Il fut un temps où ma petite ville, blottie sur les coteaux de la rivière L., était une oasis. Enfant, j’en connaissais chaque recoin, chaque venelle, chaque nid-de-poule sur l’asphalte, chaque plaque d’égout mal posée. Je connaissais chaque parfum – celui des cerises dans la cour de la famille S., où nous aimions voler les fruits, juchés sur les branches immenses, emplissant nos petits ventres de ce jus infiniment beau, cette chair de cerise rouge comme le sang. Je savais l’odeur du pot d’échappement d’un Kamaz, la charogne d’un oiseau ou d’un chien errant écrasé par un chauffeur ivre, mais aussi le parfum des mimosas, des lilas, de la première neige, des pluies printanières, du chlore à la piscine municipale et des crèmes solaires bon marché.
Je me souviens des enfants bien habillés, des parents sur le korzo – cette rue piétonne de ma petite ville. Je me souviens de mes institutrices, de mes professeurs, de la « noblesse » locale du socialisme – non pas celle des privilèges ou de la domination, mais celle du respect et de l’admiration. Car l’essentiel, dans la vie des Balkans socialistes, c’étaient la communauté et l’éducation, la santé ; pour le reste, on se « débrouillait ». Je me souviens des célébrations du 25 mai, la Journée de la Jeunesse, le plaisir d’être pris dans la cohue, la fête – quelques terrasses, trois ou quatre tavernes locales, pleines de gens élégants buvant de la bière, du gemišt, des liqueurs pour les dames, et nous, les enfants, des jus de fruits épais.
Tout ce monde s’est tassé dans des tiroirs, de vieilles photos usées qui ressemblent à ces filtres « nostalgie » d’Instagram. Beaucoup ont émigré vers la terre noire, l’humus, et là, depuis une décennie ou plus, ils vivent dans l’ombre – seul le passé est lumineux, pour ceux qui se souviennent encore. Certains de mes proches ont survécu à l’obscurité des années 90, à la liberté, à la démocratie, au marché, à la fin de l’Histoire (qui était en réalité celle de Fukuyama). Parfois, je les croise dans les rues de ma petite ville, qui n’est plus la mienne. Aujourd’hui, c’est une horreur néo-capitaliste, une bâtardise de verre et de constructions semi-légales, des rues envahies de boutiques, de cafés, de supermarchés occidentaux – Lidl et autres signes du « progrès » et de « l’amélioration ». Ils errent comme des fantômes, d’un gris maladif, oubliés, relégués dans la couche misérable d’une société où seuls l’argent et la vanité ont un sens. Beaucoup sont dépressifs, vivent au jour le jour, et trop souvent se noient dans l’alcool. Les écoles sont délabrées, surchargées…
Certains de mes amis sont devenus instituteurs, professeurs… Ils éprouvent le même sentiment d’absurdité dans un pays qui fond comme un sucre, qui ronge ses fondations, ses racines, son identité. Souvent, ils rêvent de tout quitter et d’aller vivre quelque part avec des moutons et des chèvres, au milieu d’un village serbe à demi abandonné dans les montagnes. Là, seule une vieille ou un vieux est assis sur un banc, sous une vigne ou un poirier défraîchi, les yeux voilés de souvenirs, regardant la rue vide du village.
Emine Sadk nous emmène dans la Bulgarie voisine, mes anciens voisins slaves, qui parlent une langue si proche et si semblable – et qui, comme la Serbie et le reste des pays yougoslaves, sont une société multiethnique. Avec un passé complexe et stratifié. Avec des questions d’identité et de sens, comme tous les autres voisins balkaniques.
Todorov, professeur mélancolique, à qui l’esprit lâche après une nuit éthylique. Il se jette sur la route – non pas quelque chose de radical, genre Katmandou ou Atacama – mais les montagnes, à quelques dizaines de kilomètres à la ronde. Et là-bas, il existe encore tout un monde parallèle, qui vit dans un étrange alliage de magie et de modernité. De drogues synthétiques dures, de gnôle locale, de gitans gangsters, de paysans raffinés, de Kafka lui-même, d’amour, de passion, mais aussi de mort. Car que seraient les Balkans sans noces ni enterrement – ou l’inverse, sans enterrement ni noces ?

émine Sadk, d’un pinceau de maître, peint la « nouvelle » Bulgarie et ses contradictions : la mélancolie, l’extase, le mélange de tradition et d’extravagance d’une vie dans un pays où la vie est un miracle ! Emine dit dans un passage du roman que le brouillard au-dessus de la Bulgarie est comme le brouillard de Schrödinger. Quand il se lèvera, on ne saura pas si les moutons vont apparaître ou tout autre chose, ou rien de tout**,** peut-être néant. Car les pays balkaniques sont toujours à la lisière entre la veille et le rêve, la fantasmagorie et le réel brutal, l’ivresse comateuse et la triste gueule de bois matinale où la vie n’a plus de sens – jusqu’à la prochaine petite rasade de rakija.

Que dire de plus, sinon que ce roman est comme une bonne baklava balkanique : sucrée, légèrement acidulée au citron confit, aux noix et au bon miel de montagne. Si, en plus, on a un verre de boza, un doux rythme oriental et la voix éthérée d’une belle gitane qui nous chante à l’oreille – que nous faut-il de plus dans la vie ?

Premier roman d’Eminé Sadk publié par la maison d’exception Agullo (le livre est en lui-même un petit objet d’art, digne d’admiration – bravo pour la maquette), Caravane pour Corbeaux – Marie Vrinat a magnifiquement traduit ce roman bigarré, plein de vie, sans en perdre l’esprit balkanique. Et vous, chers amis de la librairie Chien sur la Lune, vous aurez l’occasion de vous évader en Ludogorie dès la semaine prochaine, en plongeant dans le monde d’Eminé Sadk.
Caravane pour Corbeaux » Eminé Sadk »
Agullo – 20,90 €
Traduit du bulgare par Marie Vrinat


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