« Ton absence n’est que ténèbres » de Jón Kalman Stefánsson
« On est si malheureux que ça se voit depuis la Lune. »
Une phrase parmi des milliers qui vous colle à la peau.
Ce roman de Jón Kalman Stefánsson, c’est de la poésie en prose. Plein de mélancolie, de joie, d’amour, de sexe ardent, de fjords, de galaxies, d’alcool, de moutons et de leurs crottes, de vers de terre, de l’arrestation d’Émile Zola, de branlettes dans une chaussette en laine, d’une tristesse infinie, de phrases en suspens, de secrets, de rencontres, de séparations, de cimetière d’église – autrement dit Kierkegaard – de noms comme Peter Pastor, Guðríður, Haraldur et Aldís, Hafrún, Skúli, Sóley, Ási, Mundi, Svana, Kári, Óði, Margrét, Rúna, Eiríkur le guitariste, Páll, Halldór et Skúli… j’en ai sûrement oublié.

Jón se fout de savoir si le lecteur va tout assembler – non, c’est comme la lave qui vomit du volcan Eyjafjallajökull, elle dégouline lentement sur nous, comble les fissures, se solidifie et devient cette putain de roche islandaise indestructible.Par moments, tout peut être léger, joyeux, et puis hop – l’obscurité recouvre à nouveau l’Islande, le souvenir, l’amour, la passion. Et rebelote, la lumière.

Dieu et le Diable sont toujours là, quelque part dans l’histoire, à se niquer mutuellement, à jouer avec les destins.
Le personnage principal retourne dans son « village natal » – mais pas pour passer quelques jours « à la campagne » – non, pour retrouver une mémoire perdue, parce qu’il souffre d’amnésie totale. Ça commence comme ça : « Ton souvenir est lumière, ton absence est ténèbres » – gravé sur une vieille tombe.Très vite, on oublie tout : le pourquoi, le comment, la chronologie, la logique. On plonge dans ce roman comme dans une eau bleu sombre, et on coule, on abandonne toute volonté de remonter à la surface. Pas besoin de comprendre pourquoi on plonge. La surprise, c’est qu’on peut respirer sous l’eau.

Kalman ne nous noie pas – il nous apprend à respirer dans l’obscurité comme dans la lumière. Comment plonger dans les souvenirs, les époques, les destins. Qu’il n’existe pas une seule histoire, une seule explication – mais une infinité.

Par moments, j’avais l’impression de ne pas être en Islande, mais dans les Balkans, en pleine foire existentielle. Où toutes sortes de mecs peuvent débarquer comme un cheveu sur la soupe : poivrots, dingues, sages, originaux – et tout ça dans un trou du cul du monde.
Chers camarades, Stefánsson, ça ne se lit pas – ça se ressent. Ou ça se ressent pas.

Si vous décidez de partir dans ce fjord intérieur, allez-y sans attentes, sans espoir que les choses soient simples ou compliquées. Renoncez au temps, à l’espace. Essayez juste d’être présents dans l’histoire. Écoutez en vous Dieu, le Diable, les ancêtres, les amours, les passions, la souffrance, la tristesse. Laissez-les s’incruster dans le sol volcanique glacé de l’Islande.
Et bien sûr – préparez-vous à un tsunami de bonne musique !Parce que Kalman en a rien à foutre des règles.Il vous met un son dans l’oreille – du standard islandais de merde à Bach, en passant par les Pixies, Pink Floyd, Tom Waits, Kanye West, Bowie, les Beatles…Ce roman est une ode à la musique – mais à celle qui nous a marqués au fer rouge. Là où vous vous êtes incrustés dans une chanson, ou la chanson s’est incrustée en vous – et chaque fois que tu l’entends, tout revient :Comme une odeur, un goût, les seins chauds d’une amante, ou les épaules d’un amoureux, l’enterrement d’un être cher, une balade sans fin main dans la main, la première cuite, le mal, le bien.

Quoi dire de plus ?
Si vous êtes prêts pour un voyage spirituel aux confins de la vie, de la mort, du rêve, de l’univers, du son –filez lire cet putain de roman incroyable qui est bien plus que ça.Une ode à l’écriture. À la vie.
Parce que sans traces écrites – on n’a jamais existé.
Rien que les tenebres.
Traduit de l’islandais par Éric Boury
Folio 10 €
Merci beaucoup aux amis d’Islande, Hulda, Nikola et les enfants, les photos sont excellentes !
Kærar þakkir til vina frá Íslandi, Huldu, Nikola og krakkanna, myndirnar eru frábærar !
Veliko hvala prijateljima sa Islanda, Huldi, Nikoli i klincezama, slike su odlične!


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