Auteur/autrice : admin3665

  • LES SERMENTS TRAHIS — Šeila Pohara

    LES SERMENTS TRAHIS — Šeila Pohara

    La Yougoslavie et sa fin , dans des yeux d’enfant

    Šeila Pohar « Les Serments  Trahis »

    Dans les années 1990, les Balkans étaient le « chaos », un chaos total. Là-bas, des tribus lointaines s’étaient mises à s’entretuer pour des raisons que nous, Occidentaux, ne comprenions pas. Malgré tous nos efforts pour les raisonner, ils refusaient. Qui est qui, là-bas ? Des musulmans, des catholiques, des orthodoxes, ainsi que d’autres peuples encore plus étranges : des Hongrois, des Albanais, des musulmans serbes et monténégrins, des Šopi, des Bunjevci, des Ruthènes, des Gorans, des Roms… Oh, oh, ils sont si nombreux ? Et comment aurait-il pu en être autrement sinon qu’ils s’entretuent ? Tant que Tito et le communisme étaient forts, tout était maintenu ensemble par la force, n’est-ce pas ? Les communistes forçaient les gens à vivre ensemble ; puis, quand le communisme est tombé, tout s’est réglé à la manière « balkanique », sauvage. Tout cela est bien difficile à comprendre. Qui est coupable ? Les méchants Serbes, assoiffés de sang, désireux de maintenir la Yougoslavie comme paravent pour une Grande Serbie, avec leurs tueurs tchétniks ? Les musulmans bosniaques (des Slaves du Sud de confession islamique) qui voulaient créer, au cœur de l’Europe, une nouvelle Jamahiriya ou un État islamique, pour détruire le christianisme dans les Balkans ? Ou peut-être les Croates, ces Oustachis vampires (les quislingues de la Seconde Guerre mondiale, collaborateurs de l’occupant et armée de l’éphémère État indépendant de Croatie, la NDH) ? Ou alors les communistes sont-ils les seuls responsables, ces communistes mythiques, qui ont créé cet État socialiste multiethnique ?

    Voilà ce que les Occidentaux pensent souvent…

    Mais qui sont ces communistes ? C’est le peuple travailleur et honnête yougoslave, la paysannerie, les étudiants. Tous ont pris les armes contre l’occupant et ses valets locaux durant la Seconde Guerre mondiale, se sont battus courageusement dans les montagnes et les forêts de notre fière contrée, et ont vaincu. Ils nous ont construit un pays tant bien que mal, beau, plein de contradictions, mais progressiste, créatif, riche en hommes, paisible et sûr. Tout cela jusqu’à ce que, soudain, en 1990, Mitar, Hamzo, Dalibor décident de tout gâcher, de tout disloquer par pure rage et bestialité. Les armes sont « tombées du ciel » et ils se sont mis à s’égorger les uns les autres. Sur un plan inférieur, c’est la vérité : c’est bien par perversité, chauvinisme et haine que ces peuples se sont lancés dans une danse fratricide qui a coûté trop de vies, surtout en Bosnie-Herzégovine. Mais quelqu’un a attisé tout cela, quelqu’un a armé tous ces frères, quelqu’un a importé la démocratie, le système multipartite qui favorisait le nationalisme et l’intégrisme religieux. Et quand ces intégrismes ont mené à cette guerre fratricide atroce, les importateurs de « démocratie » et les combattants de la « dictature communiste », ces pyromanes, ont joué aux pompiers, aux policiers et, enfin, aux juges. Ainsi, nos petits tueurs fraternels locaux ont comparu devant des tribunaux « internationaux » ; le public occidental a eu sa réponse satisfaisante, les coupables (petits mains et moyens mains ) furent punis, tandis que les commanditaires et les semeurs de mort dorment paisiblement sous des draps de soie, dans de lointaines capitales. Aujourd’hui encore, les peuples yougoslaves s’accusent mutuellement pour savoir qui a « commencé », qui a fait le plus de mal, sans jamais se demander qui a allumé les mèches, contrôlé la destruction du pays, l’anéantissement des populations, les déplacements, les purifications, les échanges de territoires.

    C’est dans ce contexte que le roman de Šeila Pohar est le témoignage d’une jeunesse, d’une enfance tristement détruite par la guerre fratricide. Car Šeila sait qui, au niveau local, a commis le mal, qui furent les tueurs sur les pentes de Sarajevo. Et c’étaient bien, sans l’ombre d’un doute, les voisins de la veille, les frères, les maris, les fils, les meilleurs amis. Et ils ont volontairement et cruellement détruit une ville, des êtres. La guerre. La petite Šeila voit tout cela de ses yeux d’enfant, sans jugement particulier ni volonté d’accuser. Simplement, à la manière typique de l’enfance, elle décrit ce qu’elle a vécu, ce dont elle se souvient. Son récit est le récit d’une infinité d’enfants de toute l’ex-Yougoslavie. D’enfants à qui l’on a volé l’enfance (et à beaucoup, la vie), le sommeil paisible, la vie tranquille. Où les pères, du jour au lendemain, sont devenus soldats, tueurs ou héros, et, hélas, martyrs. Pohar, avec une plume délicate, a montré dans un langage enfantin et naïf ce qui était avant et ce qui fut après. Comment on a survécu, comment on a dû vivre avec la peur, le grondement des canons, les barrages, les croque-mitaines et les vampires, mais les vrais, les humains. Et comment, au bout du compte, on perd sa terre, ses racines, le sol sous ses pieds. L’émigration, forcée par la misère et le mal. Toute une génération de Slaves du Sud s’est retrouvée sur le chemin de l’exil, non par choix, mais parce qu’une chose ou quelqu’un les y a contraints. Son récit n’est pas un récit qui explique tout, car un enfant ne peut pas tout comprendre, mais précisément parce qu’un enfant vit tout et voit tout avec des yeux d’innocence et de sincérité, cette histoire est profonde, émouvante et juste. Si l’on ne veut pas comprendre pourquoi tout cela est arrivé, mais que l’on veut compatir avec les centaines de milliers d’enfants et de gens des Balkans, on doit lire ce livre.

    Les Slaves du Sud, et les autres peuples de l’ex-Yougoslavie, n’ont pas commencé à vivre ensemble dans « la Yougoslavie communiste de Tito », ni dans la Yougoslavie royale d’avant Tito, ni dans le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Non, ces peuples sont là, dans les Balkans, depuis des siècles ; notre coexistence était nécessaire pour survivre, pour subsister sur ce territoire balayé par les vents de l’histoire, des conquêtes, des manipulations des grandes puissances. Nous sommes un même peuple, de même langue, de même culture, mais dispersés sur un vaste territoire majoritairement montagneux, de confessions et d’allégeances diverses (l’Empire ottoman, la Byzance orthodoxe, la Rome papale, la Sublime Porte à Istanbul, et, plus récemment, l’Autriche-Hongrie). Tout cela n’a pas réussi à nous éloigner totalement les uns des autres. Mais la graine maléfique de la discorde, semée par des « facteurs » plus importants, a fait couler des rivières de larmes et de sang du Triglav à Đevđelija. Nos « tueurs » étaient les exécutants de ces actions télécommandées. Le livre de Šeila montre comment cela s’est produit au bas de la pyramide, comment des gens simples et bons ont payé, souffert et sont morts, tandis que le sommet de la pyramide brillait d’or et de diamants polis dans le sang de Muha, Azra, Ilija, Franjo, Fadilj, Mitar, Jelena, Fazlija, Anka, et de tant d’autres pauvres enfants. Et ce qu’ils n’ont pas réussi à anéantir, ils l’ont jeté sur la route de l’inconnu…

