Auteur/autrice : admin3665

  • La cure de désintoxication littéraire

    La cure de désintoxication littéraire

    Quand j’aime un écrivain, je m’efforce de tout lire de lui, d’embrasser la totalité de son œuvre, de la première à la dernière page. Avec Clément Camar Mercier, la tâche est aisée : il n’a pour l’instant que deux romans à son actif. Mais quels romans ! J’avais découvert son précédent opus, « La Tentation Artificielle », l’été dernier — dont vous pouvez lire la critique ici même. Ce fut un « Blast ». Alors, comment ne pas se jeter sur celui-ci ?

    Notre époque littéraire souffre d’un mal étrange, presque hypocondriaque : elle s’est aseptisée. On a nettoyé la littérature de toute aspérité, de toute audace, de toute imagination débridée — et, oserais-je dire, de toute volonté. Il faut que tout soit prémâché, repassé, dégraissé. Surtout, ne pas déplaire, ne pas surprendre, ne pas bousculer. On veut du lisse, du dynamique, du ludique. Les comités de lecture — comme les « test viewers » des séries Netflix — exigent du poli, du calibré, du « parfait ». Et l’on obtient, inévitablement, le « plus assourdissant des silences » : l’ennui.

    Mais « Le Roman de Jeanne et Nathan » n’est pas de cette eau-là. C’est un vrai roman. Mieux : un roman d’amour. Un ROMAN. Avec des majuscules. Pas une énième autofiction nombriliste, pas un énième récit de famille où l’on exhume les secrets de la bourgeoisie urbaine entre deux pistes cyclables mal aménagées. Non. Mercier ne « témoigne » pas — il invente, il écrit,  il  projette  ses personnages dans une fiction pleine de vie, de vigueur et d’irrévérence.

    Elle s’appelle Jeanne. Il s’appelle Nathan. Deux toxicomanes. Elle est actrice pornographique ; lui, professeur d’université. Deux mondes que tout oppose, sauf une chose : la drogue, compagne intime, nourricière, tyrannique. Leur existence s’est organisée autour d’elle en une symbiose parfaite.La drogue n’est pas un accident dans leur vie — elle en est le socle, le rythme, la raison.

    Autour d’eux, des cercles complices, indulgents. Des milieux où la dépendance n’est ni honteuse ni cachée, mais presque désirable. Car, dans nos sociétés contemporaines, l’addiction n’est plus une tare — elle est devenue une condition normale, presque nécessaire. Être dépendant, c’est être adapté. L’amour même s’y est dissous : consumérisme affectif, habitude, jouissance mécanique. Tout est dépendance généralisée.

    Mais Jeanne et Nathan vont essayer de s’arracher à ce piège. Une tentative de désintoxication qui n’est pas seulement chimique, mais sociale, existentielle. Ils veulent retrouver une vie réelle, tangible — et se retrouver l’un l’autre, au-delà des paradis artificiels. En se libérant, ils exhumeront tout ce que la drogue avait engourdi : l’amour, la passion, le désir de fonder une famille, la possibilité d’une issue.

    Ce roman est une cure. Une cure contre l’ennui, la sécheresse, la banalité. Contre la répétition médiocre de formes épuisées. Contre la maladie même de notre époque : l’addiction au confort, à la consommation, à l’illusion d’une vie sans aspérité.

    Mais attention : Mercier ne nous offre pas une échappatoire hollywoodienne. La vie n’est pas un conte de fées, et son roman encore moins. Comme le disait Marilyn Manson : « It’s a long hard way out of hell. » — il n’y a pas de raccourci, pas de happy end à bon marché. Le chemin est long, semé d’embûches, de rechutes, de tentations. La sortie de l’enfer est un voyage, presque infini.

    Pourtant, quelque chose luit, obstinément. Une lumière fragile mais tenace attire les héros vers la surface. Ce n’est pas une promesse — c’est une possibilité.

    Clément Camar Mercier est un écrivain hors norme. Il écrit des romans, des histoires qui nous désarçonnent, nous déchaussent, nous dérangent. Sa prose peut révolter, dégoûter — mais aussi enthousiasmer, exalter, émerveiller. Il ne « témoigne » pas, ne se raconte pas : il  nous emmène, de force parfois, dans une fiction vibrante, spirituelle, puissante et belle ,drôle ! Pas de plateau désolé de l’« auto-évaluation » ici : Mercier est simplement  du côté de la littérature .

    Alors, avez-vous le courage d’ouvrir ce livre, de le lire, « et de devenir dépendant à la plume de Clément ? »

    Si oui, précipitez-vous chez votre libraire — notamment à la librairie  Chien Sur La Lune — car c’est sur ses rayons que vous trouverez les deux romans de cet auteur à suivre de très près.

  • La lune, le livre et le code

    La lune, le livre et le code

    Une soirée incroyablement intense, en compagnie de l’écrivain Clément Camar-Mercier, un jeune auteur aussi brillant, créatif et très spirituel. Notre librairie, pleine d’âmes, a eu l’incroyable chance et le bonheur d’accueillir cet écrivain exceptionnel.

