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  • Jérôme Ferrari «Très Brève Théorie d’Enfer »

    Jérôme Ferrari «Très Brève Théorie d’Enfer »

    Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari est l’une des voix les plus singulières et exigeantes de la littérature française actuelle. Ancien professeur de philosophie ayant enseigné au lycée français d’Abou Dabi puis en Corse, il puise dans ses expériences géographiques et intellectuelles la matière d’une œuvre profondément méditative. Couronné par le prix Goncourt en 2012 pour « Le Sermon sur la chute de Rome », il forge une écriture à la précision chirurgicale et à la beauté austère, explorant sans relâche les ruines des idéologies, les exils et les paradoxes de la condition humaine dans un monde globalisé. Chacun de ses romans est une plongée vertigineuse dans les abîmes de l’âme, où le politique et le métaphysique s’entremêlent pour dessiner une cartographie implacable de nos modernités.

    Cette entreprise atteint son acmé avec un triptyque consacré aux formes nouvelles de la damnation, dont les deux premiers volets sont « Nord Sentinelle » (2024) et « Très brève théorie d’enfer » (2026). Ferrari y construit une réflexion en miroir sur deux enfers apparemment distincts, mais profondément liés par la logique du capitalisme mondialisé et la quête vaine d’un salut par la fuite.

    «Très brève théorie d’enfer» : l’enfer de l’exil à Abou Dhabi

    Le deuxième volet, « Très brève théorie d’enfer » transporte le lecteur dans un antre diamétralement opposé mais tout aussi infernal : la cité-État d’Abou Dhabi. Ferrari y met en scène la collision de deux exils. Le premier est subi : celui de Kaveesha, immigrée sri-lankaise réduite à une domesticité servile pour des familles successives dans cette « jungle hideuse de métal, de verre et de béton » surgie du désert. Arrachée à ses racines, elle endure l’exploitation économique, rembourse une dette colossale à des agences peu scrupuleuses et tente de subvenir aux besoins d’une famille misérable restée « au pays ». Son existence se résume à laver, cuisiner, nettoyer, jardiner, garder des enfants – à maintenir en vie les « despotismes du Golfe » pour des salaires dérisoires.

    Le second exil est choisi : celui d’un couple d’expatriés. Lui, professeur de lycée français, fuyait le « paradis infernal » de sa Corse natale où il se sentait prisonnier. Elle, Algérienne, sombre dans une dépression qui lui ôte tout goût de vivre. Installés dans l’opulence clinquante d’Abou Dabi, ils appartiennent à la classe des privilégiés, mais leur vie n’est qu’un néant recouvert de luxe. Le mari refuse d’admettre le vide de leur existence et l’« écœurement » que lui inspire sa propre caste – son racisme latent, la vulgarité obèse de ses comportements.

    Ferrari tresse ces deux destins avec une maîtrise sombre et cynique. La domesticité de Kaveesha auprès de la famille déprimée devient la métaphore d’un monde où les damnés servent de recours à des âmes perdues. Ironie suprême : l’exil « choisi » des Occidentaux crée la demande pour l’exil subi des travailleurs asiatiques. « La demande crée l’offre ».Pourtant, les expatriés, trop « auto-obsédés » et « égoïstes », sont incapables de voir en Kaveesha une égale en humanité. Elle reste « totalement insignifiante à leurs yeux », alors qu’elle est la seule à porter encore « les traces et les signes de l’humanité », à tenter d’« injecter un minimum de lumière dans une vie infernale ».

    Une cosmologie infernale cohérente

    À travers ce diptyque, Ferrari élabore une cosmologie des enfers modernes. Après l’enfer corsé du tourisme – un enfer de l’immobilité et de l’ennui –, il explore l’enfer de l’expatriation – un enfer du mouvement perpétuel et de l’exploitation. Les deux sont unis par la « médiocrité » et l’« indifférence totale » qui caractérise, pour Ferrari, la damnation ultime : « l’endroit où l’on a oublié l’existence de Dieu ou de Satan », où « les âmes sont torturées par l’idée que tout va bien, que tout suit son cours, qu’il n’y a ni enfer ni paradis ».

