La mélancolie de la ligne de basse

On n’écoute pas « Mezzanine » en lisant « La Mélancolie de la résistance » – on entre plutôt dans une pièce dont le sol s’est déjà dérobé, et la chute est la seule chose qui porte encore un nom. Le titre lui-même est un piège : qu’est-ce que la mélancolie, sinon la reconnaissance que la résistance est vaine ? Qu’est-ce que la résistance, sinon le magnifique et dérisoire mensonge tissé par une vieille femme dans sa chambre étouffante, tandis que la baleine géante pourrit sur la place provinciale ? Krasznahorkai a écrit ce livre en 1989 – les dates, ici, n’ont aucune importance, car tout cela a toujours déjà eu lieu – et Béla Tarr, avec Ágnes Hranitzky, en a tiré « Les Harmonies Werckmeister » (2000), film composé de trente-neuf plans en noir et blanc qui durent cent quarante-cinq minutes. Massive Attack, sans le savoir, a composé en 1998 l’album : une basse grave qui ne monte jamais, mais qui descend, pas à pas, dans une fosse sans fond, comme le personnage de Valuska au début du film lorsqu’il mime l’éclipse dans une taverne vide. Le ciel disparaît derrière la lune, la lune n’est qu’une ombre, et pourtant le monde entier se refroidit.

« Angel » ouvre l’album. La ligne de basse qui s’élève lentement est la marche du pauvre János Valuska, le doux idiot, lorsqu’il conduit les ivrognes à travers la ville endormie. La boucle de batterie de « Risingson » n’est pas un pouls ; c’est le bruit d’un cœur qui a oublié pourquoi il bat encore – comme ces plans fixes de Tarr sur un manteau accroché à un portemanteau, sur une femme lourde qui monte un escalier durant quatre-vingt-dix secondes, parce que le temps, chez lui comme chez Krasznahorkai, n’a jamais été une durée mais une agonie. La voix d’Elizabeth Fraser dans « Teardrop » – si souvent prise pour de la tendresse – est en réalité la voix d’une femme déjà noyée, chantant depuis le lit du fleuve, ses mots des bulles qui n’atteindront jamais la surface. Et le silence entre les plages – cette absence profonde, savamment produite – est l’instant que vit Mme Pflaum dans le roman, seule face à la tache d’humidité sur le papier peint, lorsqu’elle réalise qu’elle fixe cette tache depuis trois heures et que la tache n’a pas changé, mais qu’elle, si.

Tarr et Krasznahorkai ne s’étaient d’ailleurs pas rencontrés pour la première fois avec ce livre. Leur alliance était déjà scellée dix ans plus tôt par « Tango de Satan » (1994), adapté du roman de 1985. Dans ce tango funèbre, la caméra n’avance pas non plus, ou si peu : sept heures et demie à regarder la pluie tomber sur une ferme collective désaffectée, sur des paysans qui s’épient et complotent dans l’attente d’un messie qui est peut-être Satan. Le rythme de ce roman, conçu comme une danse où les personnages entrent un par un sur la piste, répond à celui du trip-hop le plus funèbre : une lenteur mécanique, des boucles que l’on croit pouvoir quitter mais qui vous ramènent toujours au même endroit, à la même porte que l’on n’ose pas ouvrir. La baleine de Werckmeister est déjà là, en germe, dans ces longues scènes de « Tango de Satan » où l’on attend un bateau qui n’arrive jamais ou la chute d’un édifice qui s’est déjà effondré avant même d’avoir été construit. L’album « Mezzanine » est le tango de Massive Attack : une danse qui ne mène nulle part, où les partenaires se tournent autour sans jamais se rejoindre, et la basse est cette crampe au mollet qui vous rappelle que vous êtes toujours en train de marcher, toujours en train de tomber, depuis le tout premier pas.

Car voilà la vérité que l’album partage avec tous les livres de Krasznahorkai : il n’y a pas d’harmonie, pas de résistance, pas d’éclipse. Il n’y a que la chute. « Mezzanine » n’offre aucun refrain, aucune délivrance, aucun lever de soleil – de même que le roman de 1989 n’offre aucune catharsis, aucun salut, aucun sens. Ce que nous prenions pour le récit d’une ville en proie à la folie n’est en réalité que le compte rendu, page après page, phrase après phrase, d’une implosion déjà consommée avant la première ligne. L’album de Massive Attack est cet œil de baleine – cette lentille vitreuse, gélatineuse, d’une parfaite indifférence –, qui nous fixe depuis la place centrale sans un cillement, sans une menace, sans une lueur de compassion. La musique ne fait qu’accompagner ce constat : la ruine que l’arpenteur mesure est toujours plus vaste que son arpentage, la ligne de basse que l’on écoute boucle toujours après qu’on a fermé le livre, et dans cette boucle ininterrompue réside la seule harmonie possible – celle du monde qui tombe, du temps qui passe, du lecteur qui tourne les pages sans jamais rien comprendre, mais en ressentant tout.

Lire « La Mélancolie de la résistance » (et relire « Tango de Satan » juste après, car ces livres ne se lisent qu’à la suite, comme des mouvements d’une même symphonie défunte) tandis que « Mezzanine » joue à bas volume – assez bas pour que la basse fasse vibrer le carton du livre, assez haut pour que les voix semblent venir des coins de la pièce –, c’est comprendre que le roman hongrois de 1989 et l’album britannique de 1998 ne font pas deux œuvres distinctes. Ils sont le même désastre exprimé dans deux langues, la même chute racontée avec deux voix, la même baleine observée à travers deux hublots. L’éclipse arrive toujours, avec sa cohorte de fous et de prophètes. Le prince apporte sa logique nue et terrifiante, et la foule déferle, puis se retire, ne laissant que des débris et une odeur de bière renversée. La baleine ouvre l’œil. Et l’œil est un miroir.

Et le miroir vous montre là, assis sur une chaise, un livre à la main, tandis qu’une basse de 1998 boucle son chemin à travers votre sternum. Il n’y a ni harmonie, ni résistance. Il n’y a que la lente, magnifique, insoutenable chute. Et la grâce obscure de l’avoir enfin remarquée.

Les livres de Krasznahorkai et les films de Béla Tarr sont disponibles à la librairie Chien Sur La Lune.

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *