Étiquette : littérature contemporaine

  • Rakija(l’eau de vie ) de Schrödinger

    Rakija(l’eau de vie ) de Schrödinger

    Il fut un temps où ma petite ville, blottie sur les coteaux de la rivière L., était une oasis. Enfant, j’en connaissais chaque recoin, chaque venelle, chaque nid-de-poule sur l’asphalte, chaque plaque d’égout mal posée. Je connaissais chaque parfum – celui des cerises dans la cour de la famille S., où nous aimions voler les fruits, juchés sur les branches immenses, emplissant nos petits ventres de ce jus infiniment beau, cette chair de cerise rouge comme le sang. Je savais l’odeur du pot d’échappement d’un Kamaz, la charogne d’un oiseau ou d’un chien errant écrasé par un chauffeur ivre, mais aussi le parfum des mimosas, des lilas, de la première neige, des pluies printanières, du chlore à la piscine municipale et des crèmes solaires bon marché.

    Je me souviens des enfants bien habillés, des parents sur le korzo – cette rue piétonne de ma petite ville. Je me souviens de mes institutrices, de mes professeurs, de la « noblesse » locale du socialisme – non pas celle des privilèges ou de la domination, mais celle du respect et de l’admiration. Car l’essentiel, dans la vie des Balkans socialistes, c’étaient la communauté et l’éducation, la santé ; pour le reste, on se « débrouillait ». Je me souviens des célébrations du 25 mai, la Journée de la Jeunesse, le plaisir d’être pris dans la cohue, la fête – quelques terrasses, trois ou quatre tavernes locales, pleines de gens élégants buvant de la bière, du gemišt, des liqueurs pour les dames, et nous, les enfants, des jus de fruits épais.

    Tout ce monde s’est tassé dans des tiroirs, de vieilles photos usées qui ressemblent à ces filtres « nostalgie » d’Instagram. Beaucoup ont émigré vers la terre noire, l’humus, et là, depuis une décennie ou plus, ils vivent dans l’ombre – seul le passé est lumineux, pour ceux qui se souviennent encore. Certains de mes proches ont survécu à l’obscurité des années 90, à la liberté, à la démocratie, au marché, à la fin de l’Histoire (qui était en réalité celle de Fukuyama). Parfois, je les croise dans les rues de ma petite ville, qui n’est plus la mienne. Aujourd’hui, c’est une horreur néo-capitaliste, une bâtardise de verre et de constructions semi-légales, des rues envahies de boutiques, de cafés, de supermarchés occidentaux – Lidl et autres signes du « progrès » et de « l’amélioration ». Ils errent comme des fantômes, d’un gris maladif, oubliés, relégués dans la couche misérable d’une société où seuls l’argent et la vanité ont un sens. Beaucoup sont dépressifs, vivent au jour le jour, et trop souvent se noient dans l’alcool. Les écoles sont délabrées, surchargées…

    Certains de mes amis sont devenus instituteurs, professeurs… Ils éprouvent le même sentiment d’absurdité dans un pays qui fond comme un sucre, qui ronge ses fondations, ses racines, son identité. Souvent, ils rêvent de tout quitter et d’aller vivre quelque part avec des moutons et des chèvres, au milieu d’un village serbe à demi abandonné dans les montagnes. Là, seule une vieille ou un vieux est assis sur un banc, sous une vigne ou un poirier défraîchi, les yeux voilés de souvenirs, regardant la rue vide du village.

    Emine Sadk nous emmène dans la Bulgarie voisine, mes anciens voisins slaves, qui parlent une langue si proche et si semblable – et qui, comme la Serbie et le reste des pays yougoslaves, sont une société multiethnique. Avec un passé complexe et stratifié. Avec des questions d’identité et de sens, comme tous les autres voisins balkaniques.