    En à peine 120 pages d’une prose raffinée et dense, « Théorie brève de l’enfer » condense cet univers. C’est un roman exceptionnel, « profondément infernal et magnifique dans sa chute », qui confirme Ferrari comme un alchimiste littéraire capable de transformer les scories de notre monde globalisé en une œuvre d’une lucidité radicale.

    Épilogue : l’enfer s’embrase

    Et tandis que Ferrari referme son livre, la réalité semble poursuivre le récit là où la fiction s’arrête. Dans l’ombre portée de son roman, les despoties brûlent, les bombes pleuvent sur les influenceurs, les expatriés, les cheikhs, les pétro-despotes… Le ciel s’assombrit au-dessus du golfe Persique, les villes pétrolières vacillent et tombent l’une après l’autre comme des dominos mal ajustés. La sentence tombe, brutale: le karma est une chienne. Ferrari, en moraliste sans illusion, n’offre ni consolation ni catharsis, seulement le constat glaçant que nos enfers personnels finissent par consumer les architectures de sable qui les abritaient.

    Le triptyque, dont le dernier volet reste à venir, s’annonce ainsi comme l’une des entreprises les plus ambitieuses de la littérature contemporaine : une descente aux enfers qui, loin de tout manichéisme, nous force à regarder en face les abîmes que nous habitons, que nous créons, et qui, peut-être, nous consumeront.

    Editions Actes Sud

    16€50

  • « L’ivresse de la violence » de Zoltán Gábor

    « L’ivresse de la violence » de Zoltán Gábor

    Une brume matinale, fine et glacée, nimbe Budapest d’un linceul vaporeux. Tel un esprit évanescent, elle voile les vallées de Buda et le château lointain, estompant les contours de la cité dans une blancheur spectrale. Budapest, en cette fin d’hiver, est une ville de cristal : le givre étreint ses pierres, le brouillard enchaîne ses rives, tandis qu’un vent tranchant balaie les quais du Danube, fleuve puissant et mélancolique. Il est beau, certes, de s’y promener, mais il convient de s’en vêtir lourdement, comme pour se protéger du poids de l’histoire.

    Au fil de la matinée, le vent dissipe les derniers voiles et un soleil « édenté », piquant, vient illuminer ce joyau danubien et ses ponts superbes. Budapest possède une beauté magique, ancrée au cœur de la Pannonie. Impossible de résister à son charme cosmopolite, à sa culture foisonnante, à la singularité de son peuple magyar, dont la langue musicale et lointaine en fait une île linguistique au milieu des Slaves. Cette petite contrée, jadis pilier de la double monarchie austro-hongroise, est un condensé de contradictions et de contrastes.

    Tour à tour grande monarchie puis nation punie par le traité de Trianon, elle perd ses territoires et voit son peuple dispersé en minorités dans quatre États voisins. Cette blessure historique nourrit un nationalisme ombrageux. Pour la seconde fois, la Hongrie choisit l’alliance avec l’Allemagne et se retrouve, une fois encore, dans le camp des vaincus. Le pays bascule alors dans l’orbite soviétique, vécue par beaucoup comme une nouvelle injustice. C’est dans ce contexte que la ville magnifique – ou plutôt ces deux villes, Buda et Pest – devient, à la fin de la guerre, le théâtre du festin bestial des Croix Fléchées, ces « hungaristes » nazis. Il est difficile d’imaginer l’horreur au sein d’une si belle cité, et pourtant elle eut lieu. C’est pour l’affronter que je me suis plongé dans *L’Ivresse de la violence*, œuvre qui m’a entraîné dans les cercles de l’enfer, au cœur même de la ville que j’aime.

    L’intrigue, en sa trame nue, est d’une simplicité terrible. Renner, propriétaire d’une petite usine à Budapest, est arrêté ; son camion est réquisitionné par les Croix Fléchées. Prisonnier de Robi – bourreau zélé, plus que volontaire dans sa fonction meurtrière –, il parcourt la ville au volant, contraint à une descente méthodique dans les cercles de l’enfer : Renner, spectateur impuissant, et Robi, exécutant fanatique, vont passer les derniers jours de la guerre à être les témoins, et pour Renner l’acteur forcé, des atrocités commises par ces fascistes.

