Les liens d’amour, d’attention et de compréhension, de tendresse, avec les plus proches, comment on essaie de surmonter les petits mensonges hypocrites, la colère, l’amertume. Comment on doit régler ses comptes avec soi-même, dissoudre la colère, l’amertume, la rage, laisser les fantômes du passé s’apaiser, s’en aller vers un lieu paisible pour se reposer. Car c’est seulement alors que nous pouvons mourir et laisser les gens que nous aimons, tant bien que mal prêts, à leur tour dans l’ordre du monde et de la nature.
Ô amis de librairie Chien Sur La Lune , je ne veux pas vous cacher que la fin de ce roman m’a mené aux larmes, aux sanglots. Lisa Ridzen a écrit un « mélodrame » qui est transcendantal. La définition du mélodrame, c’est une œuvre dont les situations sont exagérées pour tenter de frapper la sensibilité. Eh bien – et tant pis, et il le faut. Car même si, dans son roman, elle a laissé le lecteur respirer, même si le climax est trop « parfait », trop « cathartique », même si certaines choses merveilleuses naissent presque d’elles-mêmes (ce qui, dans bien des vies, n’est pas le cas) et que la mort devient un acte presque poétique… Lisa Ridzen mérite des lecteurs, elle mérite le prix Nobel du mélodrame de la décennie, pour le roman « Glad to Be Sad », ou comment écrire un « feelgood » roman mélancolique à donner le vertige.
Préparez les mouchoirs, un miroir et des petits pains à la cannelle – il est temps de passer les derniers jours avec Bo et son chien Sixsten. Il est temps de vous réconcilier et de pleurer un bon coup.
Le livre est disponible dans votre librairie préférée « Chien Sur La Lune ».
On n’écoute pas « Mezzanine » en lisant « La Mélancolie de la résistance » – on entre plutôt dans une pièce dont le sol s’est déjà dérobé, et la chute est la seule chose qui porte encore un nom. Le titre lui-même est un piège : qu’est-ce que la mélancolie, sinon la reconnaissance que la résistance est vaine ? Qu’est-ce que la résistance, sinon le magnifique et dérisoire mensonge tissé par une vieille femme dans sa chambre étouffante, tandis que la baleine géante pourrit sur la place provinciale ? Krasznahorkai a écrit ce livre en 1989 – les dates, ici, n’ont aucune importance, car tout cela a toujours déjà eu lieu – et Béla Tarr, avec Ágnes Hranitzky, en a tiré « Les Harmonies Werckmeister » (2000), film composé de trente-neuf plans en noir et blanc qui durent cent quarante-cinq minutes. Massive Attack, sans le savoir, a composé en 1998 l’album : une basse grave qui ne monte jamais, mais qui descend, pas à pas, dans une fosse sans fond, comme le personnage de Valuska au début du film lorsqu’il mime l’éclipse dans une taverne vide. Le ciel disparaît derrière la lune, la lune n’est qu’une ombre, et pourtant le monde entier se refroidit.
« Angel » ouvre l’album. La ligne de basse qui s’élève lentement est la marche du pauvre János Valuska, le doux idiot, lorsqu’il conduit les ivrognes à travers la ville endormie. La boucle de batterie de « Risingson » n’est pas un pouls ; c’est le bruit d’un cœur qui a oublié pourquoi il bat encore – comme ces plans fixes de Tarr sur un manteau accroché à un portemanteau, sur une femme lourde qui monte un escalier durant quatre-vingt-dix secondes, parce que le temps, chez lui comme chez Krasznahorkai, n’a jamais été une durée mais une agonie. La voix d’Elizabeth Fraser dans « Teardrop » – si souvent prise pour de la tendresse – est en réalité la voix d’une femme déjà noyée, chantant depuis le lit du fleuve, ses mots des bulles qui n’atteindront jamais la surface. Et le silence entre les plages – cette absence profonde, savamment produite – est l’instant que vit Mme Pflaum dans le roman, seule face à la tache d’humidité sur le papier peint, lorsqu’elle réalise qu’elle fixe cette tache depuis trois heures et que la tache n’a pas changé, mais qu’elle, si.
