Mon musicien balkanique préféré, Nikola Vranjković, a une chanson qui s’intitule Tajni život suterena (« La vie secrète du sous-sol »). Il y dit :
Je suis descendu
Dans la vie secrète du sous-sol
Des tiroirs pleins à craquer
Y vivent ceux qui ne sont plus
Rafale de souvenirs
Poussière d’enfance
Chien empoisonné
Images, disques, lettres
Le temps s’éteint
Ce que le temps ne guérit pas
Il le tue en chemin
Pour peu qu’on se dresse sur sa route
Željka Horvat Čeč, jeune écrivaine croate, a justement transposé en prose ce monde disparu de l’enfance. Le titre original en croate est Crtice sa sela, bez svinje ; en français : Scènes villageoises sans cochon. Ces « crtice » – ces saynètes – me parlent profondément, car elles sont exactement cela : cette « rafale de souvenirs », cette « poussière d’enfance ».
Par le biais d’ultra-courts récits, de chapitres qui tiennent en quelques lignes, Željka nous introduit dans « la vie secrète du sous-sol » de son enfance. Dans un petit village près de Čakovec, au nord-ouest de la Croatie.

Elle nous envoie, dans une prose d’une fluidité remarquable, des rafales de souvenirs purement enfantins. Dans un monde qui craque de toutes parts. La guerre gronde en Croatie – heureusement, sa région, par sa position géographique, fut plus ou moins épargnée par le mal du conflit. Bien qu’il n’y ait eu ni batailles ni grandes horreurs à Belica, tout le monde est au courant, tout le monde vit dans l’angoisse. La guerre n’apporte pas que le mal sur le front ; elle gangrène l’esprit de ceux qui ne sont pas sur les lignes de front. Ceux qui ne participent pas sont contraints d’être témoins, ils n’ont pas le choix. C’est ainsi que la petite Željka tente, à sa manière enfantine, de comprendre ce qui se passe. Comment les « vieux » voient les choses, comment tout cela se répercute étrangement sur les enfants.
La peur, les pressentiments, la pression se mêlent à la joie de l’enfance. Rien n’est tout noir ni tout blanc. Chaque saynète est imprégnée de cet esprit enfantin qui, bien que parfois effrayé, surpris, continue de vivre chaque jour à plein régime. Chasse aux sauterelles, vagabondages dans les bois, baignades, petites observations malicieuses des faiblesses des « adultes », l’idylle villageoise au cœur d’une guerre civile sanglante – tout cela, la petite Željka le partage avec nous sans le filtre ennuyeux du regard adulte.

Voilà pourquoi ce livre est sincère, incisif et infiniment lumineux. Parce qu’il n’y a là ni cette noirceur cynique ni les calculs des adultes « mûrs » et « sérieux ». Horvat Čeč chausse avec une aisance déconcertante les baskets des gamins des années 90, et nous ramène sans effort à cette enfance où rien n’est « faux, artificiel », où tout a sa gaieté spontanée, son authenticité touchante – mais aussi son poids et son obscurité. L’écrivaine parvient à transmettre ces deux facettes à travers son moi enfantin avec une maîtrise rare, dans une prose d’une grande qualité.
D’une décennie l’aîné de Željka, nous avons vécu les mêmes jours, à deux âges différents de la vie. Autant ses souvenirs appartiennent à un autre milieu, un autre pays, une autre langue – et l’on pourrait débattre de cette langue, car je comprends parfaitement, à la perfection, cette langue étrangère, et Željka, je le suppose, comprend parfaitement la mienne –, autant les sensations qu’ils portent me sont parfaitement familières, chères et réconfortantes. De part et d’autre d’un fossé historique et politique, nous nous sommes construits. Pourtant, un fil ténu – très mince mais étrangement puissant – ne rompt pas et relie ces deux mondes. Et j’espère que le lecteur occidental, lui aussi, saura goûter ce langage universel de l’enfance, de la curiosité et de l’énergie vitale infinie.
Željka Horvat Čeč – Scènes villageoises sans cochon
Traduit du croate par Chloé Billon
Éditions Peuplade
20 €


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