Quand j’aime un écrivain, je m’efforce de tout lire de lui, d’embrasser la totalité de son œuvre, de la première à la dernière page. Avec Clément Camar Mercier, la tâche est aisée : il n’a pour l’instant que deux romans à son actif. Mais quels romans ! J’avais découvert son précédent opus, « La Tentation Artificielle », l’été dernier — dont vous pouvez lire la critique ici même. Ce fut un « Blast ». Alors, comment ne pas se jeter sur celui-ci ?
Notre époque littéraire souffre d’un mal étrange, presque hypocondriaque : elle s’est aseptisée. On a nettoyé la littérature de toute aspérité, de toute audace, de toute imagination débridée — et, oserais-je dire, de toute volonté. Il faut que tout soit prémâché, repassé, dégraissé. Surtout, ne pas déplaire, ne pas surprendre, ne pas bousculer. On veut du lisse, du dynamique, du ludique. Les comités de lecture — comme les « test viewers » des séries Netflix — exigent du poli, du calibré, du « parfait ». Et l’on obtient, inévitablement, le « plus assourdissant des silences » : l’ennui.

Mais « Le Roman de Jeanne et Nathan » n’est pas de cette eau-là. C’est un vrai roman. Mieux : un roman d’amour. Un ROMAN. Avec des majuscules. Pas une énième autofiction nombriliste, pas un énième récit de famille où l’on exhume les secrets de la bourgeoisie urbaine entre deux pistes cyclables mal aménagées. Non. Mercier ne « témoigne » pas — il invente, il écrit, il projette ses personnages dans une fiction pleine de vie, de vigueur et d’irrévérence.
Elle s’appelle Jeanne. Il s’appelle Nathan. Deux toxicomanes. Elle est actrice pornographique ; lui, professeur d’université. Deux mondes que tout oppose, sauf une chose : la drogue, compagne intime, nourricière, tyrannique. Leur existence s’est organisée autour d’elle en une symbiose parfaite.La drogue n’est pas un accident dans leur vie — elle en est le socle, le rythme, la raison.
Autour d’eux, des cercles complices, indulgents. Des milieux où la dépendance n’est ni honteuse ni cachée, mais presque désirable. Car, dans nos sociétés contemporaines, l’addiction n’est plus une tare — elle est devenue une condition normale, presque nécessaire. Être dépendant, c’est être adapté. L’amour même s’y est dissous : consumérisme affectif, habitude, jouissance mécanique. Tout est dépendance généralisée.
Mais Jeanne et Nathan vont essayer de s’arracher à ce piège. Une tentative de désintoxication qui n’est pas seulement chimique, mais sociale, existentielle. Ils veulent retrouver une vie réelle, tangible — et se retrouver l’un l’autre, au-delà des paradis artificiels. En se libérant, ils exhumeront tout ce que la drogue avait engourdi : l’amour, la passion, le désir de fonder une famille, la possibilité d’une issue.
Ce roman est une cure. Une cure contre l’ennui, la sécheresse, la banalité. Contre la répétition médiocre de formes épuisées. Contre la maladie même de notre époque : l’addiction au confort, à la consommation, à l’illusion d’une vie sans aspérité.
Mais attention : Mercier ne nous offre pas une échappatoire hollywoodienne. La vie n’est pas un conte de fées, et son roman encore moins. Comme le disait Marilyn Manson : « It’s a long hard way out of hell. » — il n’y a pas de raccourci, pas de happy end à bon marché. Le chemin est long, semé d’embûches, de rechutes, de tentations. La sortie de l’enfer est un voyage, presque infini.
Pourtant, quelque chose luit, obstinément. Une lumière fragile mais tenace attire les héros vers la surface. Ce n’est pas une promesse — c’est une possibilité.
Clément Camar Mercier est un écrivain hors norme. Il écrit des romans, des histoires qui nous désarçonnent, nous déchaussent, nous dérangent. Sa prose peut révolter, dégoûter — mais aussi enthousiasmer, exalter, émerveiller. Il ne « témoigne » pas, ne se raconte pas : il nous emmène, de force parfois, dans une fiction vibrante, spirituelle, puissante et belle ,drôle ! Pas de plateau désolé de l’« auto-évaluation » ici : Mercier est simplement du côté de la littérature .
Alors, avez-vous le courage d’ouvrir ce livre, de le lire, « et de devenir dépendant à la plume de Clément ? »
Si oui, précipitez-vous chez votre libraire — notamment à la librairie Chien Sur La Lune — car c’est sur ses rayons que vous trouverez les deux romans de cet auteur à suivre de très près.








