Tarr et Krasznahorkai ne s’étaient d’ailleurs pas rencontrés pour la première fois avec ce livre. Leur alliance était déjà scellée dix ans plus tôt par « Tango de Satan » (1994), adapté du roman de 1985. Dans ce tango funèbre, la caméra n’avance pas non plus, ou si peu : sept heures et demie à regarder la pluie tomber sur une ferme collective désaffectée, sur des paysans qui s’épient et complotent dans l’attente d’un messie qui est peut-être Satan. Le rythme de ce roman, conçu comme une danse où les personnages entrent un par un sur la piste, répond à celui du trip-hop le plus funèbre : une lenteur mécanique, des boucles que l’on croit pouvoir quitter mais qui vous ramènent toujours au même endroit, à la même porte que l’on n’ose pas ouvrir. La baleine de Werckmeister est déjà là, en germe, dans ces longues scènes de « Tango de Satan » où l’on attend un bateau qui n’arrive jamais ou la chute d’un édifice qui s’est déjà effondré avant même d’avoir été construit. L’album « Mezzanine » est le tango de Massive Attack : une danse qui ne mène nulle part, où les partenaires se tournent autour sans jamais se rejoindre, et la basse est cette crampe au mollet qui vous rappelle que vous êtes toujours en train de marcher, toujours en train de tomber, depuis le tout premier pas.
Car voilà la vérité que l’album partage avec tous les livres de Krasznahorkai : il n’y a pas d’harmonie, pas de résistance, pas d’éclipse. Il n’y a que la chute. « Mezzanine » n’offre aucun refrain, aucune délivrance, aucun lever de soleil – de même que le roman de 1989 n’offre aucune catharsis, aucun salut, aucun sens. Ce que nous prenions pour le récit d’une ville en proie à la folie n’est en réalité que le compte rendu, page après page, phrase après phrase, d’une implosion déjà consommée avant la première ligne. L’album de Massive Attack est cet œil de baleine – cette lentille vitreuse, gélatineuse, d’une parfaite indifférence –, qui nous fixe depuis la place centrale sans un cillement, sans une menace, sans une lueur de compassion. La musique ne fait qu’accompagner ce constat : la ruine que l’arpenteur mesure est toujours plus vaste que son arpentage, la ligne de basse que l’on écoute boucle toujours après qu’on a fermé le livre, et dans cette boucle ininterrompue réside la seule harmonie possible – celle du monde qui tombe, du temps qui passe, du lecteur qui tourne les pages sans jamais rien comprendre, mais en ressentant tout.
Lire « La Mélancolie de la résistance » (et relire « Tango de Satan » juste après, car ces livres ne se lisent qu’à la suite, comme des mouvements d’une même symphonie défunte) tandis que « Mezzanine » joue à bas volume – assez bas pour que la basse fasse vibrer le carton du livre, assez haut pour que les voix semblent venir des coins de la pièce –, c’est comprendre que le roman hongrois de 1989 et l’album britannique de 1998 ne font pas deux œuvres distinctes. Ils sont le même désastre exprimé dans deux langues, la même chute racontée avec deux voix, la même baleine observée à travers deux hublots. L’éclipse arrive toujours, avec sa cohorte de fous et de prophètes. Le prince apporte sa logique nue et terrifiante, et la foule déferle, puis se retire, ne laissant que des débris et une odeur de bière renversée. La baleine ouvre l’œil. Et l’œil est un miroir.
Et le miroir vous montre là, assis sur une chaise, un livre à la main, tandis qu’une basse de 1998 boucle son chemin à travers votre sternum. Il n’y a ni harmonie, ni résistance. Il n’y a que la lente, magnifique, insoutenable chute. Et la grâce obscure de l’avoir enfin remarquée.
Les livres de Krasznahorkai et les films de Béla Tarr sont disponibles à la librairie Chien Sur La Lune.
Trois décennies. Trois putains de décennies ont passé depuis cet album répugnant, sale, dégoûtant — mais oh, « my droogs », quel rock’n’roll phénoménal. Le vilain, le furieux, le terriblement créatif Marilyn Manson (à l’époque où il en avait encore sous le capot) nous annonçait qu’il était l’incarnation de Satan en personne, l’Antéchrist. Mieux encore : il n’était pas que ça. Il était la contraction vivante de tout ce que les USA représentent vraiment — la crasse, la pornographie, la violence, le sadisme, le masochisme, les abus, l’impérialisme, la morgue, la stupidité, la décadence la plus raffinée, ce culte insupportable de la beauté artificielle aux dents blanches et aux mâchoires bien rectifiées, le puritanisme pervers et la perversion sexuelle insoupçonnée des mêmes puritains. Bref : « Antichrist Superstar ».