    Šeila Pohar a écrit un livre beau, important. Plein d’humanité, de vérité et d’émotion pure ; cela ne doit pas être ignoré, il faut le lire, car la paix n’est jamais garantie. Sachez que les « exportateurs » ont toujours de nouveaux projets : après nous, dans les Balkans, ils ont exporté la « démocratie » en Irak, en Syrie, en Libye, en Afghanistan, à Cuba, au Venezuela, en Ukraine,  Yemen  et maintenant Palestine ,Liban et Iran les « valeurs démocratiques » de la communauté internationale. C’est pourquoi le livre de Šeila n’est pas seulement un livre sur une petite fille bosniaque dans une guerre tribale, mais le récit de ce que nos propres enfants pourraient, très facilement, si nous ne nous dressons pas contre les « exportateurs », vivre ici, dans nos belles « jardins »* occidentaux. Les jungles sont déjà déforestées, défrichées, débarrassées de leurs habitants…

    *« L’Europe est un jardin. Nous avons construit un jardin. Tout fonctionne. C’est la meilleure combinaison de liberté politique, de prospérité économique et de cohésion sociale que l’humanité ait jamais pu construire – les trois ensemble. »
    « La plus grande partie du reste du monde est une jungle, et la jungle pourrait envahir le jardin. » Josep Borrell

  • « Le Cheval a mangé mon frère » – Jean-François Chabas

    « Le Cheval a mangé mon frère » – Jean-François Chabas

    Vous souvenez-vous de l’époque où vous étiez gosses et lisiez vos premiers « vrais » romans ? Cette fierté, ce plaisir, cette impression de vivre une grande aventure… Vous saviez bien que Verne, May, London, Lewis ou Tolkien n’étaient que des écrivains, et leurs romans, de la pure fiction. Mais ça ne vous a jamais empêché de voyager en Narnia , de frémir quand Gollum rôdait autour de Bilbon, ni d’affronter les dangers du Désert et la Steppe aux côtés de Sienkiewicz.

    Alors aujourd’hui, il est plus que temps de convaincre votre génération – et les autres ! – de se plonger dans l’univers renversant de Jean-François Chabas. Parce que ses livres sont de véritables tourbillons magiques, pleins d’imagination, de beauté, mais aussi de connaissances et de réflexions sur le monde.

    Dans ce roman, on déménage en Écosse, sous une pluie glaciale, aux côtés de Caleb Teapot. Après la mort tragique de son père, la riche famille Teapot tente de repartir de zéro dans un vieux château en bord de mer. Tous les ingrédients d’une aventure géniale sont réunis : fantômes, chevaux noirs mythiques, autochtones louches, fous du village… mais aussi des questions profondes que les enfants n’osent pas toujours formuler, mais qu’ils ressentent au plus profond d’eux. La tristesse, la peur, la trahison, et tant d’autres sujets apparemment absents sont en réalité au cœur de ce roman magnifique.

    Rassurez-vous, ce n’est pas une thèse soporifique ! C’est un roman très drôle et, par moments, carrément « flippant » sur l’enfance et l’aventure. Jean-François sait raconter une histoire aux petits (et aux grands !) sans jamais les prendre pour des « moins-que-rien ». Le rythme est parfait, enlevé, gai, sans aucune longueur. L’intrigue est plus que captivante. La preuve ? Votre vieux « môme » de libraire (la cinquantaine, soit cinq fois dix ans) a autant vibré que s’il en avait dix ou douze, et n’a pas lâché le bouquin de deux soirs entiers !

    Jean-François Chabas est un vieux loup de mer de la littérature jeunesse ; son immense bibliographie est un sans-faute. D’un roman à l’autre, il se révèle comme un fin connaisseur de l’âme des enfants et des ados. Il veut partager avec eux sa passion, son amour des livres et du savoir. Pas seulement à travers des histoires gaies et charmantes, mais aussi à travers des récits qui parlent aux jeunes des vraies questions qui les préoccupent.

    Alors, en avant ! Enfilez vos baskets (ou vos mocassins, on ne juge pas) et filez à la librairie « Chien sur la Lune » pour y dénicher votre exemplaire du Cheval a mangé mon frère et filer vers la somptueuse Écosse. Laissez tomber les consoles, les tablettes et les écrans : vous n’en aurez pas besoin. Juste une bonne tasse de chocolat chaud, deux ou trois shortbreads, des chaussettes à carreaux (si le kilt ne vous tente pas), le roman de Jean-François, et hop, vous voilà en Écosse pour une aventure inoubliable !

    « Le Cheval a mangé mon frère » Jean François Chabas

    Edition Rouergue

    26€

  • Voyage immobile au fil des pages

    Voyage immobile au fil des pages

    Parfois, on ne lit pas les livres : on les respire, on les aspire, on les expire. L’ensemble du texte est léger, agréable comme l’air frais qui succède à la pluie. On lit comme on flâne. Le soir est superbe, c’est le printemps, une température ni fraîche ni étouffante, idéale pour une promenade à l’ombre. S’installer en terrasse, commander, fumer des Gauloises sans filtre, prendre un verre de vin blanc sec, et se dire, putain, quelle soirée parfaite. Rien de nouveau sous le soleil, et pourtant c’est à nouveau magnifique, et absolument unique.

    Tels sont les livres de Philippe Jaenada. Des voyages immobiles. Même vautré dans votre canapé, tandis qu’une musique douce – Yann Tiersen, par exemple – s’échappe de la chaîne et que le bois crépite dans la cheminée, vous voilà transporté quai de Javel, à Paris. C’est là que l’on a retrouvé le corps sans vie d’une jeune femme, étranglée et jetée sur le trottoir, au bord de la Seine. La mort de cette jeune Bretonne va obséder Jaenada au point de nous entraîner dans un périple de cinq cents et quelques pages. Avec un humour discret mais ô combien sincère, Philippe rend la vie à cette infortunée. Il lui offre une place dans l’histoire des « petits » au sein de la « grande » Histoire. Car nous savons tous quelle place infime est réservée à ces êtres dans notre monde, hier comme aujourd’hui : quelques lignes dans un fait divers. Une représentation simplifiée d’une vie complexe et douloureuse. Mais derrière cela, Jaenada ne nous fait pas seulement rencontrer Louisette Cansot, c’est toute une époque révolue qu’il ressuscite. Et bien sûr, l’incroyable Simenon et son Maigret deviennent à leur tour des personnages de cet exceptionnel ouvrage.

    Si vous cherchez un livre où la réalité se révèle plus romanesque que la fiction, Jaenada est le choix idéal. Et ce qu’il y a de plus fascinant, c’est que Philippe, le compagnon – l’apprenti – du grand Maigret, a surpassé son « patron » en découvrant qui a vraiment tué la malheureuse Louise. Mais plus encore, il nous permet de voyager dans le temps, de redécouvrir un monde disparu, lointain par l’époque mais si proche par l’humanité qui le peuple.

    Ouvrage disponible à la librairie Chien Sur La Lune.
    Philippe JaenadaL’inconnue du quai de Javel, Flammarion, 23 €.