    Le roman atteint une intensité insoutenable ; le mal perpétré est à la fois incompréhensible et terriblement tangible. La lecture en devient impossible d’une traite : à certains moments, on croit sentir l’odeur du sang, on perçoit physiquement l’horreur. J’ai dû faire des pauses, tant une telle accumulation d’effroi est rare en littérature. Je me suis d’abord demandé si ces descriptions étaient nécessaires, si l’auteur n’exagérait pas en nous infligeant sans relâche cette litanie sadienne. Mais j’ai compris, au fond de moi, qu’il était impératif de franchir ces limites de l’insoutenable. Seule cette immersion totale permet peut-être de saisir jusqu’où l’homme peut s’enfoncer dans la bassesse et la bestialité.

    Car ce livre ne parle pas seulement de la Shoah, de la Solution finale ; il parle de l’esprit humain, de notre bestialité intime. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller ? À quelle dépravation pouvons-nous soumettre notre prochain ?

    Toute l’atmosphère du roman est apocalyptique. Les « Katioucha » soviétiques pilonnent déjà Budapest, la guerre est perdue, mais les Croix Fléchées s’en moquent. Eux ne sont intéressés que par la mort, la torture, les orgies de violence. Comment est-ce possible ? Au nom de la « race pure magyar », aucune basse vilanie n’est de trop : chrétiens, juifs, et même fascistes moins radicaux passent par les caves de la rue Városmajor. Comment peut-on être habité par un tel mal, entouré des siens, de sa femme, de ses amis, souvent présents et participants à des tortures toujours plus atroces ?

    Tout se déroule dans les quartiers habités de Budapest ; le mal est visible, et tous ferment les yeux. Seul Renner ne peut les fermer, contraint d’être le spectateur de tout, y compris du mal qui s’abattra sur les êtres qui lui sont les plus chers. La majorité de ces pauvres âmes seront abattues au bord du Danube, là où je me suis promené maintes fois – le Danube, un cimetière bleu.

    Dans le monde qui est le nôtre aujourd’hui, il est nécessaire de lire ce livre. Car tout cela est là, sous nos yeux ; tout cela peut arriver de nouveau à côté de chez nous, et cela se reproduit, hélas, en maints endroits du globe. Pendant que nous, Européens de l’Ouest, bien au chaud chez nous, regardons d’insipides séries en engloutissant de la malbouffe, nous avons l’illusion que rien de grave ne peut nous arriver. Ces horreurs nous semblent au‑dessous de notre seuil de perception, reléguées dans nos caves mentales. Pourtant, elles sont possibles, imminentes (Gaza, Syrie, Iran…). C’est pourquoi Zoltán Gábor et son « Ivresse de la violence » constituent une œuvre d’une puissance inouïe, que chacun devrait lire. Mais c’est une lecture qui exige de la force et de la volonté ; on ne la lit qu’une fois, en la survivant, en espérant ne jamais avoir à la vivre réellement.

    Je sais que beaucoup recherchent des lectures faciles, légères. Je sais combien, dans notre monde hyperactif et absorbé par le quotidien, il est difficile de s’atteler à de tels livres. Mais il est nécessaire, il est crucial d’affronter l’innommable.

    « L’Ivresse de la violence » est une plongée dans les abîmes de l’âme humaine, une méditation sur la capacité de l’homme à se métamorphoser en bête. Zoltán Gábor réussit l’exploit de nous rendre palpable l’impensable, sans jamais tomber dans le sensationnalisme. Son écriture, à la fois précise et hallucinée, fait de ce livre un monument littéraire aussi indispensable que douloureux. Une œuvre qui, comme le Danube sous la brume, charrie en ses flots la mémoire des morts et nous sommeille de rester vigilants.

    Ce livre est disponible à la librairie Chien sous la Lune

    Ed. Belfond

    23€

  • L’Émerveillement Aurèlie Valogne

    L’Émerveillement Aurèlie Valogne

    « Ambre, ma fille, viens.
    La vie vaut la peine d’être vécue. »
    Derrière une vitre à la maternité, Camille s’adresse à son enfant et lui promet une existence à deux pleine de douceur, de nature et de poésie.