    Todorov, professeur mélancolique, à qui l’esprit lâche après une nuit éthylique. Il se jette sur la route – non pas quelque chose de radical, genre Katmandou ou Atacama – mais les montagnes, à quelques dizaines de kilomètres à la ronde. Et là-bas, il existe encore tout un monde parallèle, qui vit dans un étrange alliage de magie et de modernité. De drogues synthétiques dures, de gnôle locale, de gitans gangsters, de paysans raffinés, de Kafka lui-même, d’amour, de passion, mais aussi de mort. Car que seraient les Balkans sans noces ni enterrement – ou l’inverse, sans enterrement ni noces ?

    émine Sadk, d’un pinceau de maître, peint la « nouvelle » Bulgarie et ses contradictions : la mélancolie, l’extase, le mélange de tradition et d’extravagance d’une vie dans un pays où la vie est un miracle ! Emine dit dans un passage du roman que le brouillard au-dessus de la Bulgarie est comme le brouillard de Schrödinger. Quand il se lèvera, on ne saura pas si les moutons vont apparaître ou tout autre chose, ou rien de tout**,** peut-être néant. Car les pays balkaniques sont toujours à la lisière entre la veille et le rêve, la fantasmagorie et le réel brutal, l’ivresse comateuse et la triste gueule de bois matinale où la vie n’a plus de sens – jusqu’à la prochaine petite rasade de rakija.

    Que dire de plus, sinon que ce roman est comme une bonne baklava balkanique : sucrée, légèrement acidulée au citron confit, aux noix et au bon miel de montagne. Si, en plus, on a un verre de boza, un doux rythme oriental et la voix éthérée d’une belle gitane qui nous chante à l’oreille – que nous faut-il de plus dans la vie ?

    Premier roman d’Eminé Sadk publié par la maison d’exception Agullo (le livre est en lui-même un petit objet d’art, digne d’admiration – bravo pour la maquette), Caravane pour Corbeaux – Marie Vrinat a magnifiquement traduit ce roman bigarré, plein de vie, sans en perdre l’esprit balkanique. Et vous, chers amis de la librairie Chien sur la Lune, vous aurez l’occasion de vous évader en Ludogorie dès la semaine prochaine, en plongeant dans le monde d’Eminé Sadk.

    Caravane pour Corbeaux » Eminé Sadk »

    Agullo – 20,90 €

    Traduit du bulgare par Marie Vrinat

  • Królik ! (ou : Le Lapin qui valait bien un trip)

    Królik ! (ou : Le Lapin qui valait bien un trip)

    Il existe de ces livres qui, une fois lus, vous laissent pantois, paumé. Ils vous laissent à ruminer pendant des jours : « Bordel, qu’est-ce qui vient de se passer ? Je me suis fait renverser par un train ou j’ai juste pioncé la moitié du bouquin ? Est-ce que cette expérience m’a plu ou m’a-t-elle profondément dégoûté ? » Le livre de Kinga Wyrzykowska, Princesse, est une expérience, pas un simple moment de lecture. Comme un film de David Lynch ou de Terry Gilliam : un trip psychédélique qui soit vous embarque, soit vous laisse sur le quai. Et moi-même, je ne suis toujours pas certain si ce fut un « bon trip » ou un « mauvais », ce qui, en soi, est bon signe. Car quoi que je pense de ce livre, je veux vous dire que le trip de Kinga mérite d’être tenté – mais attention, ça décoiffe sévère.