  • Le Monde comme une histoire inachevée

    Le Monde comme une histoire inachevée

    Méditation d’un libraire sur l’effacement, la mémoire et les histoires inachevées de la Palestine et des Balkans

    Chaque année, à l’approche de la rentrée littéraire, je me retrouve plongé dans ce rituel immuable qu’est la lecture des nouvelles parutions. Des dizaines de romans, de bandes dessinées, d’ouvrages jeunesse défilent entre mes mains, comme chaque été depuis que j’exerce ce métier de libraire dans une petite ville du nord de la France, entourée de villages et de campagnes.

    La rentrée littéraire – ce phénomène typiquement français, ce retour à l’école annuel pour les livres – représente un moment crucial dans le calendrier du libraire. Les éditeurs y dévoilent leurs trésors, espérant décrocher les prestigieux prix d’automne. Mais force est de constater que la plupart de ces romans m’ennuient profondément. Des histoires de personnages urbains frustrés, des « souffrances » de la bourgeoisie, des leitmotivs convenus – droits des trans, changement climatique, néoféminisme, anti-Trump, anti-Le Pen – tout un catalogue de lieux communs étalés sur des centaines de pages.

    Pourtant, parmi ces quatre cents romans annuels, il arrive de dénicher de rares bijoux  . Cette année, j’ai eu la chance de tomber sur Le Livre de la disparition d’Ibtisam Azem. En à peine cinquante pages, cette autrice palestinienne m’a bouleversé, m’a offert une ample matière à réflexion. Dès les premières lignes, j’ai senti que ce livre était exceptionnellement vrai, profond, et étrangement proche de mon  schéma mental « balkanique ».

    L’histoire est simple : un beau matin en Terre promise, tous les Arabes disparaissent. Comme s’ils s’étaient évaporés, sans laisser de trace. Ni dans leurs lieux de travail, ni dans leurs foyers. Israël se réveille sans ennemis, sans main-d’œuvre bon marché, sans sa population « indigène ». Ce récit, écrit bien avant la guerre actuelle, n’est ni fantasy ni thriller – c’est une œuvre profondément émouvante sur la disparition, sur l’endurance, la survie et l’extinction de l’espoir.

    Vintage engraving of Jaffa, Israel, 19th Century

    Ce qui frappe d’emblée, c’est ce style rarement mélancolique, ce flot lent et lyrique, ces pensées qui tranchent comme des scalpels dans la chair du lecteur. Le personnage principal tente de construire son histoire personnelle à partir des récits des autres – membres de la famille, proches, amis. Mais comment écrire sa propre histoire quand personne ne finit ce qu’il a commencé à dire ? Les Palestiniens, tout au long de leur histoire collective, n’ont jamais eu la chance d’achever leurs récits. La mort, la souffrance, les déplacements sans fin – Jordanie, Liban,Syrie  partout – les arrachent à leurs racines et ne leur laissent ni temps ni paix.

    En tant qu’immigré d’un pays totalement « brisé » par les conflits qui ont secoué les Balkans, j’ai ressenti en lisant ce texte une profonde résonance personnelle. La généalogie de ma famille est terriblement courte. Mon père, ma mère – tout le reste est brume. Tous ces gens ont disparu dans les années 90, comme on dit dans les Balkans, « engloutis par les ténèbres ». Quatre-vingt-quinze pour cent de ma famille sont morts à cette époque. Dans ce monde, aucune histoire ne peut être achevée, rien n’est clair. Personne n’a le temps d’écouter, de se souvenir.

    Ibtisam Azem a donné une forme à la disparition. Elle a créé quelque chose à partir de rien. Elle n’a pas inventé – elle a extrait un roman du vide, de l’absence. Elle nous rappelle que la disparition n’est pas seulement physique : c’est aussi la mort de l’identité, de l’histoire, du mythe, de l’esprit. L’oubli, la mémoire partielle, la souffrance convoquent le traumatisme et modifient la perception du réel.

    Le génie de son écriture réside dans sa capacité à placer au premier plan ce que nous préférons ignorer : notre indifférence face à l’effacement des peuples. La disparition des Arabes est plus qu’une métaphore – c’est une mise en garde, une réflexion sur la manière dont nous, en Occident, pouvons effacer la mémoire d’un monde, d’un peuple, et poursuivre notre route comme si de rien n’était.

    Ce livre nous tend un miroir impitoyable. Qui sommes-nous ? Ces spectateurs pervers de la souffrance, ces cyniques indifférents, pleins d’opinions creuses ? L’autrice ne cherche pas à nous offrir des solutions faciles, des raccourcis du type « Nous pouvons tous vivre ensemble si nous faisons un petit effort ». Elle nous confronte à une vérité plus inconfortable : la nécessité de vaincre le mal, de permettre aux victimes de trouver une voie de réconciliation si elles le peuvent, et de renvoyer les criminels aux oubliettes de l’histoire.

    Le Livre de la disparition est peut-être l’un des ouvrages les plus importants de notre époque, tant sur le plan artistique que sur le plan historique. Il nous ouvre les yeux, sans fausse générosité, sans manichéisme simpliste. Il nous rappelle que les histoires inachevées sont aussi les nôtres – celles de nos familles, de nos peuples, de nos mémoires fragmentées.

    Chers lecteurs, je vous en conjure : lisez ce livre, recommandez-le autour de vous. Car c’est peut-être en prenant conscience de nos propres disparitions, de nos propres histoires inachevées, que nous pourrons empêcher que d’autres ne soient englouties dans l’oubli.

    Ibtsam Azem «  Le Livre de la disparition »

    Traduit de l’arabe (Palestine)par Leila Tàhir

    Editions Globe

    21€

  • L’apocalypse des futilités

    L’apocalypse des futilités

    „Rochebrune“ Sophie Divry

    « Some say a comet will fall from the sky.
    Followed by meteor showers and tidal waves.
    Followed by fault lines that cannot sit still.
    Followed by millions of dumbfounded dip shits.

    And some say the end is near.
    Some say we’ll see Armageddon soon.
    Certainly hope we will
    I sure could use a vacation from this stupid shit, silly shit, stupid shit.

    One great big festering neon distraction,
    I’ve a suggestion to keep you all occupied.

    Learn to swim. »

    « Certains disent qu’une comète tombera du ciel.

    Suivie de pluies de météores et de raz-de-marée.

    Suivie de failles qui ne tiennent plus en place.

    Suivie par des millions de pauvres cons médusés.

    Et certains disent que la fin est proche.

    Certains disent qu’on verra bientôt l’Armageddon.

    Je l’espère sincèrement,

    je prendrais bien des vacances loin de ces conneries, de ces idioties, de ces saloperies.

    Une immense et purulente distraction de néon,

    j’ai une suggestion pour vous tenir occupés :

    Apprenez à nager. »

    Tool « Aenima « 

    Il est des livres que l’on entame le sourire aux lèvres – ce sourire léger, presque bouddhique, qui détend les traits avant une séance de méditation ou de yoga. *Rochebrune* commence ainsi. On sourit doucement aux travers de cette famille recomposée « bobo » qui s’élance vers des vacances censées ressourcer un couple à la dérive, direction des Alpes imaginaires.

    Rochebrune n’existe pas. Mais ce lieu est d’une réalité parfaite – un sommet de l’irréel, aussi solide que le granit et aussi éphémère que le brouillard montagnard ou le mirage de l’hypothermie. À mesure que l’on progresse dans ce roman « fou », son incipit prend des airs de la célèbre scène de Kubrick : la petite Volkswagen grimpant vers les montagnes du Missouri – ou d’un autre État américain, peu importe. En fond sonore, chez Kubrick, résonne « Bad Moon Rising » de Creedence Clearwater Revival ; dans ma version de « Rochebrune », je l’imagine sur « Ænima » de Tool, d’une intensité saisissante.