    Entre les profondeurs des mers et la canopée des forêts, de la délicatesse des cachalots à la métamorphose des chenilles, sous les ciels étoilés et face à l’immensité bleue de l’océan, cet amour filial qui était loin d’être une évidence leur fera chercher en toutes choses ces petits riens et grandes joies qui émerveillent.
    Une ode au vivant et à la transmission, un roman sensible et puissant qui interroge : l’amour inconditionnel d’un enfant peut-il suffire à réparer notre monde ?

    Disponible à la Librairie Chien Sur La Lune

  • L’Instituteur, le chien noir et la Zone intérieure : une quête littéraire dans les décombres de l’Histoire

    L’Instituteur, le chien noir et la Zone intérieure : une quête littéraire dans les décombres de l’Histoire

    L’Instituteur et son chien noir » de Dominique Fouchard 

    Si vous avez un jour contemplé l’œuvre du colossal réalisateur Andreï Tarkovski, vous avez sans doute croisé dans sa filmographie l’inoubliable « Stalker ». Cette vision apocalyptique d’un monde profondément bouleversé après le passage d’une « force » extraterrestre, d’une entité qui nous échappe, se déploie sur un vaste territoire que l’humanité a clôturé et interdit d’accès. Ce territoire se nomme la Zone, et ceux qui peuvent vous y guider (illégalement) s’appellent des stalkers. La Zone, dit la légende, recèle en son centre des « réponses », des solutions aux éternelles questions humaines. Un scientifique et un écrivain, accompagnés d’un stalker qui sert de guide, s’y engagent pour le plus essentiel des voyages, à la recherche de réponses existentielles.

    Tout au long de ce périple profondément lyrique, mystérieux, mystique et onirique, un « Chien » les suit. Un chien noir, précisément. Il rôde, n’est pas toujours visible, mais est constamment présent.

    Le roman de Dominique Fouchard s’intitule « L’Instituteur et son chien noir ». D’emblée, il a réveillé en moi les images de « Stalker ». Soyons clairs : de prime abord, « Stalker » et « L’Instituteur » n’ont rien de commun. L’étrange et contemplative cryptomystique science-fiction d’un côté, la prose littéraire et sobre de Monsieur Fouchard de l’autre, semblent incompatibles. Pourtant, à un niveau plus profond, moi, lecteur, je me suis aussitôt retrouvé habité par les plans de Tarkovski. Plus je m’enfonçais dans la matière de Fouchard, plus je pénétrais dans la Zone. Simplement, cette « Zone » de Fouchard est en apparence ordinaire, banale, quotidienne. Mais elle est à nouveau profondément « humaine » et emplie d’une quête de réponses.

    Un jeune instituteur obtient un poste de remplacement, succédant à un précédent maître hospitalisé pour alcoolisme et troubles psychiques, retrouvé inconscient près de l’école de campagne avec une bouteille d’alcool à brûler. Histoire banale en surface : la femme de l’instituteur est partie avec un autre, plongeant le malheureux « hussard » dans l’alcool et une profonde dépression. Le jeune remplaçant découvrira par hasard que derrière cet « alcoolisme » se cachent des raisons plus profondes que de simples problèmes conjugaux. L’ancien instituteur est un vétéran de la guerre d’Algérie. Cette expérience l’a radicalement transformé, a fait de lui une personnalité déchirée, pleine de secrets et d’histoires inachevées.

    Notre jeune héros se lancera dans une enquête, une poursuite de la « vérité » et de « l’explication ». Mais une fois entré dans la grise « zone » des secrets, des vérités inavouables et des traumatismes, il est très difficile d’en trouver la sortie. Dominique est notre « Stalker » ; il nous guide à travers ce monde disparu des années 1970, encore en convalescence du joug du passé colonial et de la guerre, dont l’influence sombre et lourde a pesé sur des générations.

    Naviguant avec maestria entre l’intime et l’historique, Monsieur Fouchard ne succombe jamais à la simplicité narrative, à une littérature démonstrative où tout serait « prémâché » et « servi ». À l’instar de Tarkovski (ou des frères Strougatski, auteurs du roman « Pique-nique au bord du chemin » qui inspira le film), nous errons dans des paysages de vie et d’existence qui ne sont qu’un décor ; la vraie histoire est dans la Zone, en nous, et dans ces récits que nous ne pouvons raconter facilement. Là se trouve la « Chambre », le centre de toutes les réponses. La guerre, la souffrance, l’amour, la trahison, le poids de l’héritage et des vérités tues, leur transmission, vivent dans ce roman puissant.