Produit par le très profilé Trent Reznor (NIN), cet album offre un son mélangeant punk , metal , électro et indus qu’on chercherait encore en vain sur les disques de tous ces prétentieux « artistes provocateurs » d’aujourd’hui. Un concept. Un « opéra-rock » qui retrace l’ascension du boutonneux et quelconque Brian Warner jusqu’au statut de superstar de l’Antéchrist. Dans sa biographie, Warner raconte comment, gamin issu d’une famille catholique traditionnelle, il était terrifié par la venue de l’Antéchrist et la fin du monde. Alors, en grandissant, il a décidé de « devenir » l’Antéchrist lui-même, pour en finir avec ce monde et inaugurer un nouvel âge du Mal et de la Laideur assumés. L’album est exactement ça : terrifiant, brut, par endroits traversé d’une électronique industrielle sinistre, de hurlements ou de cette voix grave et ténébreuse de la drag-queen Marilyn. Toute l’hypocrisie du rêve américain y est déchiquetée, écartelée, étalée au grand jour comme la charogne pourrie et puante qu’elle est. Trente ans plus tard, l’album n’a rien perdu de son actualité. Les USA, eux, sont restés les mêmes — mais la vulgarité, la destructivité, l’hypocrisie de cet empire pourri parviennent encore à nous surprendre par leur odieuse et maléfique créativité.
À peu près à la même époque, en 1998, un nommé Tristan Egolf(malheureusement , disparu en 2005) publiait son premier roman : « Lord of the Barnyard » (ou « Le Seigneur des porcheries », pour les francophones chanceux). Ce premier roman aussi étrange qu’inclassable commence par la mort d’un mammouth à l’ère glaciaire et s’achève sur une burlesque chasse au cochon lors d’un enterrement dans le Midwest américain. Entre-temps ? Deux inondations, quatorze grêles, trois incendies criminels, une émeute à la mairie, une tornade dévastatrice et l’invasion de méthodistes déchaînés. On y suit la révolte des éboueurs et on assiste, médusé, à un match de basket qui tourne **au cataclysme**. Le tout dans la ville de Baker, bled sinistre du Midwest ravagé par l’inceste, l’alcoolisme, la violence aveugle, le racisme et la bigoterie. Au centre de ce joyeux bordel : John Kaltenbrunner, natif du coin, victime de toutes les humiliations imaginables, mû par une rancœur plus que légitime. Comment se venger d’une communauté qui vous a exclu ? Jusqu’où des années de désespoir silencieux peuvent-elles pousser un homme apparemment raisonnable ? D’un style éclatant, **« Le Seigneur des porcheries »** raconte cette vengeance, telle qu’elle est rapportée — après la mort de John — par l’un de ces « humiliés et offensés » qu’il avait pris sous son aile.
Manson et Egolf : le mariage parfait. La condamnation et la dérision de la perversion, de l’obscurité, de l’hypocrisie de cette terre soi-disant « land of the free » et « liberty and justice for all ». Les deux, en maîtres, peignent une société en pleine décomposition. Des visionnaires ? Ou simplement de bons et intelligents analystes du pays qui les a vus naître ? Peu importe. Alors que vous plongez dans l’univers à la fois terrifiant et diablement drôle du Midwest d’Egolf et de son magistral « Seigneur des porcheries », rien ne vaut, en bande-son, « Antichrist Superstar » du révérend Manson.
Oubliez Hollywood (à peu près tout, sauf l’excellente suite d’ »Antichrist Superstar » et peut-être le dernier excellent LP de Manson) et ses super-héros de pacotille, ses actrices et acteurs en plastique, sa Taylor Swift bêlante et sirupeuse, et tout le reste du « menu ». Inclinez-vous plutôt devant la « vraie » Amérique — celle des ténèbres.
Que savez-vous donc de l’Afrique ? Hein ? De ce continent démesuré, véritable auberge espagnole de l’Humanité naissante ? Savez-vous distinguer un Burkinabè d’un Ivoirien, une Comorienne d’une Malienne, ou est-ce que pour vous tout ça se vaut, « là-bas, dans le coin, tu vois, où il fait chaud » ?