    Les protagonistes – un couple et leurs deux enfants, une adolescente et un garçon de sept ans – quittent leur appartement Lyonnais pour gagner « Rochebrune », où ils espèrent que ce séjour « remettra tout en place ». Mariage, stress, enfant gâté à l’impossible caractère, frustrations, obsessions… C’est l’œuvre de Kubrick (et de King) et celui de Sophie Divry prennent des chemins divergents. Là où Kubrick et King convoquent la folie, l’obsession psychotique et la paranoïa, Sophie Divry pousse jusqu’à l’incandescence les contradictions de notre société – une société creuse, superficielle, si artificielle qu’elle en devient méconnaissable.

    Le couple est venu à la montagne chercher un « nouveau départ », car il traverse une crise. Lui, alpiniste amateur, codeur de jeux vidéo, père d’un garçon de sept ans – un « monstre montessorien ». Elle, psychologue, conseillère d’orientation indépendante , mère d’une adolescente vissée à TikTok, Instagram et Snapchat. Ils débarquent dans un gîte sympathique mais sans âme, non loin du village fictif de « Rochebrune », dans les Alpes. Ce qui devait être un nouveau départ, une thérapie conjugale, se mue en cauchemar aux proportions bibliques.

    Sophie Divry nous plonge dans les névroses des couples modernes, de la vie, d’une société qui a perdu tous ses repères. L’histoire, en soi, ne serait qu’un énième radotage sur les problèmes conjugaux de la bourgeoisie urbaine – sujet mille fois ressassé – si Sophie Divry n’avait magistralement retourné cette trame convenue pour en faire une épopée universelle sur l’Occident et son irrémédiable glissement vers le précipice. Roman d’une rapidité confondante, riche en rebondissements et en une angoisse qui n’a rien de surnaturel, mais tout de bien réel. La romancière nous cogne contre les parois rocheuses de Rochebrune avec la puissance du vent d’alpage – pas un instant de répit, chaque page est un pas de plus vers le sommet de l’appréhension.

    L’ouvrage, bien que très incisif  et d’un humour corrosif, touche à des profondeurs sérieuses, d’une indéniable qualité littéraire. Obsession, passion, illusion, mort  sont admirablement traitées dans ce roman. Trahison, regard médiocre sur l’existence, égoïsme et hypocrisie sont parfaitement emballés dans un récit qui progresse inexorablement vers une catastrophe d’une ampleur insoupçonnée. Et c’est précisément ce processus qui mène à l’apocalypse qui est terrifiant, brutal, foisonnant et, surtout, irrépressible – comme un élément déchaîné, comme une avalanche. Voilà pourquoi ce livre est exceptionnel et mérite d’être lu. Car sous une « prose légère » de thriller (si tant est qu’on puisse le qualifier ainsi) se cache une œuvre moderne, brillamment écrite, qui connaît intimement nos vides contemporains, nos futilités, nos mesquineries et notre médiocrité. Et ce sont précisément ces travers qui nous poussent sur un chemin déjà tracé, dont il n’y a pas retour .

    Un rayon de soleil – si tant est qu’on puisse l’appeler ainsi – réside dans les enfants, qui devront apprendre seuls à surmonter ce monde morose, cruel, misérable, celui d’adultes frustrés pour qui leur nombril prime sur tout.

    Née à Montpellier en 1979, Sophie Divry vit aujourd’hui à Lyon. Après des études de sciences politiques et de journalisme à l’IEP de Lyon et à l’École supérieure de journalisme de Lille, elle a travaillé à la rédaction du mensuel « La Décroissance » avant de se consacrer pleinement à l’écriture. Son premier roman, « La Cote 400 » (2010), a été traduit en cinq langues. Elle est également chroniqueuse dans l’émission « Des papous dans la tête » sur France Culture.

    Avec « La Condition pavillonnaire » (2014), elle signe un récit caustique et humoristique, portrait sans concession d’une Emma Bovary moderne, qui lui vaut une mention spéciale du prix Wepler. Son roman « Trois fois la fin du monde » reçoit le prix de la Page 111. En 2024, « Fantastique histoire d’amour » – son septième roman – est couronné par le prix France Télévisions et le prix France Bleu / Page des libraires. Ce roman, qui emprunte aux codes du thriller pour explorer une rencontre amoureuse inattendue, confirme son talent pour mêler l’art du récit à une exploration sensible de nos sociétés contemporaines.

    « Rochebrune » de Sophie Divry est un excellent roman, qui mérite une place de choix sur le piédestal des « ennuyeux généralement médiocres » de cette rentrée littéraire. Les éditions Actes Sud nous offrent, dans une belle édition graphique, un roman dont on parlera. Et que dire de plus, sinon : apprenez à nager, car il vous faudra savoir ne pas vous noyer dans les ténèbres de « Rochebrune ».

    Sophie Divry, « Rochebrune », Actes Sud, 20 €

  • « Plan  Blanc  » de Médoc — des amateurs mais meilleurs que des pros

    « Plan Blanc » de Médoc — des amateurs mais meilleurs que des pros

    « LES AMATEURS » — Yan Lespoux

    Dans les années 90, j’vivais dans un bled avec genre dix mille pécores. Une rue principale, deux-trois commerces, un hôtel local qui sentait la gloire socialiste d’époque — à l’époque déjà en ruine. On connaissait chaque coin du patelin par cœur, chaque rue avait plus aucun mystère à vendre. Y avait deux bistrots : Chez Gil et Chez Joe. Deux bars cultes dans ce trou du cul du monde. Ils rassemblaient une faune et une flore bigarrées : jeunes, vieux, fins, tordus. Des vétérans de guerre, des petites frappes du coin, des dealers, des mômes de toutes les obédiences (punk, métal, indie, grunge, skinheads, vintage rock 60-70), des excentriques du village, des malades mentaux, et des péquenauds de passage…

    Chaque bistrot a connu son quart d’heure de gloire et ses traversées du désert. Ça changeait de proprio des années 80 jusqu’en 2000, où l’un comme l’autre ont fini par clamser, envoyés au cimetière de l’histoire. Des milliers de nuits de ouf, des histoires d’amour, des bastons, des cuites (parfois fatales), des amitiés, du sexe en quatrième vitesse, des concerts — tout ça s’est évaporé comme si ça n’avait jamais existé. Y a plus que les vieux briscards (comme ton serviteur) qui se souviennent de ces putains d’années de gloire.

    Le roman de Yan Lespoux, Les Amateurs, m’a filé un sacré coup de nostalgie au bide. Parce que dans le fin fond du Sud-Ouest de la France, y a une région où il existe probablement un endroit, un rade, où tout est comme j’aimais ça à l’époque. Bien sûr, c’est pas vraiment la Yougoslavie des années 90, mais l’esprit barré, l’esprit d’la marge, il est là. Le seul troquet où, au milieu d’un hiver qui n’en finit pas, tu peux te perdre dans des histoires, des « moments », observer des zigotos bien chelous, trouver une âme sœur, la chaleur du vin chaud, des partenaires pour organiser toutes sortes de « parallèles » activités, un juke-box, un cirque à pas cher et une patronne légendaire + sa mère.