    Il a partagé avec nous beaucoup de choses : des idées, des rêves, des cauchemars. Ensemble, nous avons creusé et essayé de comprendre notre époque difficile et aseptisée. Nous avons parlé de ses deux romans, et surtout du dernier, La Tentation Artificielle, sur les illusions de l’humanité, la rédemption par les zéros et les uns, le vide du monde « numérique », l’oubli de la spiritualité, la tentative de ressusciter Dieu dans le silicone, et de l’inévitable et terrifiant happy end de l’humanité.


    Ceux qui n’ont pas pu être avec nous pourront bientôt voir la vidéo de la soirée.


    Les deux romans, La Tentation Artificielle et Roman de Nathan et Jeanne, sont disponibles à la librairie Chien Sur La Lune. »

  • Oh Shit!

    Oh Shit!

    J’avais été immédiatement conquis par le style de Jacky Schwartzmann en découvrant Killing Me Softly : un humour décalé, parfois grinçant, un regard désabusé sur la société et une langue volontiers crue. J’étais donc impatient de me plonger dans un autre de ses romans. C’est désormais chose faite avec Shit !.

    Le récit met en scène un conseiller principal d’éducation qui vit dans un immeuble d’un quartier sensible de Besançon — pour être moins politiquement correct, on pourrait dire franchement délabré — là même où il exerce. Par un concours de circonstances que je préfère ne pas dévoiler, l’appartement voisin du sien abrite un point de deal, et il se retrouve bientôt avec plusieurs dizaines de kilos de shit sur les bras. Il décide alors de jouer les Robin des Bois locaux. Mais, même animé des meilleures intentions, il doit faire face à la concurrence et aux dangers inhérents au métier de dealer.

    J’ai retrouvé tout ce qui m’avait plu dans Killing Me Softly. À travers un récit drôle et rythmé, l’auteur dresse un portrait assez juste de la vie dans des quartiers laissés pour compte, où l’économie tourne largement autour du trafic de drogue. Il égratigne également, non sans une certaine caricature, le corps enseignant du secondaire. Quant au personnage principal, pourtant attachant, il n’échappe pas à ce regard acide : derrière ses bonnes intentions, il se révèle finalement moins humaniste qu’il ne le pense.

    Sylvain Halgand

  •  Quand la pierre devient chair « Peau de Pierre » Jean François Chabas

     Quand la pierre devient chair « Peau de Pierre » Jean François Chabas

    Ce n’est pas mon premier livre de Jean-François Chabas. Son œuvre est immense et splendide. Je l’ai découvert à peu près au moment où je suis devenu libraire. Son précédent roman, « La Terre rouge a bu le sang », m’avait enthousiasmé et plongé dans l’univers profondément tragique et magique de cet écrivain infiniment imaginatif et prolifique – pour les jeunes, mais aussi pour les plus âgés qui, quelque part au fond d’eux, gardent encore un frisson de jeunesse, une vivacité et un désir de rêves.

    Jean-François est un homme qui croit aux valeurs, qui se bat de toutes ses forces pour un monde meilleur, qui tente par ses récits de donner une place aux peuples, aux tribus pour lesquelles il n’y a plus de place sur notre planète. Cet écrivain-voyageur ne nous permet pas d’oublier ces nations, ne permet pas que l’on étouffe la responsabilité, que l’on nie le crime qui dépasse tout ce que nous pouvons imaginer.

    Des peuples entiers, un océan infini d’âmes, à jamais anéantis, oubliés, condamnés à l’oubli. Leurs langues, leur foi, leur culture, leur musique, leur mythologie ont été effacées, détruites, réduites en poussière comme si elles n’avaient jamais existé, comme si toute une part de notre humanité était ensevelie dans les profondeurs de la terre pour l’éternité.

    Chabas est l’archéologue de ce monde, et celui qui nous empêche de refouler dans les abîmes de l’inconscient tout cet univers. De nous contenter des visions western bon marché des « sauvages » qui enlèvent des femmes blanches et scalpent leurs victimes. Ou de capituler devant la haine viscérale envers ce que la « lumineuse civilisation occidentale » a fait d’eux : des restes ravagés, déracinés, misérables, déchus de nations jadis fières, détruits par l’alcool, la drogue, les violences sexuelles sur des générations entières.

    L’homme occidental est fier de son crime, le voit comme un signe de sa nature divine et supérieure ; il croit que ses accomplissements dans la science, l’art, le développement intellectuel ont apporté une chance aux « premières » nations.

    Sven Lindqvist a superbement dévoilé ce « déversement de lumière » de la culture ouest-européenne sur le peuple Herero, le Congo, le Niger, l’Australie, les deux Amériques. Sven affirme que ce n’est pas notre « esprit supérieur » et notre civilisation « des Lumières » qui ont « domestiqué » le noble sauvage et l’ont introduit à l’esprit occidental. Mais bien nos marines avec leurs canons, nos marchands coloniaux et leurs armées privées qui ont produit des fleuves de sang, de mort et de violence bestiale. Sven explique que l’Occident est sauvage, barbare et porté à la cruauté, et que nous n’avons fait que tirer sur les autres pour toujours leur coller nos « démons » et « mauvais esprits » d’une avidité sans fin, d’une cupidité pour l’or et le sang.