On croit savoir ce qu’est l’Afrique. On croit surtout qu’on en sait assez. On situe à peu près l’endroit — un vague souvenir de mappemonde au-dessus du tableau noir, entre le cours de géographie et la sieste digestive. On en sait un peu plus sur l’Afrique du Nord, évidemment : elle est plus proche de notre « civilisation », cette magnifique civilisation européenne qui a eu l’immense générosité de « découvrir » l’Afrique, ses peuples, ses nations.
L’Europe. Cette mère tendre qui a « introduit les sauvages dans l’Histoire » — comme le disait si finement un de nos anciens présidents, consterné que ces ingrats refusent d’entrer dans le grand récit civilisateur qu’on leur avait si gentiment préparé.
Bien sûr que les nations africaines avaient une histoire et une culture avant nous. Elles existaient avant nous. Elles existent encore d’ailleurs, en dépit des efforts considérables déployés par certains Européens — ces êtres parfois si primitifs qu’ils ont du mal à trouver leur propre nombril (et pourtant, Dieu sait qu’ils le cherchent, ce nombril).
Savez-vous combien de souffrance, de mort, de viols, de misère, d’horreur, de pillage, d’impérialisme colonial les peuples dits « civilisés » ont déversés sur les terres africaines ? Si la réponse vous intéresse (et elle devrait), jetez-vous sur la lecture d’In Koli Jean Bofane.
Monsieur Bofane est le barde congolais, un prosateur à la plume féroce, à l’humour acéré, qui travaille sans relâche à éclairer les « acquis civilisateurs » apportés au Congo par les colonisateurs et néocolonisateurs européens. Le Congo : le pays le plus riche du monde parmi les plus pauvres. Congo quatre fois la France , une terre infinie de richesses infinies, naturelles, humaines, culturelles. Mais hélas, sa richesse est sa malédiction : là où le capital européen sent l’odeur du fric, les rivières de sang se mettent à couler. Comme par hasard. Comme toujours.
Six millions de Congolais sont morts ces quinze dernières années, ou peut-être bien plus. L’infâme guerre que Wikipédia appelle laconiquement « guerre interafricaine » est, comme par un étrange hasard, liée aux Européens, aux Américains. Comme tant d’autres pays africains qui ont tenté de se libérer du joug colonial, le Congo a perdu des générations de combattants courageux qui rêvaient d’un avenir meilleur, prospère et souverain.
Patrice Lumumba. Le père fondateur de la volonté africaine de liberté. Un jeune intellectuel prometteur qui a eu le mauvais goût de déplaire à la « communauté internationale » et à l’ »Occident démocratique ». Résultat ? Découpé en morceaux, dissous dans l’acide chlorhydrique — pour qu’il ne reste absolument aucune trace terrestre de lui. Avec sa mort, le Congo a sombré dans une ère de néocolonisation, de déchirures, de crimes, de milices paramilitaires, d’enfants soldats, d’escadrons de la mort, de viols de masse. Des crimes qui durent encore aujourd’hui.
Le roman d’In Koli Jean Bofane nous présente justement ce Congo Inc. — un pays qui cherche sa place dans la « mondialisation ». Le jeune Isokanga quitte son village pygmée pour se faire une place dans ce grand bazar globalisé. Au fil de son voyage, il croise des enfants des rues de Kinshasa, des fillettes prostituées, leurs clients, les manipulateurs des « Casques bleus » (mainteneurs de paix, vous dit-on, mainteneurs de paix…), des ONG, des Chinois sans-abri, des criminels de guerre protecteurs de l’environnement, des pasteurs qui ont un compte bancaire pyramidal débouchant directement aux portes du Paradis.
Le jeune Isokanga nage dans ce monde comme une anguille électrique. À travers son aventure, on découvre la complexité du Congo — cette ancienne colonie belge où il était plus facile de perdre une main qu’une dent. Où le mal rôde encore, parce qu’il sait qu’il y a des diamants, de l’or, des terres rares, de l’uranium, du bois précieux, et j’en passe, dans ce pays « pauvre ».
L’aventure d’Isokanga est un chemin vers la compréhension — mais pas notre regard eurocentrique et égoïste sur le Congo et l’Afrique. Non. C’est un réquisitoire accablant. Un miroir tendu à notre « bêtise » volontaire, à notre obstination à ne pas nous intéresser.
Un roman excellent, qui peut changer votre regard. Qui peut vous amener à réaliser combien vous savez que vous ne savez pas. Et surtout, une œuvre littéraire exceptionnelle, pleine d’humour.