    Yan nous emmène en 2019 dans la fameuse « marée blanche » qui n’a pas vu la neige mais qui a vu le blanc, ça oui. Des dizaines de paquets — pas ceux du Père Noël, non, d’une valeur vachement plus conséquente — se sont échoués sur les côtes du Médoc. Deux-trois caves de passage, des clients du bar, sont tombés sur des cadeaux de Noël d’origine « italo-colombienne ». Une super nouvelle pour les heureux trouvards, mais aussi des emmerdes cosmiques à cause de leur méconnaissance du marché, des transactions, et de la culture commerciale de la ‘Ndrangheta et des Cartels. Le bled endormi et son troquet de légende deviennent le centre névralgique du « team building » des start-uppeurs locaux de la poudre blanche.

    Yan Lespoux a pondu un putain de roman sympa, drôle, joyeux. Impossible de pas kiffer la chaleur et l’humour sans méchanceté avec lesquels il dépeint sa clientèle (la tribu locale). Chacun et chacune avec son surnom — parce que presque personne n’est appelé par son petit nom de baptême. Chacun avec ses histoires de vie plus ou moins intéressantes, ses aspirations, ses rêves, mais aussi ses faiblesses, ses galères. Tout dans ce roman est huilé, fluide. Jamais chiant, le livre se lit comme quand un Pastis bien frais descend le gosier et réchauffe l’esprit — sans même que tu sentes que tu te prends une cuite. Page après page, bière après bière, ligne après ligne, on fonce vers un final complètement barré digne des frères Coen.

    Un portrait vachement agréable, joyeux, drôle, déglingo d’une époque, d’un lieu et de gens ordinaires plongés dans une situation pas ordinaire dans un bar ordinaire mais pas ordinaire. Yan peint tout ça en maestro, au stylo-bille sur le comptoir taché par des années de pintes, dans l’odeur du tabac froid et de la bière éventée. Pas un moment d’ennui, pas de mollesse. Un vrai roman pour tuer la déprime du retour au taf.

    Encore une fois, Agullo nous a régalés avec un choix de ouf, une couverture géniale. J’vais pas dire que ce roman est une « pépite » — ce mot me sort par les trous de nez — je préfère dire que tout ça est aussi agréable qu’un verre (ou sept ou huit) de piquette chaude épicée — mais putain, enivrante. Du Médoc, quoi !

    Yan Lespoux — Les Amateurs

    Agullo Noir — 21€50

    En librairie le 28 août 2026

  • STAY FREE « PATRICE JEAN »

    STAY FREE « PATRICE JEAN »

    Cinq actes d’une jeunesse enragée

    ACTE I — L’âge des caisses et des cassettes

    Nous étions quatre. Cinquième année. Petite ville minière, grande misère sonore.

    L’un tapait sur des bidons vides en s’imaginant batteur — en vrai, il massacrait une caisse claire pathétique et une grosse caisse dans un état à faire pleurer un rockeur mort. Un deuxième grattait une guitare acoustique d’occasion. Le troisième faisait pareil. Et moi, le scribouillard, je « chantais » en tripotant un synthé pourri. Nous sentions tous le hormone, la sueur et l’excitation — de toutes les variétés.

    Tout a commencé par l’achat de cassettes : Iron Maiden, The Clash, et les malheureux Guns N’ Roses, dans un grand magasin socialiste local. Je me souviens de l’extase quand j’ai glissé la cassette de Maiden dans mon lecteur Grundig aux haut-parleurs médiocres. Jusque-là, je n’écoutais que les Beatles, Pink Floyd et le rock domestique — Riblja Čorba, EKV, Galija. Mais le son de ces trois groupes… il nous a convaincus qu’il fallait, à tout prix, devenir des rock-stars nichées quelque part entre Iron Maiden, The Clash et Guns N’ Roses.

    Il ne reste qu’un seul enregistrement, fait dans une cave, sur un vieux magnétophone Iskra. Deux chefs-d’œuvre : Vampiri — un Twilight avant Twilight, en version metal balkanique — et Natasha est la femme de ma ….e, chanson profondément philosophique sur le désir de toucher une poitrine, des fesses, et si possible plus encore si l’occasion se présente. Natasha était plus âgée que nous, mauvaise élève, « fille facile » — du moins le disait-on entre nous. Ce qui n’était sans doute pas vrai. Nous, on rêvait d’elle jour et nuit, comme des chiens affamés devant une vitrine fermée.

    ACTE II — Sous les décombres

    La guerre ravage l’ex-Yougoslavie. Les fleuves charrient le sang. Frère tue frère en Croatie, en Bosnie, en Herzégovine. Et moi, walkman Aiwa vissé aux oreilles, en boucle, Beneath The Remains de Sepultura.

    Rage. Vitesse. Puissance. Révolte. Tout est condensé en quarante-cinq minutes d’une musique impitoyable, crachée par des gamins de São Paulo. Tout ce qui précède me semble fade, menteur — Led Zeppelin, Iron Maiden, Metallica (dans lesquels j’avais juré jusqu’au Black Album, traître). Sepultura, leur brutalité, leur crudité se collent parfaitement à cette adolescence apocalyptique, sous sanctions, dans le chaos politique, économique, guerrier. Chaque note est exactement ce qu’il me faut pour ne pas sombrer. Ou du moins, c’est ce que je crois.

    Puis viennent les ténèbres plus profondes : Napalm Death, Carcass, Entombed, Extreme Noise Terror, Brutal Truth. Je n’ai besoin que d’obscurité, de rudesse, de nihilisme. Car à quoi bon vivre sinon pour la musique ? Pas de concerts — le pays est sous sanctions, sous blocus. Tout s’effondre autour de nous. Seul le son demeure, puissant, indestructible, et nous rend invincibles.

    Et les filles, aussi…

    ACTE III — Dernière extase avant la nuit

    Nous montons sur la scène du lycée No3  de Nouvelle Belgrade. Ma tête bouillonne. J’ai avalé deux rakijas et un vinjak avant de jouer. Nous sommes tous nerveux.

    Nous attaquons State of Love and Trust des immenses Pearl Jam. Herostrat — notre groupe — joue surtout des reprises. D’Idoli, groupe post-punk mythique de Belgrade, à Pearl Jam et Nirvana. Tout explose dans ma tête. Je suis convaincu qu’avec ce groupe, l’avenir nous appartient.

    Je jure encore par la férocité et la crudité. Mais j’ai de plus en plus besoin d’obscurité, de me fondre dans le noir ambiant de la Serbie post-communiste. Joy Division, Dead Can Dance, Bauhaus — et leurs frères et sœurs cadets du doom : My Dying Bride, Tiamat, Cathedral. Des tonnes de black metal norvégien pur et dur, du goth rock de The Mission, des Cocteau Twins, This Mortal Coil . Je deviens une cuve de masculinité noire et brute.

    Ce concert est la dernière tentative de m’intégrer au mainstream. Ça ne marche pas. Je cherche la nuit, le brouillard, la puissance sauvage des ténèbres.

    Le concert se termine. Succès. On range les instruments. Quelques mots échangés avec des filles que notre musique a touchées.

    Je monte dans le bus de banlieue. Dans mes oreilles, Block Out résonne — groupe rock dépressif de Belgrade, d’une qualité presque poétique, qui m’enfonce encore plus dans le marasme des années 90. De mon vieux sac militaire — couvert comme la peau d’un marin de mille cicatrices : Iron Maiden, le A d’anarchy, le pentagramme, les noms des groupes hardcore punk inscrits au marqueur noir, les typographies tordues des groupes black metal norvégiens et suédois — je sors Crime et Châtiment de Dostoïevski. Je plonge dans l’âme tourmentée de Raskolnikov.