    C’est dans cette brèche que s’inscrit le nouveau roman de Jean-François Chabas, « Peau de pierre » . Une légende ancestrale sur la rencontre de deux « cultures » – si l’on peut appeler l’Occident une « culture ». Un jeune noble des Highlands écossais, élevé dans le satin d’un kilt et nourri à la cuillère d’or, use de sa beauté « angélique » pour séduire les filles des Highlands. Jusqu’au jour où son insensibilité et sa cupidité pour le sexe opposé lui « tombent sur la tête ». Il doit quitter l’Écosse et partir pour le « Nouveau Monde » .

    Notre jeune beau garçon découvrira, à son arrivée dans le Nouveau Monde, ce que signifie la brutalité de ce monde. Il sera poignardé, perdra un œil. Il se réveillera en compagnie d’une gigantesque et superbe femme amérindienne. Celle qui prendra soin de lui, qui le soignera. Leur voyage à travers les forêts, les montagnes et les paysages infinis de l’Amérique du Nord deviendra le cheminement spirituel du jeune homme. Cette femme n’est pas seulement une femme, mais bien plus : elle est un géant d’une puissance infinie, un guide. Une personne qui connaît le chemin, les sentiers détournés, les esprits, les êtres, les entités qui peuplent l’immensité américaine. Le jeune homme est l’incarnation des valeurs « occidentales », de l’arrogance, de la morgue et d’une vanité sans bornes (cela vous rappelle quelque chose ?). Avec elle, avec « Atenenyarhu » Peau de Pierre, Callum deviendra un homme, un être humain ; il connaîtra une renaissance et trouvera des réponses aux questions les plus essentielles : ce qui nous rend humains, l’amour, la nostalgie, melancholie , l’empathie, être en symbiose avec son prochain, mais aussi apprendre ce que signifient la mort, la souffrance, l’impuissance et l’oppression.

    Chabas utilise de manière magistrale la légende, la tradition, le conte populaire pour nous décrire le choc de deux mondes. L’un, profondément spirituel, onirique, où les nations d’Amérique vivent en harmonie avec une nature à la fois grandiose et rude. Où une cosmogonie incroyable, une mythologie, une culture, un artisanat, un art et une haute civilisation spirituelle, une tradition orale infinie, une sagesse et une philosophie de la vie et de l’existence se transmettent depuis des siècles de génération en génération, avant de rencontrer l’Occident « sauvage », « primitif », « civilisé ». Ce roman est tout cela : un récit sur nos certitudes, sur notre désir de toujours trouver un miroir. Le grand écrivain polonais Stanislas Lem a judicieusement remarqué que chez l’autre, nous ne cherchons pas du nouveau, de l’inédit, du non-vécu, de l’unique, mais seulement notre reflet dans le miroir. Quel que soit l’orgueil de l’homme occidental à se vanter de sa nature cosmopolite, « ouverte », « universelle », il est en réalité un sauvage qui mesure tout à l’aune de lui-même, infiniment amoureux de lui-même. Ce roman tente, de la plus belle manière, de nous éloigner de ce miroir où nous admirons notre reflet, notre obsession narcissique. Alors qu’autour de nous existe tout un monde bien plus réel, plus beau et plus profond qu’un reflet bon marché.

    En deux cent vingt pages, Chabas ne se contente pas de cela ; de nombreuses autres histoires profondes se cachent dans ce roman exceptionnel, qui montre une fois de plus le talent littéraire hors pair de cet homme et écrivain remarquable.

    Disponible sur nos étagères.

    Édition Rouergue – 16,80 €.

  • Jérôme Ferrari «Très Brève Théorie d’Enfer »

    Jérôme Ferrari «Très Brève Théorie d’Enfer »

    Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari est l’une des voix les plus singulières et exigeantes de la littérature française actuelle. Ancien professeur de philosophie ayant enseigné au lycée français d’Abou Dabi puis en Corse, il puise dans ses expériences géographiques et intellectuelles la matière d’une œuvre profondément méditative. Couronné par le prix Goncourt en 2012 pour « Le Sermon sur la chute de Rome », il forge une écriture à la précision chirurgicale et à la beauté austère, explorant sans relâche les ruines des idéologies, les exils et les paradoxes de la condition humaine dans un monde globalisé. Chacun de ses romans est une plongée vertigineuse dans les abîmes de l’âme, où le politique et le métaphysique s’entremêlent pour dessiner une cartographie implacable de nos modernités.

    Cette entreprise atteint son acmé avec un triptyque consacré aux formes nouvelles de la damnation, dont les deux premiers volets sont « Nord Sentinelle » (2024) et « Très brève théorie d’enfer » (2026). Ferrari y construit une réflexion en miroir sur deux enfers apparemment distincts, mais profondément liés par la logique du capitalisme mondialisé et la quête vaine d’un salut par la fuite.