    Le choix d’un personnage en apparence banal, l’instituteur, n’est pas fortuit. L’instituteur nous instruit, mais de quoi ? Tout ce que nous avons appris est-il vérité, réalité ? Ou n’est-ce que le commencement, le fondement de la construction humaine ? Et qui instruit l’instituteur ? La quête et l’apprentissage durent toute la vie, et nous découvrons souvent que l’instituteur ne nous a donné que les bases, les préceptes sur lesquels nous devons construire, et parfois déconstruire. Des fondations tantôt solides et puissantes, tantôt fragiles, branlantes, qu’il faut sans cesse retravailler, surélever.

    Dominique Fouchard montre peut-être aussi que deux générations, à seulement quelques années d’écart, sont séparées comme par des siècles. Ainsi, la quête de notre jeune stalker devra-t-elle pénétrer la « zone » intérieure de son collègue qui l’a précédé.

    Et le chien, noir comme la nuit, est toujours là. Symbole du compagnon fidèle, de la chaleur et de la proximité, mais aussi des ténèbres, de la dépression, errance et des périodes difficiles. Chez Tarkovski comme chez Fouchard, il est toujours quelque part à nos côtés, dort à nos pieds et attend que nous le remarquions, que nous nous intéressions à lui. En un sens, créature intuitive, le chien vit sa vie, ne cherche pas à être compris ni expliqué, il « est ». C’est pourquoi il nous montre parfois le vrai chemin, même lorsqu’il est le plus noir et a le regard le plus triste.

    Je ne peux que vous recommander ce roman. Vous n’y trouverez pas de simples explications, mais une quête de réponses. Comme le dit Yi Quing : « Le but n’est pas seulement le but, mais aussi le chemin qui y mène. » Ce livre vous décrit le chemin, en compagnie d’un chien noir. En le parcourant, vous comprendrez combien le chemin importe plus que la destination.

    « L’Instituteur et son chien noir » de Dominique Fouchard est disponible à la librairie Chien Sur La Lune, tout comme le roman Arcadi et Boris Strougatski, « Stalker », si vous souhaitez aller un peu plus loin dans l’exploration de ces zones secrètes de l’âme humaine.

  • Lâcher les chiens : une cavale dans l’ombre des Pyrénées

    Lâcher les chiens : une cavale dans l’ombre des Pyrénées

    Il est des livres qui ne se lisent pas, mais qui vous happent. Qui vous prennent à la gorge et ne vous lâchent plus, vous traînant dans leurs sillages de sueur, de peur et de terre mouillée. Lâcher les chiens, premier roman d’Antonin Feurté, est de ceux-là. Une œuvre qui frappe en pleine face, d’une force narrative incroyable, portée par un rythme syncopé, insoutenable, angoissant. Un rythme qui est celui de la cavale, de la course éperdue d’un homme vers son salut – ou vers son néant.

    Valère, ouvrier dans une usine d’aliments pour animaux, nettoie la merde des chiens. Son quotidien ? Fiente, puanteur, humiliation sous l’œil intraitable d’un patron. Son horizon ? Les murs gris du chenil et, la nuit venue, les ombres armées qui encerclent sa maison. Puis l’irréparable advient. Alors, il fuit. Il plonge dans la gueule des Pyrénées, ces montagnes puissantes et sauvages de son enfance, avec pour seule boussole une carte dessinée par son père. La fuite devient une quête : trouver, au détour des sentes pastorales, un itinéraire vers la terre promise. Là où une autre vie serait peut-être possible.

    Ne vous y trompez pas. La nature, ici, n’est pas un refuge idyllique. C’est une sauvagerie qui engloutit, qui dévore. Antonin Feurté n’écrit pas une pastorale, mais la réalité crasse et cauchemardesque de l’usine, mêlée à l’odeur des aiguilles de pin pourrissantes et des bergeries abandonnées. Son écriture est tendue, précise, efficace. Elle alterne avec une fluidité remarquable entre le présent haletant de la cavale et les retours en arrière qui donnent à l’histoire sa profondeur tragique, sans jamais briser l’élan. On court avec Valère sur les sentiers obscurs, au bord des ravins, des combes, des gouffres noirs. Le souffle est court, les sens en alerte permanente.