    Il vous embarque depuis une usine de charcuterie dans les environs de Châlons-en-Champagne jusqu’au hameau perdu de Lysina, en Pologne rurale. Dans ce voyage, il y a : un Lièvre, un Curé, le fanatisme religieux, du sexe, le célibat, encore le Lièvre, Trump, la Pologne, des cornichons aigres-doux, des Babkas(mamies) du village, des ragots, de l’apathie, de la vodka, un plombier polonais, un·e trans, un mariage traditionnel, le Lièvre… Des bonds invraisemblables, d’une vigueur et d’une dynamique presque léporines. Ce conte psychotico-psychédélico-féministe est comme un oignon rouge que vous épluchez sans jamais atteindre le cœur du bulbe. Une spirale infinie de folie. Le livre nous mène de la folie de notre malheureuse France contemporaine, où tout va de travers – mais, grâce au Lièvre suprême, ce n’est pas mieux dans la Pologne « libre », qui, sur une pente descendante, a atterri dans une théocratie catholique et le vide total de l’existence. Entre l’absence totale d’identité et son enfoncement forcé, le Lièvre bondit – un, deux, trois, une, deux, trois, jeden, dwa, tcheu ! Le petit lièvre saute d’une histoire à l’autre.

    Alors, mes amis, je ne sais pas si vous êtes prêts pour tous ces sauts. Pologne, France, plombier, Lièvre, Dieu et le Pape. Êtes-vous prêts à encaisser tout ça, ou préférez-vous vous détendre tranquillement avec le 180e roman de Freida McFadden ? Quoi qu’il en soit, Kinga Wyrzykowska vous offre quelque chose de différent, de plus tordu, de plus drôle (bien sûr, c’est drôle si vous aimez l’humour tordu au neuvième degré) et – naturellement – aussi terrifiant que le Lièvre.

    Kinga Wyrzykowska : Princesse

    Éditions du Seuil, 22 €

  • La mélancolie de la ligne de basse

    La mélancolie de la ligne de basse

    On n’écoute pas « Mezzanine » en lisant « La Mélancolie de la résistance » – on entre plutôt dans une pièce dont le sol s’est déjà dérobé, et la chute est la seule chose qui porte encore un nom. Le titre lui-même est un piège : qu’est-ce que la mélancolie, sinon la reconnaissance que la résistance est vaine ? Qu’est-ce que la résistance, sinon le magnifique et dérisoire mensonge tissé par une vieille femme dans sa chambre étouffante, tandis que la baleine géante pourrit sur la place provinciale ? Krasznahorkai a écrit ce livre en 1989 – les dates, ici, n’ont aucune importance, car tout cela a toujours déjà eu lieu – et Béla Tarr, avec Ágnes Hranitzky, en a tiré « Les Harmonies Werckmeister » (2000), film composé de trente-neuf plans en noir et blanc qui durent cent quarante-cinq minutes. Massive Attack, sans le savoir, a composé en 1998 l’album : une basse grave qui ne monte jamais, mais qui descend, pas à pas, dans une fosse sans fond, comme le personnage de Valuska au début du film lorsqu’il mime l’éclipse dans une taverne vide. Le ciel disparaît derrière la lune, la lune n’est qu’une ombre, et pourtant le monde entier se refroidit.

    « Angel » ouvre l’album. La ligne de basse qui s’élève lentement est la marche du pauvre János Valuska, le doux idiot, lorsqu’il conduit les ivrognes à travers la ville endormie. La boucle de batterie de « Risingson » n’est pas un pouls ; c’est le bruit d’un cœur qui a oublié pourquoi il bat encore – comme ces plans fixes de Tarr sur un manteau accroché à un portemanteau, sur une femme lourde qui monte un escalier durant quatre-vingt-dix secondes, parce que le temps, chez lui comme chez Krasznahorkai, n’a jamais été une durée mais une agonie. La voix d’Elizabeth Fraser dans « Teardrop » – si souvent prise pour de la tendresse – est en réalité la voix d’une femme déjà noyée, chantant depuis le lit du fleuve, ses mots des bulles qui n’atteindront jamais la surface. Et le silence entre les plages – cette absence profonde, savamment produite – est l’instant que vit Mme Pflaum dans le roman, seule face à la tache d’humidité sur le papier peint, lorsqu’elle réalise qu’elle fixe cette tache depuis trois heures et que la tache n’a pas changé, mais qu’elle, si.