    «Très brève théorie d’enfer» : l’enfer de l’exil à Abou Dhabi

    Le deuxième volet, « Très brève théorie d’enfer » transporte le lecteur dans un antre diamétralement opposé mais tout aussi infernal : la cité-État d’Abou Dhabi. Ferrari y met en scène la collision de deux exils. Le premier est subi : celui de Kaveesha, immigrée sri-lankaise réduite à une domesticité servile pour des familles successives dans cette « jungle hideuse de métal, de verre et de béton » surgie du désert. Arrachée à ses racines, elle endure l’exploitation économique, rembourse une dette colossale à des agences peu scrupuleuses et tente de subvenir aux besoins d’une famille misérable restée « au pays ». Son existence se résume à laver, cuisiner, nettoyer, jardiner, garder des enfants – à maintenir en vie les « despotismes du Golfe » pour des salaires dérisoires.

    Le second exil est choisi : celui d’un couple d’expatriés. Lui, professeur de lycée français, fuyait le « paradis infernal » de sa Corse natale où il se sentait prisonnier. Elle, Algérienne, sombre dans une dépression qui lui ôte tout goût de vivre. Installés dans l’opulence clinquante d’Abou Dabi, ils appartiennent à la classe des privilégiés, mais leur vie n’est qu’un néant recouvert de luxe. Le mari refuse d’admettre le vide de leur existence et l’« écœurement » que lui inspire sa propre caste – son racisme latent, la vulgarité obèse de ses comportements.

    Ferrari tresse ces deux destins avec une maîtrise sombre et cynique. La domesticité de Kaveesha auprès de la famille déprimée devient la métaphore d’un monde où les damnés servent de recours à des âmes perdues. Ironie suprême : l’exil « choisi » des Occidentaux crée la demande pour l’exil subi des travailleurs asiatiques. « La demande crée l’offre ».Pourtant, les expatriés, trop « auto-obsédés » et « égoïstes », sont incapables de voir en Kaveesha une égale en humanité. Elle reste « totalement insignifiante à leurs yeux », alors qu’elle est la seule à porter encore « les traces et les signes de l’humanité », à tenter d’« injecter un minimum de lumière dans une vie infernale ».

    Une cosmologie infernale cohérente

    À travers ce diptyque, Ferrari élabore une cosmologie des enfers modernes. Après l’enfer corsé du tourisme – un enfer de l’immobilité et de l’ennui –, il explore l’enfer de l’expatriation – un enfer du mouvement perpétuel et de l’exploitation. Les deux sont unis par la « médiocrité » et l’« indifférence totale » qui caractérise, pour Ferrari, la damnation ultime : « l’endroit où l’on a oublié l’existence de Dieu ou de Satan », où « les âmes sont torturées par l’idée que tout va bien, que tout suit son cours, qu’il n’y a ni enfer ni paradis ».

    En à peine 120 pages d’une prose raffinée et dense, « Théorie brève de l’enfer » condense cet univers. C’est un roman exceptionnel, « profondément infernal et magnifique dans sa chute », qui confirme Ferrari comme un alchimiste littéraire capable de transformer les scories de notre monde globalisé en une œuvre d’une lucidité radicale.

    Épilogue : l’enfer s’embrase

    Et tandis que Ferrari referme son livre, la réalité semble poursuivre le récit là où la fiction s’arrête. Dans l’ombre portée de son roman, les despoties brûlent, les bombes pleuvent sur les influenceurs, les expatriés, les cheikhs, les pétro-despotes… Le ciel s’assombrit au-dessus du golfe Persique, les villes pétrolières vacillent et tombent l’une après l’autre comme des dominos mal ajustés. La sentence tombe, brutale: le karma est une chienne. Ferrari, en moraliste sans illusion, n’offre ni consolation ni catharsis, seulement le constat glaçant que nos enfers personnels finissent par consumer les architectures de sable qui les abritaient.

    Le triptyque, dont le dernier volet reste à venir, s’annonce ainsi comme l’une des entreprises les plus ambitieuses de la littérature contemporaine : une descente aux enfers qui, loin de tout manichéisme, nous force à regarder en face les abîmes que nous habitons, que nous créons, et qui, peut-être, nous consumeront.

    Editions Actes Sud

    16€50

  • C. A. Larmer »Le Crime De L’Indien Pacific « , ou le jeu avec les codes

    C. A. Larmer »Le Crime De L’Indien Pacific « , ou le jeu avec les codes

    J’aime les policiers noirs — très noirs — où l’hémoglobine coule à flots et où les salauds sont de vrais salauds.

    Mais, parfois, il faut savoir lever le pied. Faire redescendre la pression. Alors je change de registre sans renier le mystère : j’ouvre un cosy murder.

    Le crime, version feutrée

    Le cosy murder, c’est l’exact opposé du polar nerveux.

    Pas de tripes à l’air, à peine quelques gouttes de sang. Le crime est propre, presque élégant. On est plus près du thé au coin du feu que de la scène de crime sordide.