Le Congo, le continent africain : berceau de l’humanité, lieu d’où nous venons tous. Il est temps de retourner aux sources.
Congo Inc. — Le Testament de Bismarck In Koli Jean Bofane Actes Sud / Babel 9€20 (Prix d’un malbec au comptoir, pour une leçon d’histoire qui vaut son pesant d’uranium)
PS :Le seul « testament » que Bismarck nous ait laissé, c’est celui d’un partage de l’Afrique au crayon à papier, sur une table de conférence, sans inviter un seul Africain. Très « civilisé », très « occidental », très « nous-sommes-les-meilleurs ». On brûle encore les doigts à relire cette page d’histoire. Mais au moins, Bofane — lui — sait écrire. Et faire rire. Jaune, mais rire quand même.
Quand j’aime un écrivain, je m’efforce de tout lire de lui, d’embrasser la totalité de son œuvre, de la première à la dernière page. Avec Clément Camar Mercier, la tâche est aisée : il n’a pour l’instant que deux romans à son actif. Mais quels romans ! J’avais découvert son précédent opus, « La Tentation Artificielle », l’été dernier — dont vous pouvez lire la critique ici même. Ce fut un « Blast ». Alors, comment ne pas se jeter sur celui-ci ?
Notre époque littéraire souffre d’un mal étrange, presque hypocondriaque : elle s’est aseptisée. On a nettoyé la littérature de toute aspérité, de toute audace, de toute imagination débridée — et, oserais-je dire, de toute volonté. Il faut que tout soit prémâché, repassé, dégraissé. Surtout, ne pas déplaire, ne pas surprendre, ne pas bousculer. On veut du lisse, du dynamique, du ludique. Les comités de lecture — comme les « test viewers » des séries Netflix — exigent du poli, du calibré, du « parfait ». Et l’on obtient, inévitablement, le « plus assourdissant des silences » : l’ennui.
Mais « Le Roman de Jeanne et Nathan » n’est pas de cette eau-là. C’est un vrai roman. Mieux : un roman d’amour. Un ROMAN. Avec des majuscules. Pas une énième autofiction nombriliste, pas un énième récit de famille où l’on exhume les secrets de la bourgeoisie urbaine entre deux pistes cyclables mal aménagées. Non. Mercier ne « témoigne » pas — il invente, il écrit, il projette ses personnages dans une fiction pleine de vie, de vigueur et d’irrévérence.
Elle s’appelle Jeanne. Il s’appelle Nathan. Deux toxicomanes. Elle est actrice pornographique ; lui, professeur d’université. Deux mondes que tout oppose, sauf une chose : la drogue, compagne intime, nourricière, tyrannique. Leur existence s’est organisée autour d’elle en une symbiose parfaite.La drogue n’est pas un accident dans leur vie — elle en est le socle, le rythme, la raison.
Autour d’eux, des cercles complices, indulgents. Des milieux où la dépendance n’est ni honteuse ni cachée, mais presque désirable. Car, dans nos sociétés contemporaines, l’addiction n’est plus une tare — elle est devenue une condition normale, presque nécessaire. Être dépendant, c’est être adapté. L’amour même s’y est dissous : consumérisme affectif, habitude, jouissance mécanique. Tout est dépendance généralisée.
Mais Jeanne et Nathan vont essayer de s’arracher à ce piège. Une tentative de désintoxication qui n’est pas seulement chimique, mais sociale, existentielle. Ils veulent retrouver une vie réelle, tangible — et se retrouver l’un l’autre, au-delà des paradis artificiels. En se libérant, ils exhumeront tout ce que la drogue avait engourdi : l’amour, la passion, le désir de fonder une famille, la possibilité d’une issue.
Ce roman est une cure. Une cure contre l’ennui, la sécheresse, la banalité. Contre la répétition médiocre de formes épuisées. Contre la maladie même de notre époque : l’addiction au confort, à la consommation, à l’illusion d’une vie sans aspérité.
Mais attention : Mercier ne nous offre pas une échappatoire hollywoodienne. La vie n’est pas un conte de fées, et son roman encore moins. Comme le disait Marilyn Manson : « It’s a long hard way out of hell. » — il n’y a pas de raccourci, pas de happy end à bon marché. Le chemin est long, semé d’embûches, de rechutes, de tentations. La sortie de l’enfer est un voyage, presque infini.