    Tarr et Krasznahorkai ne s’étaient d’ailleurs pas rencontrés pour la première fois avec ce livre. Leur alliance était déjà scellée dix ans plus tôt par « Tango de Satan » (1994), adapté du roman de 1985. Dans ce tango funèbre, la caméra n’avance pas non plus, ou si peu : sept heures et demie à regarder la pluie tomber sur une ferme collective désaffectée, sur des paysans qui s’épient et complotent dans l’attente d’un messie qui est peut-être Satan. Le rythme de ce roman, conçu comme une danse où les personnages entrent un par un sur la piste, répond à celui du trip-hop le plus funèbre : une lenteur mécanique, des boucles que l’on croit pouvoir quitter mais qui vous ramènent toujours au même endroit, à la même porte que l’on n’ose pas ouvrir. La baleine de Werckmeister est déjà là, en germe, dans ces longues scènes de « Tango de Satan » où l’on attend un bateau qui n’arrive jamais ou la chute d’un édifice qui s’est déjà effondré avant même d’avoir été construit. L’album « Mezzanine » est le tango de Massive Attack : une danse qui ne mène nulle part, où les partenaires se tournent autour sans jamais se rejoindre, et la basse est cette crampe au mollet qui vous rappelle que vous êtes toujours en train de marcher, toujours en train de tomber, depuis le tout premier pas.

    Car voilà la vérité que l’album partage avec tous les livres de Krasznahorkai : il n’y a pas d’harmonie, pas de résistance, pas d’éclipse. Il n’y a que la chute. « Mezzanine » n’offre aucun refrain, aucune délivrance, aucun lever de soleil – de même que le roman de 1989 n’offre aucune catharsis, aucun salut, aucun sens. Ce que nous prenions pour le récit d’une ville en proie à la folie n’est en réalité que le compte rendu, page après page, phrase après phrase, d’une implosion déjà consommée avant la première ligne. L’album de Massive Attack est cet œil de baleine – cette lentille vitreuse, gélatineuse, d’une parfaite indifférence –, qui nous fixe depuis la place centrale sans un cillement, sans une menace, sans une lueur de compassion. La musique ne fait qu’accompagner ce constat : la ruine que l’arpenteur mesure est toujours plus vaste que son arpentage, la ligne de basse que l’on écoute boucle toujours après qu’on a fermé le livre, et dans cette boucle ininterrompue réside la seule harmonie possible – celle du monde qui tombe, du temps qui passe, du lecteur qui tourne les pages sans jamais rien comprendre, mais en ressentant tout.

    Lire « La Mélancolie de la résistance » (et relire « Tango de Satan » juste après, car ces livres ne se lisent qu’à la suite, comme des mouvements d’une même symphonie défunte) tandis que « Mezzanine » joue à bas volume – assez bas pour que la basse fasse vibrer le carton du livre, assez haut pour que les voix semblent venir des coins de la pièce –, c’est comprendre que le roman hongrois de 1989 et l’album britannique de 1998 ne font pas deux œuvres distinctes. Ils sont le même désastre exprimé dans deux langues, la même chute racontée avec deux voix, la même baleine observée à travers deux hublots. L’éclipse arrive toujours, avec sa cohorte de fous et de prophètes. Le prince apporte sa logique nue et terrifiante, et la foule déferle, puis se retire, ne laissant que des débris et une odeur de bière renversée. La baleine ouvre l’œil. Et l’œil est un miroir.

    Et le miroir vous montre là, assis sur une chaise, un livre à la main, tandis qu’une basse de 1998 boucle son chemin à travers votre sternum. Il n’y a ni harmonie, ni résistance. Il n’y a que la lente, magnifique, insoutenable chute. Et la grâce obscure de l’avoir enfin remarquée.

    Les livres de Krasznahorkai et les films de Béla Tarr sont disponibles à la librairie Chien Sur La Lune.