    Les enquêtes sont menées par des amateurs éclairés — souvent des dames d’un certain âge, plus redoutables qu’elles n’en ont l’air.

    L’archétype ? Les romans d’Agatha Christie avec Miss Marple. Et, bien sûr, un certain enquêteur belge à la moustache impeccable. À la télévision, difficile de ne pas penser à Inspecteur Barnaby. Ici, tout se joue dans l’observation et les petites cellules grises, pas dans l’adrénaline.

    C. A. Larmer, ou le jeu avec les codes

    Dans ce registre très balisé, certains auteurs s’amusent avec les règles.

    C’est le cas de l’Australienne C. A. Larmer, avec sa série du Club des amateurs de romans policiers.

    Son idée est simple et redoutablement efficace : chaque roman fait écho à un classique d’Agatha Christie. Les titres français ne s’en cachent d’ailleurs pas.

    Le dernier en date, Le Crime de l’Indian Pacific, annonce clairement la couleur.

    Huis clos sur rails

    Cette fois, direction le sud de l’Australie. Les membres du club embarquent à bord de l’Indian Pacific, un train de luxe, pour quatre jours de traversée. Au programme : paysages grandioses… et enterrement de vie de jeune fille.

    Évidemment, rien ne va se passer comme prévu.

    Car avec ce club, c’est devenu une habitude : où qu’ils aillent, un mystère surgit. Et ils ne peuvent pas s’empêcher de s’en mêler.

    Un train.

    Des passagers aux comportements étranges.

    Et soudain, une disparition.

    Le parallèle avec Le Crime de l’Orient-Express est évident : unité de lieu, galerie de suspects, tension feutrée. Il n’en faut pas plus pour lancer la petite troupe sur les traces du disparu — au risque, une fois encore, de dépasser les limites.

    Un des meilleurs de la série

    Le sixième volume m’avait laissé un peu sur ma faim. Celui-ci m’a franchement réconcilié avec la série.

    Rythmé, malin, parfaitement dans les codes tout en s’amusant avec eux, Le Crime de l’Indian Pacific est, à mon sens, l’un des meilleurs opus jusqu’à présent.

    Comme quoi, même sans hémoglobine, un bon meurtre peut faire mouche.

    Editions Le Cherche Midi

    15€90


    Sylvain Halgand, dit « Le Stagiaire »

  • Inde, la superposition : quand le roman de Vikas Swarup rejoint l’expérience vécue

    Inde, la superposition : quand le roman de Vikas Swarup rejoint l’expérience vécue

    Vikas Swarup est de ces auteurs qui façonnent des histoires aussi vibrantes que les pays qu’ils décrivent. On lui doit Les fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire, porté à l’écran sous le titre de Slumdog Millionaire, succès mondial qui, à lui seul, avait longtemps constitué l’essentiel de mon imaginaire indien — avec, en toile de fond, quelques réminiscences du Livre de la jungle et les errances télévisées de Antoine de Maximy.

    Puis il y eut le réel.

    En 2022, un premier voyage professionnel dans le sud de l’Inde. Une rencontre avec mes collègues, notamment les plus jeunes que j’accompagnais à distance. J’en suis revenu malade, littéralement, et désabusé. Dans ma mémoire s’étaient figées des impressions brutes : le tumulte incessant, la foule compacte, une saleté omniprésente. Une promesse lancée à moi-même — « plus jamais » —, injuste sans doute, mais sincère.

    Et pourtant.

    Février 2026. Dix jours dans le nord de l’Inde, cette fois pour un mariage. Une invitation personnelle, presque intime. Le voyage commence sous le poids des préjugés. Pour mon épouse, tout est à découvrir ; pour moi, tout est à reconsidérer. Nous choisissons la liberté — hôtels réservés à l’avance, voiture louée, mais aucun itinéraire figé. Laisser place à l’imprévu, aux détours, aux silences aussi.

    Ce que nous rapportons n’est ni un démenti, ni une confirmation. C’est autre chose. Une superposition. Oui, le bruit est là. Oui, la pauvreté est visible, parfois insoutenable. Oui, l’eau inquiète et les épices brûlent. Mais entre ces aspérités surgissent des visages ouverts, des regards curieux, des sourires spontanés. Des paysages immenses. Une vie, partout, débordante.

    C’est dans cet entre-deux que s’inscrit Les 7 vies extraordinaires de Devi Kumari.

    Le roman

    Devi a vingt ans à peine lorsqu’un inconnu l’enlève et lui impose un étrange marché : raconter sa vie en sept étapes. Sept vies, en quelque sorte, depuis les bidonvilles de Delhi jusqu’aux chemins imprévisibles qu’elle empruntera.

    Je tairai les raisons de cet enlèvement. Elles font partie de ces révélations qui doivent rester intactes.

    Ce qui importe, c’est le mouvement. Devi est insaisissable, changeante, presque protéiforme. Elle traverse l’Inde comme on traverse des mondes : d’une ville à l’autre, d’une condition à l’autre, toujours confrontée aux mêmes forces — l’injustice sociale, le poids des traditions, la violence faite aux femmes, la nécessité de ruser pour survivre.