    ACTE IV — Retour

    Assis sur la terrasse de notre petit appartement, dans le Massif Jurassien. Dans le salon, mes enfants regardent la télé. Ma femme tapote sur son téléphone. Je viens de terminer Stay Free de Patrice Jean.

    Et tout ce qui s’est passé dans les trois actes précédents — tout cela s’est reproduit, organiquement, tangiblement, pendant ma lecture.

    Patrice Jean a réussi à m’emmener, non pas dans la France qu’il décrit — celle du milieu des années 80, où une bande de gamins découvre la lutte des classes, la chute de leurs parents, les métamorphoses de la puberté, l’hypocrisie, « l’injustice scolaire » — mais dans l’universel de la jeunesse. La beauté, la révolte noble que seuls les jeunes idéalistes peuvent vivre jusqu’à l’os, l’amour vécu jusqu’à la douleur, jusqu’à l’inconnaissable, jusqu’au sang. Ce moment où l’on vit à la vitesse de la lumière, où tout monte et descend comme des montagnes russes, de la plus grande détresse à l’extase et à l’épiphanie. Où l’on affronte la médiocrité, le conformisme, la banalité et l’éphémère. Tout cela est unique, irremplaçable, car cela n’arrive qu’une seule fois.

    Non, je ne connais pas ce monde. Je ne sais pas ce que c’était sous Mitterrand, Chirac, Pasqua. Je ne sais pas comment on vivait en France. Mais tout le reste, je le connais. Je sais ce que c’est d’être jeune.

    Et plus encore : Patrice Jean m’a permis de tout revivre. Le toucher d’une peau douce et brûlante, les amours impossibles, la disposition à n’importe quelle folie pour défendre la justice, le camarade, la bande. Le sentiment d’humiliation et de trahison. La mélancolie qui toujours frôle le gouffre.

    Ce roman pourrait sembler, à première vue, « déjà vu ». Il ne l’est pas du tout. Le talent et la beauté de l’écriture de cet écrivain exceptionnel font de cette histoire classique — ces jours de folie, ce passage de la puberté à l’âge adulte — un récit magnifique sur le banal devenu exceptionnel et unique. Le ton est puissant, sans compromis. Par moments, il pique comme une piqûre de scorpion. Le sarcasme et la satire ne sont pas absents de ce grand roman. Mais tout est parfaitement dosé d’un regard tendre, jamais méprisant, sur les jeunes de cette époque.

    Et que dire de la langue — magnifique, riche, tranchante, brillante, comme dans tous les romans de Patrice Jean.

    La bande-son ? La colère, d’abord. Le roman pousse dans l’esprit du Clash, et surtout de l’incroyable bande de prolétaires de Joe Strummer. Mais aussi Joy Division, The Cure, The Jam, Sex Pistols,Ramones , Dead Kennedys,   The Smiths, New Order… Et si vous cherchez bien, peut-être Divine Suicide quelque part ?

    ACTE V — Ce qui reste dans le sac

    Si j’avais lu ce roman en 1999. En plein bombardement de la République fédérale de Yougoslavie par la très morale alliance de l’OTAN. À quelques jours de fuir mon pays.

    Quand j’ai préparé mon sac à dos, j’ai mis : deux paires de chaussettes, deux caleçons, deux t-shirts, deux CD des deux grands groupes serbes des années 90 — Block Out et Bjesovi.

    Si j’avais, par quelque grâce, lu Stay Free de Patrice Jean à ce moment-là, il aurait été dans mon maigre bagage. À côté des chaussettes. À côté de la rage. À côté de ce qui reste quand on perd tout.

    Magnifique roman.

    PATRICE JEAN « Stay Free »

    Editions Cherche Midi

    21€90

  • Le Gourdin de Prince Marko — ou comment sauver une forteresse sans lâcher ses gusles

    Le Gourdin de Prince Marko — ou comment sauver une forteresse sans lâcher ses gusles

    À la fin des lointaines années 1970, votre libraire était un petit enfant. Il a passé son enfance dans une petite ville minière, à une quarantaine de kilomètres au sud de la capitale de la Yougoslavie d’alors — celle qui n’existe plus, mais qui est restée en nous comme le souvenir d’une fête géniale où on s’est tous saoulés, et dont on s’est souvenus toute notre vie, de la fête et de la gueule de bois ultra monumentale.

    Les grands héros de son enfance n’étaient ni Superman ni Batman — bon, d’accord, ils l’étaient un peu, que sais-je — mais nous, les Balkans, on n’a pas besoin d’un héros importé. On avait tout un panthéon ! L’un des plus importants et des plus intéressants était Marko Kraljević.

    Marko Kraljević (pour ceux qui n’en auraient jamais entendu parler — Marc, fils de roi, mais mieux vaut l’appeler Prince / Kraljević si tu ne veux pas recevoir un coup de massue sur la tête) est le héros le plus célèbre de la poésie épique des Serbes, des Croates, des Bosniaques, des Monténégrins, des Macédoniens, des Bulgares… bref, de nous tous, Slaves du Sud, que l’histoire a mélangés comme une salade.

    Historiquement : Marko Mrnjavčević (1335–1395) était un prince serbe, fils du roi Vukašin, il régna sur une partie de la Macédoine, puis devint vassal des Turcs et trouva la mort en combattant… aux côtés des Turcs. Ironie du destin : l’homme qui fit la guerre pour les Ottomans devint le symbole de la résistance contre les Ottomans. Eh, ça, c’est les Balkans : le temps de dire « aïe », on a déjà changé de camp.

    Dans les chants populaires, Marko est :

    Un super-héros sans cape : d’une force colossale, il frappe à la massue, monte Šarac — un cheval qui parle et donne des conseils avisés (oui, un cheval plus intelligent que le Conseil de l’Europe).

    Le défenseur des faibles : il cogne sur les Turcs, les infidèles, les voleurs, les monstres… mais il doit quand même payer tribut au sultan. Le dilemme balkanique classique : « J’aurais bien envie de me révolter, mais faut que je paie les factures » (et si en plus je peux les frauder, c’est encore mieux).

    Un homme de chair et de sang : colérique, ivrogne, brutal, mais fidèle à sa mère Jevrosima et à sa parole donnée, avec une moustache sexy. Sur son lit de mort, il tua Šarac pour qu’il ne tombe pas aux mains des Turcs, et brisa son épée en quatre morceaux. Geste de gentleman — si je ne peux pas le monter, personne ne le pourra.

    Tout cela semble aride, mais en réalité, ça ne l’est pas. Car la poésie épique et lyrique des Serbes, des Slaves du Sud — Bulgares, Macédoniens, Monténégrins, Bosniaques (chrétiens et musulmans, c’est-à-dire Slaves de foi islamique) et Croates — grouille de héros, de traîtres, de dragons, de fées, de géants, de sorcières, de croque-mitaines et de démons. Game of Thrones, Le Seigneur des Anneaux ? Rien de nouveau. L’imagination populaire, pendant les cinq siècles d’oppression turque, a créé un monde qui peut encore aujourd’hui rivaliser avec HBO.

    Seule la tradition orale pouvait — et elle y est parvenue — préserver, par le mythe, la légende, et parfois presque à la manière d’une historiographie, le trésor culturel de nous tous.