  • L’Émerveillement Aurèlie Valogne

    L’Émerveillement Aurèlie Valogne

    « Ambre, ma fille, viens.
    La vie vaut la peine d’être vécue. »
    Derrière une vitre à la maternité, Camille s’adresse à son enfant et lui promet une existence à deux pleine de douceur, de nature et de poésie.


    Entre les profondeurs des mers et la canopée des forêts, de la délicatesse des cachalots à la métamorphose des chenilles, sous les ciels étoilés et face à l’immensité bleue de l’océan, cet amour filial qui était loin d’être une évidence leur fera chercher en toutes choses ces petits riens et grandes joies qui émerveillent.
    Une ode au vivant et à la transmission, un roman sensible et puissant qui interroge : l’amour inconditionnel d’un enfant peut-il suffire à réparer notre monde ?

    Disponible à la Librairie Chien Sur La Lune

  • L’Instituteur, le chien noir et la Zone intérieure : une quête littéraire dans les décombres de l’Histoire

    L’Instituteur, le chien noir et la Zone intérieure : une quête littéraire dans les décombres de l’Histoire

    L’Instituteur et son chien noir » de Dominique Fouchard 

    Si vous avez un jour contemplé l’œuvre du colossal réalisateur Andreï Tarkovski, vous avez sans doute croisé dans sa filmographie l’inoubliable « Stalker ». Cette vision apocalyptique d’un monde profondément bouleversé après le passage d’une « force » extraterrestre, d’une entité qui nous échappe, se déploie sur un vaste territoire que l’humanité a clôturé et interdit d’accès. Ce territoire se nomme la Zone, et ceux qui peuvent vous y guider (illégalement) s’appellent des stalkers. La Zone, dit la légende, recèle en son centre des « réponses », des solutions aux éternelles questions humaines. Un scientifique et un écrivain, accompagnés d’un stalker qui sert de guide, s’y engagent pour le plus essentiel des voyages, à la recherche de réponses existentielles.

    Tout au long de ce périple profondément lyrique, mystérieux, mystique et onirique, un « Chien » les suit. Un chien noir, précisément. Il rôde, n’est pas toujours visible, mais est constamment présent.

    Le roman de Dominique Fouchard s’intitule « L’Instituteur et son chien noir ». D’emblée, il a réveillé en moi les images de « Stalker ». Soyons clairs : de prime abord, « Stalker » et « L’Instituteur » n’ont rien de commun. L’étrange et contemplative cryptomystique science-fiction d’un côté, la prose littéraire et sobre de Monsieur Fouchard de l’autre, semblent incompatibles. Pourtant, à un niveau plus profond, moi, lecteur, je me suis aussitôt retrouvé habité par les plans de Tarkovski. Plus je m’enfonçais dans la matière de Fouchard, plus je pénétrais dans la Zone. Simplement, cette « Zone » de Fouchard est en apparence ordinaire, banale, quotidienne. Mais elle est à nouveau profondément « humaine » et emplie d’une quête de réponses.

    Un jeune instituteur obtient un poste de remplacement, succédant à un précédent maître hospitalisé pour alcoolisme et troubles psychiques, retrouvé inconscient près de l’école de campagne avec une bouteille d’alcool à brûler. Histoire banale en surface : la femme de l’instituteur est partie avec un autre, plongeant le malheureux « hussard » dans l’alcool et une profonde dépression. Le jeune remplaçant découvrira par hasard que derrière cet « alcoolisme » se cachent des raisons plus profondes que de simples problèmes conjugaux. L’ancien instituteur est un vétéran de la guerre d’Algérie. Cette expérience l’a radicalement transformé, a fait de lui une personnalité déchirée, pleine de secrets et d’histoires inachevées.