    À travers elle, Vikas Swarup ne raconte pas seulement une histoire. Il dresse un tableau. Sans fard, sans complaisance. Et pourtant profondément humain.

    La lecture emporte. Chaque « vie » appelle la suivante avec une intensité presque cruelle : jusqu’où cela peut-il aller ? Quelle épreuve reste-t-il encore à franchir ?

    Le miroir

    Et puis, il y a ce trouble discret : celui de la reconnaissance.

    Car, à mesure que les pages défilent, le roman cesse d’être une fiction lointaine. Il devient un écho.

    La domination masculine, d’abord — évidente, quotidienne. Pendant notre séjour, lorsque mon épouse posait une question, c’est à moi que l’on répondait. Comme si sa parole ne trouvait pas de place.

    Les faux-semblants ensuite — jusqu’aux diplômes, parfois. Une réalité que j’avais déjà effleurée dans le cadre professionnel.

    Les rues, les vêtements, les échoppes, les odeurs : tout sonne juste. Comme ces contrastes brutaux, où une Mercedes-Benz rutilante fend la circulation au milieu des tuk-tuk brinquebalants.

    Et puis il y a ce que l’on préférerait ne pas voir. Les travailleurs invisibles. Cette famille rencontrée, façonnant des briques à la main pour un revenu dérisoire, sous un climat implacable. Les regards abîmés, faute de soins accessibles.

    Il y a aussi la foi — omniprésente, foisonnante — et ceux qui s’en emparent. Les gourous, les vrais peut-être, les autres sûrement, affichant leurs visages à l’entrée des temples, transformant la spiritualité en pouvoir.

    Et enfin, ce désir d’ailleurs. Cette aspiration silencieuse à une autre vie. L’une de mes collègues y est parvenue, quittant l’Inde pour le Canada — comme un saut d’un monde à l’autre.

    Conclusion

    Ce que propose Les 7 vies extraordinaires de Devi Kumari, ce n’est pas seulement un récit. C’est une traversée.

    Une traversée romanesque, haletante, parfois dure. Mais aussi une traversée du réel, où la fiction et l’expérience personnelle finissent par se rejoindre, se répondre, se nuancer.

    On referme le livre avec le sentiment d’avoir compris un peu mieux — sans jamais prétendre comprendre totalement.

    Si vous souhaitez voir quelques images de ce voyage :
    https://collection-appareils.fr/Inde_2026/html/Inde_2026.php
    (À consulter de préférence sur ordinateur.)

    Halgand Sylvain

    Disponible à la librairie Chien Sur La Lune

    Éditions Belfond 23€50

  • Halilović, le sorcier aux œufs d’or

    Halilović, le sorcier aux œufs d’or

    ENES HALILOVIC « GENS SANS TOMBE »

    Je tremble encore. Ma tête est lourde, mon cœur bat la chamade. Des émotions, et bien plus — comme si un esprit puissant planait au-dessus de mon crâne, une lumière étrange, venue de lui, me transperce, et je ne sais plus où je suis : en haut ou en bas, dedans ou dehors. Tout s’est brouillé. Je viens d’achever le livre Gens sans tombe d’Enes Halilović et je m’aperçois qu’il y a une éternité que je n’avais pas voyagé aussi profondément dans la prose. Enes, poète, maestro des mots et du récit, est un guide discret à travers les symboles. Vers le commencement et la fin, vers l’impossibilité de déterminer où l’un s’achève et où l’autre commence, car souvent ils ne font qu’un — simultanés. Bien que, cartésiens, nous croyions tous que l’œuf est le début, la poule ensuite. Et les autruches, alors ?

    Quel monde Enes nous a bâti ! Un monde surréel, dur, palpable ; une onirique imaginaire de l’éveil, songe dur comme la pierre ; une folie emplie de raison. Je n’essaierai même pas de vous résumer ce roman en « pitch », car ce serait une profonde injustice envers l’œuvre. Il existe des livres comme celui-ci — qui ne se lisent pas, mais dans lesquels on vit, on rêve, on sent sur la peau, dans les narines ; qui font mal comme un coup de couteau dans le ventre, qui sentent la mûre, et qui vous caressent et vous éveillent. Tout cela, Monsieur — que dis-je, Monsieur — maestro Halilović l’a rassemblé en seulement 198 pages. Il a réussi à glisser entre les lettres, entre les virgules et les mots, un monde entier, plus d’une vie, beaucoup d’amour, de passion, de fuite, d’empereurs éthiopiens, de sorciers, de magiciennes, de lumières célestes, de cavernes profondes, des renégats, du foot, de la boxe et, bien sûr, quelques autruches. Et un nombre incroyable d’œufs.

