Pied au plancher, l’auto glisse sur l’asphalte brûlant. L’homme et la machine, dépendants l’un de l’autre. La voiture est le prolongement de notre corps – elle va là où on la mène. Elle accélère, ralentit, tantôt nous comprime le temps, tantôt nous le dilate. Tant que nous ne faisons qu’un avec elle, le paysage défile, projecteur fou, et le monde nous apparaît comme une étrange projection, un cinéma de bitume et de lumière.

La longue route nous engourdit. La fusion avec le moteur nous plonge parfois dans une transe étrange, un état second où le ronronnement des cylindres devient la seule musique du monde. Jusqu’à ce qu’on quitte la chaussée, qu’on se gare sur un terre-plein, devant un bistrot, un hôtel, un motel aux néons fatigués. Jusqu’à ce qu’on dévale la nationale pour s’enfoncer dans une petite route départementale, une de ces voies secondaires qui sentent la poussière et l’herbe sèche.
Parfois, ces sorties de route sont magiques : montagneuses, grandioses, on y jette un œil émerveillé parce que le trafic y est rare, presque intime. Le plaisir est pur. Mais souvent, elles sont mornes, tristes, franchement inquiétantes. Stations-service abandonnées aux vitres brisées, restaurants minables aux odeurs de friture rance, troquets où les vieux du coin vous dévisagent en se demandant par quel miracle vous avez bien pu échouer dans leur trou perdu. Où diable avez-vous tourné en travers ?
Mehdi. Ancien pilote de rallye, les mains encore habitées par le souvenir du volant, le pied qui frémit sur la pédale. Chauffeur de taxi. Il prend la route vers Nice. Paris, la grande ville, la vie dure du petit malfrat qui a traversé la taule comme on traverse un mauvais rêve, les mauvaises fréquentations, tout ça est derrière lui. Mehdi rêve de paix. Il rêve du bleu de la mer, de cette côte lointaine d’où son père est venu, un jour. Il aime la route. Il aime sa petite Alpine antique – une bête de guerre déguisée en jouet, un moteur qui rugit dans un corps d’un autre âge.
Sur la route, il croise Audrey. Une femme que la vie a dotée d’une beauté hors du commun – et d’une existence d’une noirceur exceptionnelle. Audrey est entre les griffes d’un mari violent, manipulateur, , juste un salaud de plus dans une longue série de salauds. Audrey et Mehdi vont « sortir de la route ». Devenir deux âmes perdues sur les chemins poussiéreux de la France oubliée. Celle des routes nationales et départementales qui furent glorieuses et qui ne sont plus que des artères grises, loin des autoroutes flamboyantes, ces veines trop chères de la France pressé.

Tous les deux, dans ce roman noir, cherchent à retrouver le bon chemin : une route paisible, la jouissance fluide de la conduite, l’ivresse du bitume sans fin. Mais est-ce seulement possible, quand on a perdu le nord une bonne fois ? Est-ce qu’on ne fait pas que s’enfoncer davantage, dans les méandres sans fin des mauvais choix, des routiers aux néons blafards, des clubs de nuit où rôdent des ombres patibulaires, des types au regard louche et aux poches pleines de mauvais argent – tout ça bien plus menaçant que le long ruban rectiligne de l’autoroute de la vie ?

Dominique Delahaye nous jette hors du flux. Elle nous force à lâcher le volant, à abandonner la ligne droite pour nous noyer dans ce roman noir. Les vitesses changent en un éclair. La fuite est la seule issue. Ceux qui vous talonnent sont là, toujours à quelques kilomètres derrière – à la pompe, au café de la route, mais aussi dans votre tête. Ils vous hantent, vous poussent dans les bas-côtés, vous forcent à prendre la mauvaise sortie.
Existe-t-il une fin au bout de la route ? Une arrivée ? Un point d’arrivée qui ne soit pas un cul-de-sac ?
À vous de le découvrir dans cet excellent roman noir, social, aussi sec qu’une gorgée de whisky dans un bar désert. Comme à son habitude, La Manufacture des livres nous régale d’un bon polar qui fait chanter les vieilles nationales, les estaminets poussiéreux, les motels aux draps douteux et le grondement des gros cylindres. Avec ses petits malfrats au grand cœur qui sentent la sueur et l’essence, et ses forces obscures du banditisme qui engloutissent les innocents. Un livre que tout amoureux de la route, des départementales, des vieilles routières, des bastringues et du vrombissement des moteurs doit avoir dans sa collection.
Quoi d’autre ? Glissez Roadhouse Blues des Doors dans le lecteur, ou Roads de Portishead, et Highway to Hell d’AC/DC. Plein gaz vers le sud, en compagnie de ce livre exceptionnel.
Disponible à la librairie Le Chien Sur La Lune
« Quitter La Route » – Dominique Delahaye
La Manufacture des Livres – 14,90 €


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