    Notre jeune héros se lancera dans une enquête, une poursuite de la « vérité » et de « l’explication ». Mais une fois entré dans la grise « zone » des secrets, des vérités inavouables et des traumatismes, il est très difficile d’en trouver la sortie. Dominique est notre « Stalker » ; il nous guide à travers ce monde disparu des années 1970, encore en convalescence du joug du passé colonial et de la guerre, dont l’influence sombre et lourde a pesé sur des générations.

    Naviguant avec maestria entre l’intime et l’historique, Monsieur Fouchard ne succombe jamais à la simplicité narrative, à une littérature démonstrative où tout serait « prémâché » et « servi ». À l’instar de Tarkovski (ou des frères Strougatski, auteurs du roman « Pique-nique au bord du chemin » qui inspira le film), nous errons dans des paysages de vie et d’existence qui ne sont qu’un décor ; la vraie histoire est dans la Zone, en nous, et dans ces récits que nous ne pouvons raconter facilement. Là se trouve la « Chambre », le centre de toutes les réponses. La guerre, la souffrance, l’amour, la trahison, le poids de l’héritage et des vérités tues, leur transmission, vivent dans ce roman puissant.

    Le choix d’un personnage en apparence banal, l’instituteur, n’est pas fortuit. L’instituteur nous instruit, mais de quoi ? Tout ce que nous avons appris est-il vérité, réalité ? Ou n’est-ce que le commencement, le fondement de la construction humaine ? Et qui instruit l’instituteur ? La quête et l’apprentissage durent toute la vie, et nous découvrons souvent que l’instituteur ne nous a donné que les bases, les préceptes sur lesquels nous devons construire, et parfois déconstruire. Des fondations tantôt solides et puissantes, tantôt fragiles, branlantes, qu’il faut sans cesse retravailler, surélever.

    Dominique Fouchard montre peut-être aussi que deux générations, à seulement quelques années d’écart, sont séparées comme par des siècles. Ainsi, la quête de notre jeune stalker devra-t-elle pénétrer la « zone » intérieure de son collègue qui l’a précédé.

    Et le chien, noir comme la nuit, est toujours là. Symbole du compagnon fidèle, de la chaleur et de la proximité, mais aussi des ténèbres, de la dépression, errance et des périodes difficiles. Chez Tarkovski comme chez Fouchard, il est toujours quelque part à nos côtés, dort à nos pieds et attend que nous le remarquions, que nous nous intéressions à lui. En un sens, créature intuitive, le chien vit sa vie, ne cherche pas à être compris ni expliqué, il « est ». C’est pourquoi il nous montre parfois le vrai chemin, même lorsqu’il est le plus noir et a le regard le plus triste.

    Je ne peux que vous recommander ce roman. Vous n’y trouverez pas de simples explications, mais une quête de réponses. Comme le dit Yi Quing : « Le but n’est pas seulement le but, mais aussi le chemin qui y mène. » Ce livre vous décrit le chemin, en compagnie d’un chien noir. En le parcourant, vous comprendrez combien le chemin importe plus que la destination.

    « L’Instituteur et son chien noir » de Dominique Fouchard est disponible à la librairie Chien Sur La Lune, tout comme le roman Arcadi et Boris Strougatski, « Stalker », si vous souhaitez aller un peu plus loin dans l’exploration de ces zones secrètes de l’âme humaine.

  • « Kairos » de Jenny Erpenbeck Le tsunami du temps

    Le dernier roman de Jenny Erpenbeck est une vague gigantesque qui dévore la côte et l’intérieur des terres. Chaque instant annonce la catastrophe, intérieure et extérieure. Comme à l’accoutumée, tout est recouvert d’une bonace, d’un mouvement presque imperceptible, quelques cercles concentriques apparaissant çà et là à la surface autrement calme de l’eau. Tout cela n’est qu’illusion, tout cela ne signifie ni paix ni équilibre, car la vague part du large, mue par les mouvements de la tempête, les perturbations tectoniques qui provoquent le plissement de l’écorce terrestre ; les séismes sont imperceptibles depuis le rivage (ou quelque secousse commence à provoquer des fissures dans les bâtiments, dans les vies). La mer se retire, et la vague géante est inexorable — tôt ou tard, elle frappera la côte de sa force titanesque.