    La lecture est profondément sensorielle. Les paysages prennent corps. On sent l’humus, la terre mouillée, la végétation dense, odeurs de pourriture , décomposition . L’usine dévore, la vie broie, et les solutions, nous souffle Feurté, sont radicales. Comment se libérer ? Quel est le vrai chemin vers le paradis perdu ? Le roman ne donne pas de réponses faciles, il trace une ligne d’horizon brisée, aussi dangereuse que libératrice.

    À seulement 23 ans, Antonin Feurté signe un texte d’une maturité et d’une maîtrise impressionnantes. Nourri par son expérience d’intérimaire dans le nettoyage industriel, il développe un style attentif aux silences et à la violence sourde du réel. Lâcher les chiens est premier roman ; un choc brutal , une expérience de lecture physique qui vous laisse essoufflé, les poumons brûlants d’air froid et l’esprit hanté par l’âpreté du monde.

    Si vous avez le courage de vous engager sur ce sentier montagnard obscur, si vous acceptez de plonger dans les enfers de la classe ouvrière pour en ressortir transi et transformé, alors prenez la route. Droit vers la librairie. Ce livre, publié aux éditions Paulsen, vous attend. Il ne vous lâchera plus.

    Lâcher les chiens, Antonin Feurté.

    Éditions Paulsen – 19€.

  • Billet aller-retour pour la jeunesse

    Mes petits pieds nus s’enfoncent dans l’asphalte brûlant d’une petite ville à une cinquantaine de kilomètres de la capitale. La journée est continuellement et terriblement chaude. Avec quelques amis, nous sautillons vers la piscine municipale. Le soleil de juillet, puissant et gigantesque, est là pour nous rappeler que nous sommes des « Chasseurs d’été », rendant chaque instant de cet été essentiel et irremplaçable. Aussi ordinaire, banale et quotidienne que soit la vie dans cette bourgade endormie, cachée à l’ombre des jardins, des appartements aux stores baissés, des terrasses de cafés, pour nous, elle est unique, excitante et magnifique. Nous avons chassé l’été comme tant de générations avant nous, et après nous. La douce sensation d’insouciance et de quasi-immortalité nous donnait de la joie et du bonheur, oh, combien rares ces émotions dans la vie adulte !

    Soufiane Khaloua a réussi à décrire cela à la perfection. La ville provinciale tranquille, les gamins, le quotidien, les petites et grandes inquiétudes, les petits et grands moments de l’enfance et de la jeunesse. Ramadan, Paul, Nelson, Julien et l’étrange mais ô combien familier ami mystérieux Naka (que nous avons tous connu à un moment donné) ne sont pas des stéréotypes, mais des figures lumineuses de chasseurs, érigées comme de magnifiques statues en l’honneur de l’enfance, de la croissance, de la jeunesse et de son unicité.

    Le style et l’écriture de Soufiane sont lumineux, agréables, le livre se lit avec plaisir. Ce roman porte en lui ce que nous avons tous vécu. Mais rarement eu la volonté de nous en souvenir. Combien « chasser l’été » est un exploit noble, tout comme la jeunesse qui n’est pas seulement « drogue », « violence », « insolence » (merci aux médias nationaux pour cette magnifique image de notre jeunesse) mais la partie la plus poétique, la plus romanesque de nos vies.


    Ce roman est une caresse littéraire, un écho doux-amer des jours où le temps semblait s’étirer à l’infini. Khaloua, tel un archéologue des âmes, exhume les trésors oubliés de nos étés passés, nous offrant un refuge où la nostalgie se mêle à l’émerveillement. Pour qui cherche à retrouver la lumière fugace de l’adolescence, « Chasseurs d’été » est une invitation à ralentir, à respirer ces souvenirs comme un parfum d’été qui jamais ne s’évapore.

    Monter dans un train qui va à reculons et nous ramène vers la jeunesse est un véritable plaisir, un grand merci à Soufiane Khaloua pour le billet de train et la possibilité de retourner dans ces quelques moments brûlants.