Pourtant, quelque chose luit, obstinément. Une lumière fragile mais tenace attire les héros vers la surface. Ce n’est pas une promesse — c’est une possibilité.
Clément Camar Mercier est un écrivain hors norme. Il écrit des romans, des histoires qui nous désarçonnent, nous déchaussent, nous dérangent. Sa prose peut révolter, dégoûter — mais aussi enthousiasmer, exalter, émerveiller. Il ne « témoigne » pas, ne se raconte pas : il nous emmène, de force parfois, dans une fiction vibrante, spirituelle, puissante et belle ,drôle ! Pas de plateau désolé de l’« auto-évaluation » ici : Mercier est simplement du côté de la littérature .
Alors, avez-vous le courage d’ouvrir ce livre, de le lire, « et de devenir dépendant à la plume de Clément ? »
Si oui, précipitez-vous chez votre libraire — notamment à la librairie Chien Sur La Lune — car c’est sur ses rayons que vous trouverez les deux romans de cet auteur à suivre de très près.
J’avais été immédiatement conquis par le style de Jacky Schwartzmann en découvrant Killing Me Softly : un humour décalé, parfois grinçant, un regard désabusé sur la société et une langue volontiers crue. J’étais donc impatient de me plonger dans un autre de ses romans. C’est désormais chose faite avec Shit !.
Le récit met en scène un conseiller principal d’éducation qui vit dans un immeuble d’un quartier sensible de Besançon — pour être moins politiquement correct, on pourrait dire franchement délabré — là même où il exerce. Par un concours de circonstances que je préfère ne pas dévoiler, l’appartement voisin du sien abrite un point de deal, et il se retrouve bientôt avec plusieurs dizaines de kilos de shit sur les bras. Il décide alors de jouer les Robin des Bois locaux. Mais, même animé des meilleures intentions, il doit faire face à la concurrence et aux dangers inhérents au métier de dealer.
J’ai retrouvé tout ce qui m’avait plu dans Killing Me Softly. À travers un récit drôle et rythmé, l’auteur dresse un portrait assez juste de la vie dans des quartiers laissés pour compte, où l’économie tourne largement autour du trafic de drogue. Il égratigne également, non sans une certaine caricature, le corps enseignant du secondaire. Quant au personnage principal, pourtant attachant, il n’échappe pas à ce regard acide : derrière ses bonnes intentions, il se révèle finalement moins humaniste qu’il ne le pense.
Ce n’est pas mon premier livre de Jean-François Chabas. Son œuvre est immense et splendide. Je l’ai découvert à peu près au moment où je suis devenu libraire. Son précédent roman, « La Terre rouge a bu le sang », m’avait enthousiasmé et plongé dans l’univers profondément tragique et magique de cet écrivain infiniment imaginatif et prolifique – pour les jeunes, mais aussi pour les plus âgés qui, quelque part au fond d’eux, gardent encore un frisson de jeunesse, une vivacité et un désir de rêves.
Jean-François est un homme qui croit aux valeurs, qui se bat de toutes ses forces pour un monde meilleur, qui tente par ses récits de donner une place aux peuples, aux tribus pour lesquelles il n’y a plus de place sur notre planète. Cet écrivain-voyageur ne nous permet pas d’oublier ces nations, ne permet pas que l’on étouffe la responsabilité, que l’on nie le crime qui dépasse tout ce que nous pouvons imaginer.
Des peuples entiers, un océan infini d’âmes, à jamais anéantis, oubliés, condamnés à l’oubli. Leurs langues, leur foi, leur culture, leur musique, leur mythologie ont été effacées, détruites, réduites en poussière comme si elles n’avaient jamais existé, comme si toute une part de notre humanité était ensevelie dans les profondeurs de la terre pour l’éternité.
Chabas est l’archéologue de ce monde, et celui qui nous empêche de refouler dans les abîmes de l’inconscient tout cet univers. De nous contenter des visions western bon marché des « sauvages » qui enlèvent des femmes blanches et scalpent leurs victimes. Ou de capituler devant la haine viscérale envers ce que la « lumineuse civilisation occidentale » a fait d’eux : des restes ravagés, déracinés, misérables, déchus de nations jadis fières, détruits par l’alcool, la drogue, les violences sexuelles sur des générations entières.