    Katharina, étudiante de 19 ans, et Hans, écrivain de 53 ans, marié et père d’un jeune garçon, se rencontrent par hasard le 11 juin 1986 à Berlin-Est. En surface, nous vivons la passion de ce couple « impossible » dans un temps « impossible ». La passion est immense, une sorte de prétendue « amour » naît entre eux, mais aussi l’obsession, la jalousie, et un jeu de domination et de manipulation. Le décor n’est pas fortuit : 1986, Berlin-Est. Ce n’est pas seulement un lieu, c’est l’épicentre, le point d’où part la vague déferlante de l’histoire et du temps — et ce n’est pas la première fois. L’Allemagne elle-même est l’épicentre sismique de l’Europe, successivement engendrant de ses entrailles chaos, violence et souffrance. C’est pourquoi l’amour de Hans et Katharina a pour musique de fond le Requiem de Mozart : chaque mouvement de passion est une ode à la mort, à la souffrance et à la fugacité.

    Dans toute cette obscurité se cache peut-être aussi le génie de la terre allemande, qui a donné naissance à une créativité inestimable, à la beauté et à la sagesse, le tout arrosé de souffrance, de destruction et d’une semence infinie de mort. Derrière cette « simple » histoire d’amour (d’ailleurs, existe-t-il seulement une histoire d’amour simple ?) se cache une course incessante après l’instant qui nous fuit, le moment que nous n’avons pas su « vivre » pleinement, tant individuellement que collectivement. Ainsi, Hans et Katharina se fissurent le long de leurs coutures, tout va irrémédiablement vers la perte, la séparation, la rupture — alors même que l’union est à portée de main !

    Je ne vous mentirai pas : Erpenbeck n’a pas écrit le roman le plus facile à lire. N’attendez pas de raccourcis faciles, des officiers sinistres de la Stasi, le Pacte de Varsovie, des nids de mitrailleuses et des tours à projecteurs, où les gens vivaient en « noir et blanc ou sépia » tandis qu’à l’Ouest régnait la vie en Technicolor stéréo Dolby. Son regard sur le temps et la littérature n’est pas manichéen ni simpliste. Chaque page de ce roman, avec une maîtrise consommée, interroge les raisons pour lesquelles le temps est un terrain glissant, où il est presque impossible de rester en équilibre.

    Pour ne pas trop m’étendre : un roman exceptionnel, brillamment écrit, avec une connaissance profonde des mécanismes de l’histoire, de la littérature et des relations humaines. Jenny Erpenbeck est une grande écrivaine ; elle a réussi à saisir Kairos par les cheveux, à condenser un temps complexe et unique en un roman puissant, même si nous sommes toujours en retard, même si nous courons toujours après le temps.

    « KAIROS »
    Éditions Gallimard
    24 €

  • “Fardeau” de Mathieu Niango : quand l’histoire personnelle rencontre la grande Histoire

    Et si votre héritage familial vous réservait une révélation insoutenable ? C’est le point de départ de “Fardeau”, où Mathieu Niango explore avec une lucidité troublante les ramifications intimes du passé.

    Né d’un père sénégalais et d’une mère française, Niango puise dans sa propre expérience métisse pour interroger les constructions identitaires. Dans ce récit à mi-chemin entre l’enquête et le roman, le narrateur découvre que sa grand-mère a participé au programme Lebensborn et que son grand-père était officier SS. Sa mère, enfant adoptée, avait été destinée à incarner l’idéal aryen.

    Diplômé en lettres modernes et en histoire contemporaine, Matthieu Niango excelle à croiser les registres : sa prose allie précision documentaire et sensibilité littéraire, sans jamais tomber dans le pathos. Son approche rejoint celle d’auteurs comme Laurent Binet ou Ivan Jablonka, qui font dialoguer mémoire collective et récit intime.