    Marko y occupe une place à part : aucun enfant en Yougoslavie n’a grandi sans entendre des chants épiques. Nous les savions tous par cœur. Nous les écoutions en famille (mon arrière-grand-père connaissait presque tous les cycles, alors qu’il était à peine lettré — deux classes d’école primaire), mais aussi à l’école. Car ils portaient des messages universels : liberté, résistance, courage, vertu — mais aussi nos faiblesses, notre mesquinerie, notre vanité, notre humour noir et notre cruauté. Tout le monde connaissait la force, l’intrépidité et l’entêtement de Marko. Et lui ? Eh bien, lui, c’est nous. Nos acquis les plus lumineux et nos défauts infiniment étranges.

    Le Gourdin est une version légèrement modernisée, romanesque, de cet esprit.

    Ante Tomić — l’homme qui, depuis des décennies, nous fait rire aux larmes avec nos défauts, notre mesquinerie, notre duplicité, notre hypocrisie, mais aussi notre esprit de voisinage, notre courage, notre bonté, notre hospitalité, notre passé glorieux et riche (mais bien souvent instrumentalisé) — a décidé d’emmener le Prince Marko à Imotski. Un trou paumé dans l’arrière-pays de la côte adriatique, à la frontière même des royaumes et empires d’alors.

    L’Empire ottoman avait soumis tous les Balkans. Autour d’Imotski, la frontière fluctuait depuis des décennies. Venise, puis d’autres puissances, tentaient d’arrêter les Turcs et de les repousser vers l’est. Ce n’était pas facile. La population locale — en très grande majorité slave (catholiques et orthodoxes, musulmans/turcs) — changeait régulièrement de maîtres, et bien souvent de religion, de serment et de loyauté. L’art de survivre dans les conditions rudes de ces collines et montagnes sèches, désertiques, arides, faisait que la population vivait difficilement — même sans guerres, occupations et instabilités.

    Marko — l’Aragorn des Balkans — est appelé par les Vénitiens pour libérer la forteresse. Mais le héros préfère jouer du gusle (le gusle : instrument à une corde que le guslar racle en chantant les exploits héroïques — dans le roman, Marko tient davantage l’archet et les poitrines chaudes que l’épée) plutôt que de tailler les Turcs en pièces.

    Ajoutez-y un cheval alcoolique, des licornes qui parlent latin, et des dames de maison close qui utilisent le marketing viral — vous obtenez une guerre dont personne ne se souvient pourquoi elle a commencé, des héros qui préféreraient faire la cuisine plutôt que la guerre, et une liberté qui ressemble à un nouvel esclavage. Bref — une épopée qui tourne en dérision le mythe, avec merak².

    ² Merak :difficile à traduire  — à la fois plaisir, volupté, nostalgie, amour du bien-vivre.

    Comme dans la tradition ancienne, chez Ante Tomić aussi : Marko est notre miroir. À nous, Serbes, Croates, Bosniaques, Monténégrins, Macédoniens. Image hilarante de nos faiblesses, mais aussi d’une volonté infinie de nous moquer de nous-mêmes.

    Bien que Marko soit davantage expert en relations publiques et artiste performeur que héros — zeitgeist — le peuple simple autour de lui fait que Marko continue d’être une légende, une inspiration et un puissant et intrépide combattant balkanique pour les opprimés. Le vrai. Ce peuple de Marko peut accomplir les entreprises les plus nobles comme les plus viles. Les Serbes, les Croates et les Musulmans de Bosnie le savent mieux que quiconque : nous avons parcouru le chemin de la fraternité au fratricide en un clin d’œil, de la solidarité absolue à l’incendie de la maison du voisin.

    Comme dans les autres romans d’Ante, l’amour et le sexe sont la solution. Car Marko est un véritable étalon balkanique moustachu et poilu. Par l’amour, l’hospitalité, la chaleur des poitrines et des entrejambes des prostituées locales, il trouvera le salut — et non par la guerre et la violence.

    Ainsi Ante sauve la légende, non pas en lui donnant une place mythique de héros national immaculé, mais en la rapprochant encore davantage de nous — les gens ordinaires qui avons survécu à l’horreur des années 90 et nous sommes enfermés dans nos petits mythes nationaux. Nous, qui tentons de toutes nos forces de nous montrer différents et distincts de nos voisins — nous sommes tous des enfants du Prince Marko. Et croyez-moi, quelque part au fond de nous, nous préférons le gusle à la massue.

    Ante Tomić — Le Gourdin du prince Marko

    Éditions Noir Sur Blanc • 14€99

    Traduit du croate par : Marko Despot

  • Les Vagues Apaisées  de Xavier Becquet : la maturité d’un monde, la sagesse de deux hommes

    Les Vagues Apaisées de Xavier Becquet : la maturité d’un monde, la sagesse de deux hommes

    Xavier Becquet signe, avec ce troisième volet de sa trilogie consacrée à Jean-Baptiste et Marcel, le roman le plus ample, le plus résolument politique, et sans doute le plus profondément bouleversant. « Les Vagues Apaisées » nous ancre en cette année charnière de 1968, à Mers-les-Bains, alors que les soubresauts du monde moderne viennent battre les rivages d’existences que l’on croyait jusqu’alors à l’abri des tempêtes. L’ouvrage se déploie telle une vaste méditation sur la vieillesse, la persistance de la mémoire, et la manière singulière dont les destins modestes traversent les soubresauts de la grande Histoire.

    Dès les premières pages, le lecteur retrouve les deux anciens combattants, désormais presque octogénaires, qui « vivent leurs vieux jours dans une paix toute relative ». Depuis leur poste d’observation privilégié, ils scrutent la métamorphose de la société, les ébullitions de Mai 68, les promesses et les angoisses d’un basculement du monde. Avec une lucidité désarmante, Becquet fait de ces deux hommes simples les témoins privilégiés d’un siècle qui a vu défiler  des océans de sang, des tours érigées avec des ossements humains, la faim, la misère, l’injustice sociale, mais aussi les fulgurances du progrès – la télévision, l’ogive de Concorde, le premier pas de l’homme sur la Lune, sécurité sociale , cogées payes , retraite .

    Une enquête comme fil rouge, une traversée du siècle comme horizon

    L’intrigue policière – la disparition d’un jeune homme dans les années 1920 – sert ici de point d’ancrage à un récit qui ne cesse de s’élargir, de gagner en ampleur et en profondeur. Le roman est d’une vitalité débordante, foisonnant de sauts dans le temps, tissé d’une intrigue d’une rare complexité : il entraîne le lecteur d’Amiens à Abbeville d’Abbeville au Quartier Latin , de Mers-les-Bains à Leningrad, jusqu’aux confins ensanglantés du Biafra. Cette géographie éclatée confère au texte une dimension quasi documentaire, sans jamais rien sacrifier de cette chaleur humaine qui fait le sel et la grâce de la série.

    L’enquête n’est pas une simple quête de vérité : elle devient une exploration des fractures du vingtième siècle, de ses illusions perdues, de ses renaissances inespérées. Elle révèle surtout l’épaisseur insoupçonnée des deux protagonistes, dont la force tranquille est résumée par cette maxime balkanique  que le roman érige en principe moral, presque en mantra :

    « Les eaux paisibles creusent le roc. »

    Deux héros ordinaires, d’une humanité exceptionnelle

    Jean-Baptiste et Marcel ne sont ni des intellectuels, ni des théoriciens. Ce sont, pour ainsi dire, les élèves de cette université du peuple, cet inépuisable réservoir de savoirs pratiques, d’expériences vécues, de sagesse populaire et de lucidité humble. Leur regard sur le monde est modeste, jamais naïf ; il interroge les grandes questions – la liberté, la justice, la mémoire, les métamorphoses sociales – avec une gravité et une profondeur que la littérature accorde trop rarement aux « sans dents  ». C’est là l’un des plus beaux partis pris du roman : faire de ces deux hommes humbles les vecteurs d’une réflexion politique subtile, affranchie de tout dogmatisme, toujours irriguée par la sève du réel.