    Si vous êtes intéressé par un véritable roman, par un livre qui est une pâte feuilletée aux innombrables strates, par un voyage dans le rêve, les symboles et les signes au bord du chemin — ce livre est l’endroit idéal. Un puits d’eau fraîche, merveilleuse, qui lave de nous, lecteurs, la poussière de la médiocrité, de l’ennui, de la paresse indolente du quotidien et des prétendus « romans » aseptiques, guindés, et de leurs discours soporifiques. Bien plus, il provoque l’apparition d’un autre niveau d’existence. Enes ne raconte pas — il tresse, il crochète, il hérisse des milliers de réalités. Lui, en grand écrivain, ne décrit pas la réalité, ne l’imite pas, mais crée des cosmos et sème, féconde des œufs éparpillés partout. Même si nous ne voyons pas la coquille se fissurer, de chacun de ces œufs quelque chose éclôt — un univers tout entier.

    Ne croyez surtout pas que son roman est quelque divagation creuse. Au contraire, le livre est un véritable plaisir de lecture, accessible au berger du plateau de Pešter comme au professeur d’université — encore que ce dernier ait rarement le goût d’un bon œuf au plat. Tout fourmille de vie, de jeunesse (de folie), de passion, de poésie, de beauté. Bref : un livre immense, gigantesque.

    Enes Halilović est déjà un auteur confirmé, reconnu dans les Balkans et au‑delà — et il le mérite amplement. Il a un sac plein de prix et de distinctions, il est traduit en de nombreuses langues. Il possède une œuvre considérable que je souhaite découvrir et partager avec vous. Je voudrais crier sur les toits qu’il faut lire de tels livres, qu’il nous faut plus d’Enes en ce monde, avec ou sans autruches. Je ne peux que m’incliner devant un tel talent, une telle tendresse, une telle lyrique et une telle universalité. Un grand roman que vous pourrez trouver même dans la petite librairie au cœur de la Picardie.

    Disponible à la librairie Chien Sur La Lune

    Editions Le Bruit Du Monde

    23€

  • « Sache que L’ame est la Source »

    « Sache que L’ame est la Source »

    Sache que l’âme est la source,
    Et toutes les choses créées,
    Des ruisseaux.

    Tant que demeure la Source,
    S’écoulent les ruisseaux.

    Chasse le chagrin de ton esprit,
    Bois l’eau de ce ruisseau ;

    Ne crains pas que l’eau tarisse,
    Car elle est sans fin…

    Vois comme est devenu un tout ce corps,
    Qui est une partie de ce monde de poussière !

    Quand tu auras voyagé à partir de ta
    Condition d’homme, sans nul doute
    Tu deviendras ange.

    Quand tu en auras fini avec la terre,
    Ta demeure sera le ciel.

    Dépasse le niveau de l’ange :
    Pénètre dans cet océan.

    Afin que ta goutte d’eau devienne une mer
    Plus vaste que cent mers d’Oman.

    Djalal ad-Din Muḥammad Rumi ou Roumi (Balkh, 30 septembre 1207 – Konya, 17 décembre 1273) est un mystique poète et philosophe persan qui a profondément influencé le soufisme. Il existe une demi-douzaine de transcriptions du prénom Djalal-el-dine, « majesté de la religion » (de djalal, majesté, et dine, religion, mémoire, culte). Il reçut très tôt le surnom de Mawlānā, qui signifie « notre maître ». Son nom est intimement lié à l’ordre des « derviches tourneurs » ou mevlevis, une des principales confréries soufies de l’islam, qu’il fonda dans la ville de Konya en Turquie. Il écrivait tous ses poèmes en persan (farsi). La plupart de ses écrits lui ont été inspirés par son meilleur ami, Shams ed Dîn Tabrîzî – dont le prénom peut être traduit par « soleil de la religion » – originaire de Tabriz, ville d’Iran.

  • « L’ivresse de la violence » de Zoltán Gábor

    « L’ivresse de la violence » de Zoltán Gábor

    Une brume matinale, fine et glacée, nimbe Budapest d’un linceul vaporeux. Tel un esprit évanescent, elle voile les vallées de Buda et le château lointain, estompant les contours de la cité dans une blancheur spectrale. Budapest, en cette fin d’hiver, est une ville de cristal : le givre étreint ses pierres, le brouillard enchaîne ses rives, tandis qu’un vent tranchant balaie les quais du Danube, fleuve puissant et mélancolique. Il est beau, certes, de s’y promener, mais il convient de s’en vêtir lourdement, comme pour se protéger du poids de l’histoire.

    Au fil de la matinée, le vent dissipe les derniers voiles et un soleil « édenté », piquant, vient illuminer ce joyau danubien et ses ponts superbes. Budapest possède une beauté magique, ancrée au cœur de la Pannonie. Impossible de résister à son charme cosmopolite, à sa culture foisonnante, à la singularité de son peuple magyar, dont la langue musicale et lointaine en fait une île linguistique au milieu des Slaves. Cette petite contrée, jadis pilier de la double monarchie austro-hongroise, est un condensé de contradictions et de contrastes.