L’homme occidental est fier de son crime, le voit comme un signe de sa nature divine et supérieure ; il croit que ses accomplissements dans la science, l’art, le développement intellectuel ont apporté une chance aux « premières » nations.
Sven Lindqvist a superbement dévoilé ce « déversement de lumière » de la culture ouest-européenne sur le peuple Herero, le Congo, le Niger, l’Australie, les deux Amériques. Sven affirme que ce n’est pas notre « esprit supérieur » et notre civilisation « des Lumières » qui ont « domestiqué » le noble sauvage et l’ont introduit à l’esprit occidental. Mais bien nos marines avec leurs canons, nos marchands coloniaux et leurs armées privées qui ont produit des fleuves de sang, de mort et de violence bestiale. Sven explique que l’Occident est sauvage, barbare et porté à la cruauté, et que nous n’avons fait que tirer sur les autres pour toujours leur coller nos « démons » et « mauvais esprits » d’une avidité sans fin, d’une cupidité pour l’or et le sang.
C’est dans cette brèche que s’inscrit le nouveau roman de Jean-François Chabas, « Peau de pierre » . Une légende ancestrale sur la rencontre de deux « cultures » – si l’on peut appeler l’Occident une « culture ». Un jeune noble des Highlands écossais, élevé dans le satin d’un kilt et nourri à la cuillère d’or, use de sa beauté « angélique » pour séduire les filles des Highlands. Jusqu’au jour où son insensibilité et sa cupidité pour le sexe opposé lui « tombent sur la tête ». Il doit quitter l’Écosse et partir pour le « Nouveau Monde » .
Notre jeune beau garçon découvrira, à son arrivée dans le Nouveau Monde, ce que signifie la brutalité de ce monde. Il sera poignardé, perdra un œil. Il se réveillera en compagnie d’une gigantesque et superbe femme amérindienne. Celle qui prendra soin de lui, qui le soignera. Leur voyage à travers les forêts, les montagnes et les paysages infinis de l’Amérique du Nord deviendra le cheminement spirituel du jeune homme. Cette femme n’est pas seulement une femme, mais bien plus : elle est un géant d’une puissance infinie, un guide. Une personne qui connaît le chemin, les sentiers détournés, les esprits, les êtres, les entités qui peuplent l’immensité américaine. Le jeune homme est l’incarnation des valeurs « occidentales », de l’arrogance, de la morgue et d’une vanité sans bornes (cela vous rappelle quelque chose ?). Avec elle, avec « Atenenyarhu » Peau de Pierre, Callum deviendra un homme, un être humain ; il connaîtra une renaissance et trouvera des réponses aux questions les plus essentielles : ce qui nous rend humains, l’amour, la nostalgie, melancholie , l’empathie, être en symbiose avec son prochain, mais aussi apprendre ce que signifient la mort, la souffrance, l’impuissance et l’oppression.
Chabas utilise de manière magistrale la légende, la tradition, le conte populaire pour nous décrire le choc de deux mondes. L’un, profondément spirituel, onirique, où les nations d’Amérique vivent en harmonie avec une nature à la fois grandiose et rude. Où une cosmogonie incroyable, une mythologie, une culture, un artisanat, un art et une haute civilisation spirituelle, une tradition orale infinie, une sagesse et une philosophie de la vie et de l’existence se transmettent depuis des siècles de génération en génération, avant de rencontrer l’Occident « sauvage », « primitif », « civilisé ». Ce roman est tout cela : un récit sur nos certitudes, sur notre désir de toujours trouver un miroir. Le grand écrivain polonais Stanislas Lem a judicieusement remarqué que chez l’autre, nous ne cherchons pas du nouveau, de l’inédit, du non-vécu, de l’unique, mais seulement notre reflet dans le miroir. Quel que soit l’orgueil de l’homme occidental à se vanter de sa nature cosmopolite, « ouverte », « universelle », il est en réalité un sauvage qui mesure tout à l’aune de lui-même, infiniment amoureux de lui-même. Ce roman tente, de la plus belle manière, de nous éloigner de ce miroir où nous admirons notre reflet, notre obsession narcissique. Alors qu’autour de nous existe tout un monde bien plus réel, plus beau et plus profond qu’un reflet bon marché.
En deux cent vingt pages, Chabas ne se contente pas de cela ; de nombreuses autres histoires profondes se cachent dans ce roman exceptionnel, qui montre une fois de plus le talent littéraire hors pair de cet homme et écrivain remarquable.