    Le roman le plus politique de la trilogie

    « Les Vagues Apaisées « est explicitement le « plus politique des romans de la série ». Becquet y observe la naissance d’une Europe libérale, les promesses éblouissantes du progrès scientifique, mais aussi ses versants d’ombre : la déshumanisation technologique, le creusement des inégalités, la lente érosion d’un monde encore si proche du dix-neuvième siècle et pourtant déjà si lointain du nôtre. Le roman ne cherche ni à convaincre ni à édicter une leçon : il aspire à comprendre, à constater, à interroger, à écouter, témoigner . Cette dimension politique ne vient jamais alourdir le récit ; elle l’enrichit, lui insuffle une profondeur nouvelle, une gravité apaisée qui contraste magnifiquement avec la douceur des deux héros.

    Une œuvre de maturité

    Ce troisième tome est un livre de la pleine maturité. Il contemple le monde avec une tendresse désabusée, une inquiétude lucide, et une sagesse presque stoïcienne. Il rappelle avec éclat que les « petites vies », que « la grande Histoire » oublie trop vite, sont souvent les plus éclairantes. Il nous redit que les existences les plus modestes, pareilles à ces « vagues apaisées », peuvent, « goutte à goutte », transformer en profondeur le paysage humain.

    Les retrouverons-nous un jour, Marcel et Jean-Baptiste, sur quelque rivage imprévu ? Qui le sait ? Peut-être Xavier lui-même, si le cœur lui en dit.

    Xavier Becquet «  Les Vagues Apaisées »

    Autoédition 19€

    Disponible à la librairie Chien Sur La Lune  

  • Un répit avant l’enfer

    Promener près du cimetière militaire, flâner devant le mémorial de notre région, cela arrive souvent. Croiser les traces de la « Grande Guerre » est une chose coutumière dans la région de la Somme. Tout cela fait presque partie du folklore local, au même titre que les cathédrales, les églises de campagne ou les frites. Tout est devenu banal, quotidien. Même les célébrations, les commémorations sont devenues des rituels locaux, répétitifs, de vaines liturgies sans profondeur ni message. Hormis ces rengaines éculées – nous n’oublierons jamais leur sacrifice, ils vivent dans la gloire éternelle, patrie éternellement reconnaissante, armée, société – quel lieu et quel moment idéaux pour que politiciens, bureaucrates et généraux se présentent au public comme des hommes pleins de sentiment et de fierté. Puis viennent les banquets, les décorations et les interminables discours emphatiques.

    Mais sous la fertile terre picarde, jusqu’aux Dardanelles en passant par les Balkans ensanglantés, de la Flandre belge aux steppes russes, toute une génération de jeunes gens – corps brisés, os fracassés, membres arrachés, yeux crevés – gît dans les champs, les prairies, les forêts, les mers, les rives des fleuves, dans les cavernes souterraines, tel un cimetière infini et sans borne, plein de jeunesse, à qui il n’aura fallu qu’une trentaine d’années de trêve pour digérer ces jeunes corps avant d’accueillir un amas encore plus gigantesque de matière humaine.

    Voilà pourquoi seul un livre – par la structure complexe de la création et de la recherche historique – peut expliquer, peut insuffler la vie à cette époque sanglante. Ramener pour quelques jours ces jeunes gens dans notre confortable vie moderne. Seul un livre (rarement un film) permet, tant bien que mal, d’avoir une vue « au premier rang » sur les tranchées, les nids de mitrailleuses, les monceaux de cadavres de camarades, en terrain découvert, empêtrés dans les barbelés, ces hurlements appelant leur mère dans l’étreinte de la mort. Tout cela peut, jusqu’à un certain point, être vécu et compris à travers la littérature. Il est très difficile et ingrat d’écrire sur ce sujet, et plus encore dans la littérature fantastique. Catherine Arden, romancière américaine, a pleinement réussi cet exploit. Écrire un roman fantastique sombre, monstrueusement terrifiant, profondément lyrique et humain – tout cela, cette jeune romancière américaine l’a accompli.

    Laura Iven, infirmière grièvement blessée, retourne dans son Canada natal. Son jeune frère Freddie est soldat en Flandre. En 1918, Laura reçoit un message annonçant que son frère est « porté disparu ». Laura refuse de croire à la mort de son frère et retourne dans une Europe dévastée par la guerre pour retrouver son frère, mort ou vif. Freddie est prisonnier sous les décombres, dans les ténèbres absolues. À côté de lui gît un soldat allemand blessé. Ensemble, ils trouvent une issue hors des ruines et errent tels des fantômes parmi les décombres et les paysages apocalyptiques de la Flandre. Ils seront reçus par un étrange violoniste boiteux. Son hospitalité est-elle une bénédiction ou une malédiction ? Ces deux jeunes gens devront le découvrir à leurs dépens.

    Chapitre après chapitre, nous suivons la trajectoire de ces jeunes gens dans un monde qui a connu son apocalypse. Car la Première Guerre mondiale fut cela : l’apocalypse, la fin du monde. La destruction totale, non de l’humanité, mais de l’homme et de l’humain. L’arrivée de l’enfer dans notre monde physique, qui depuis lors n’a fait que de courtes pauses avant de raviver plus férocement ses chaudières.

    Arden écrit avec un talent insoupçonné sur cette période terrifiante. Le roman est un récit d’horreur, mais du vrai. La métaphysique, le fantastique dans ce roman sont davantage un rêve, une échappatoire face à la tangibilité, à la réalité de l’enfer sur terre. Avec beaucoup d’amour et une sensibilité féminine, elle tente de sauver ses héros, de leur offrir une vie possible loin de l’enfer. Mais est-ce possible ? Existe-t-il un monde et une humanité après l’apocalypse ?

    Ce roman a été édité dans la collection Folio Fantasy, mais il n’en relève pas vraiment. Car le fantastique dans ce roman est un épiphénomène. Le roman lui-même est un livre profondément antiguerre, un livre sur l’amitié, l’amour, le sacrifice et la vengeance. Sur tout ce qui est humain. La guerre est un personnage à part entière, la destruction et le chaos y sont épiques, et l’étrange élément fantastique profondément nécessaire, car sans lui les guerriers n’auraient pas une seconde de répit. Cet aspect fantastique, nous pouvons l’appeler folie, rêve, cauchemar, illusion, démon ou répit.

    En tout cas, si vous souhaitez revenir à ces jours fatidiques qui, encore aujourd’hui, tissent nos destinées et qui ne sont pas si éloignés de nous qu’il n’y paraît ; si vous voulez sentir les mains chaudes des fantômes (titre original de l’ouvrage) – car les autres, les  mains des soldats  sont glacées par la gadoue flamande, par le gel et par la mort –, jetez-vous sur le roman de Katherine Arden, Requiem pour les fantômes. Je vous garantis que vous y trouverez la chaleur du contact humain.

    Katherine Arden – Requiem pour les fantômes

    Folio Fantasy

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacques Collin