    Tour à tour grande monarchie puis nation punie par le traité de Trianon, elle perd ses territoires et voit son peuple dispersé en minorités dans quatre États voisins. Cette blessure historique nourrit un nationalisme ombrageux. Pour la seconde fois, la Hongrie choisit l’alliance avec l’Allemagne et se retrouve, une fois encore, dans le camp des vaincus. Le pays bascule alors dans l’orbite soviétique, vécue par beaucoup comme une nouvelle injustice. C’est dans ce contexte que la ville magnifique – ou plutôt ces deux villes, Buda et Pest – devient, à la fin de la guerre, le théâtre du festin bestial des Croix Fléchées, ces « hungaristes » nazis. Il est difficile d’imaginer l’horreur au sein d’une si belle cité, et pourtant elle eut lieu. C’est pour l’affronter que je me suis plongé dans *L’Ivresse de la violence*, œuvre qui m’a entraîné dans les cercles de l’enfer, au cœur même de la ville que j’aime.

    L’intrigue, en sa trame nue, est d’une simplicité terrible. Renner, propriétaire d’une petite usine à Budapest, est arrêté ; son camion est réquisitionné par les Croix Fléchées. Prisonnier de Robi – bourreau zélé, plus que volontaire dans sa fonction meurtrière –, il parcourt la ville au volant, contraint à une descente méthodique dans les cercles de l’enfer : Renner, spectateur impuissant, et Robi, exécutant fanatique, vont passer les derniers jours de la guerre à être les témoins, et pour Renner l’acteur forcé, des atrocités commises par ces fascistes.

    Le roman atteint une intensité insoutenable ; le mal perpétré est à la fois incompréhensible et terriblement tangible. La lecture en devient impossible d’une traite : à certains moments, on croit sentir l’odeur du sang, on perçoit physiquement l’horreur. J’ai dû faire des pauses, tant une telle accumulation d’effroi est rare en littérature. Je me suis d’abord demandé si ces descriptions étaient nécessaires, si l’auteur n’exagérait pas en nous infligeant sans relâche cette litanie sadienne. Mais j’ai compris, au fond de moi, qu’il était impératif de franchir ces limites de l’insoutenable. Seule cette immersion totale permet peut-être de saisir jusqu’où l’homme peut s’enfoncer dans la bassesse et la bestialité.

    Car ce livre ne parle pas seulement de la Shoah, de la Solution finale ; il parle de l’esprit humain, de notre bestialité intime. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller ? À quelle dépravation pouvons-nous soumettre notre prochain ?

    Toute l’atmosphère du roman est apocalyptique. Les « Katioucha » soviétiques pilonnent déjà Budapest, la guerre est perdue, mais les Croix Fléchées s’en moquent. Eux ne sont intéressés que par la mort, la torture, les orgies de violence. Comment est-ce possible ? Au nom de la « race pure magyar », aucune basse vilanie n’est de trop : chrétiens, juifs, et même fascistes moins radicaux passent par les caves de la rue Városmajor. Comment peut-on être habité par un tel mal, entouré des siens, de sa femme, de ses amis, souvent présents et participants à des tortures toujours plus atroces ?

    Tout se déroule dans les quartiers habités de Budapest ; le mal est visible, et tous ferment les yeux. Seul Renner ne peut les fermer, contraint d’être le spectateur de tout, y compris du mal qui s’abattra sur les êtres qui lui sont les plus chers. La majorité de ces pauvres âmes seront abattues au bord du Danube, là où je me suis promené maintes fois – le Danube, un cimetière bleu.

    Dans le monde qui est le nôtre aujourd’hui, il est nécessaire de lire ce livre. Car tout cela est là, sous nos yeux ; tout cela peut arriver de nouveau à côté de chez nous, et cela se reproduit, hélas, en maints endroits du globe. Pendant que nous, Européens de l’Ouest, bien au chaud chez nous, regardons d’insipides séries en engloutissant de la malbouffe, nous avons l’illusion que rien de grave ne peut nous arriver. Ces horreurs nous semblent au‑dessous de notre seuil de perception, reléguées dans nos caves mentales. Pourtant, elles sont possibles, imminentes (Gaza, Syrie, Iran…). C’est pourquoi Zoltán Gábor et son « Ivresse de la violence » constituent une œuvre d’une puissance inouïe, que chacun devrait lire. Mais c’est une lecture qui exige de la force et de la volonté ; on ne la lit qu’une fois, en la survivant, en espérant ne jamais avoir à la vivre réellement.

    Je sais que beaucoup recherchent des lectures faciles, légères. Je sais combien, dans notre monde hyperactif et absorbé par le quotidien, il est difficile de s’atteler à de tels livres. Mais il est nécessaire, il est crucial d’affronter l’innommable.

    « L’Ivresse de la violence » est une plongée dans les abîmes de l’âme humaine, une méditation sur la capacité de l’homme à se métamorphoser en bête. Zoltán Gábor réussit l’exploit de nous rendre palpable l’impensable, sans jamais tomber dans le sensationnalisme. Son écriture, à la fois précise et hallucinée, fait de ce livre un monument littéraire aussi indispensable que douloureux. Une œuvre qui, comme le Danube sous la brume, charrie en ses flots la mémoire des morts et nous sommeille de rester vigilants.

    Ce livre est disponible à la librairie Chien sous la Lune

    Ed. Belfond

    23€