    “Fardeau” est une réflexion puissante sur la transmission, la culpabilité et la fragilité des identités imposées. Comment se construire lorsque l’Histoire vous rattrape ? Comment porter un héritage que personne ne revendique ?

    Le titre dit l’essentiel : ce poids des secrets, des non-dits, des traces persistantes du nazisme dans les arbres généalogiques. Une lecture nécessaire, qui prolonge le devoir de mémoire en l’inscrivant dans le présent.

    “Fardeau” est disponible à la librairie Chien Sur La Lune – un lieu reconnu pour son choix exigeant d’ouvrages engagés et littéraires.

    EDITIONS Mialet Barrault 22 Euros

  • Soirée La Force du Galet

    Après l’arrêt brutal des Falaises au bord de l’abîme, La Force du Galet entraîne Jean-Baptiste vers de nouveaux combats, cette fois sur le terrain mouvant des plages de son passé. Entre galets polis par le temps et vagues implacables, son retour en France des années 1950 devient une plongée dans les profondeurs de la justice, de la culpabilité et de la rédemption. Xavier Becquet nous révèle les secrets de cette suite haletante, où chaque vague apporte son lot de vérités enfouies. Un roman qui marque autant qu’il érode, à l’image de la mer façonnant la pierre. Revivez la soirée exclusive à la Librairie Chien Sur La Lune et plongez dans les coulisses de création de Force Du Galet!

  •  » J’emporterai le feu » Une fresque familiale entre passion, tabous et modernité

    Les romans de Slimani, et en particulier sa trilogie sur le Maroc et les trois générations d’une même famille, constituent une lecture agréable et captivante. Les deux premiers tomes, en particulier, sont remarquables. Leïla Slimani nous plonge avec fluidité et élégance dans l’année 1946, où une jeune Française originaire d’Alsace arrive dans un Maroc en pleine effervescence politique. Elle y retrouve son amour de guerre, Amin, un soldat colonial. Leur passion, ainsi que les tabous de l’époque concernant les mariages mixtes, ne peuvent empêcher cette femme de changer radicalement de vie et de fonder une famille dans un pays qui lui est étranger. De 1946 à nos jours, nous suivons les destins croisés de trois générations de cette famille métissée, traversant épreuves, victoires, pertes, désillusions, amours et trahisons.

    Le plus grand atout de cette œuvre réside dans sa lisibilité. Slimani est une conteuse hors pair, et jamais nous ne perdons le fil de l’histoire. Son style, d’un réalisme saisissant, nous maintient constamment en haleine, sans jamais nous laisser dans le flou ou la confusion. Le récit coule comme un ruisseau de montagne, limpide et continu. Dommage que le troisième tome, bien qu’intéressant et parfois brillant, soit plus formaté et empreint de clichés modernes, abordant des thèmes typiques de la société contemporaine.

    En somme, Slimani a écrit trois bons romans. Pour ceux qui aiment les sagas familiales et une écriture presque cinématographique (à certains moments, on se croirait dans une série palpitante), cette trilogie sera un véritable régal. L’œuvre de Leïla Slimani s’inscrit dans la lignée des grands récits familiaux et historiques, rappelant parfois les fresques sociales de siècle dernière .

    À travers cette saga, Slimani explore avec finesse la complexité des liens familiaux, les défis de l’identité culturelle et les tensions entre tradition et modernité. La famille, ici, est à la fois un refuge et un champ de bataille, un lieu où se jouent les luttes intimes et collectives. Les personnages, profondément humains, nous rappellent que la vie est un tissu de contradictions, de joies et de douleurs, où chaque génération doit négocier avec l’héritage du passé tout en forgeant son propre chemin.

    Disponible à la librairie Chien Sur La Lune.