  • “Fardeau” de Mathieu Niango : quand l’histoire personnelle rencontre la grande Histoire

    Et si votre héritage familial vous réservait une révélation insoutenable ? C’est le point de départ de “Fardeau”, où Mathieu Niango explore avec une lucidité troublante les ramifications intimes du passé.

    Né d’un père sénégalais et d’une mère française, Niango puise dans sa propre expérience métisse pour interroger les constructions identitaires. Dans ce récit à mi-chemin entre l’enquête et le roman, le narrateur découvre que sa grand-mère a participé au programme Lebensborn et que son grand-père était officier SS. Sa mère, enfant adoptée, avait été destinée à incarner l’idéal aryen.

    Diplômé en lettres modernes et en histoire contemporaine, Matthieu Niango excelle à croiser les registres : sa prose allie précision documentaire et sensibilité littéraire, sans jamais tomber dans le pathos. Son approche rejoint celle d’auteurs comme Laurent Binet ou Ivan Jablonka, qui font dialoguer mémoire collective et récit intime.

    “Fardeau” est une réflexion puissante sur la transmission, la culpabilité et la fragilité des identités imposées. Comment se construire lorsque l’Histoire vous rattrape ? Comment porter un héritage que personne ne revendique ?

    Le titre dit l’essentiel : ce poids des secrets, des non-dits, des traces persistantes du nazisme dans les arbres généalogiques. Une lecture nécessaire, qui prolonge le devoir de mémoire en l’inscrivant dans le présent.

    “Fardeau” est disponible à la librairie Chien Sur La Lune – un lieu reconnu pour son choix exigeant d’ouvrages engagés et littéraires.

    EDITIONS Mialet Barrault 22 Euros

  • Soirée littéraire – Rencontre avec Chloé Margueritte

    La librairie Chien Sur La Lune a le plaisir de vous convier à une soirée dédiée à la littérature jeune adulte, le vendredi 20 juin 2025 à 19 heures, pour la présentation du roman « La Petite nageuse qui dansait sur un volcan « de Chloé Margueritte. Une œuvre où se tissent, à travers trois générations de femmes, les thèmes de l’émancipation, des identités plurielles et des combats intimes.

    Au programme de cette rencontre :

    • Lecture d’extraits choisis par l’autrice, révélant la puissance évocatrice de sa prose.
    • Dialogue autour des enjeux contemporains abordés dans le roman : héritage familial, émotions , et quête de liberté.
    • Moment d’échange avec le public, dans l’esprit chaleureux et convivial qui caractérise notre librairie.

    Un roman à la croisée des voix et des époques
    Julia en 1945, Anne en 2002, Noée en 2022 : trois destinées liées par un secret, trois parcours de résistance. À travers le journal intime de Julia, Noée plonge dans un passé enfoui, interrogeant les silences qui ont façonné sa famille. Inspiré du personnage de Camille dans En thérapie, ce récit poignant explore avec grâce et audace les fractures de la transmission et la force des révolutions intimes.

    Informations pratiques :
    Date et heure : Vendredi 20 juin 2025 à 19h
    Lieu : Librairie Chien Sur La Lune
    Réservation conseillée par courriel (chiensurlalune@free.fr) ou par téléphone (09 55 21 38 37).

    Une histoire où chaque génération, à sa manière, défie le poids des conventions. Une lecture qui, une fois commencée, ne vous quitte plus.

    Nous vous attendons nombreux pour partager cette soirée autour des mots et des idées.

    La librairie Chien Sur La Lune

  • Soirée La Force du Galet

    Après l’arrêt brutal des Falaises au bord de l’abîme, La Force du Galet entraîne Jean-Baptiste vers de nouveaux combats, cette fois sur le terrain mouvant des plages de son passé. Entre galets polis par le temps et vagues implacables, son retour en France des années 1950 devient une plongée dans les profondeurs de la justice, de la culpabilité et de la rédemption. Xavier Becquet nous révèle les secrets de cette suite haletante, où chaque vague apporte son lot de vérités enfouies. Un roman qui marque autant qu’il érode, à l’image de la mer façonnant la pierre. Revivez la soirée exclusive à la Librairie Chien Sur La Lune et plongez dans les coulisses de création de Force Du Galet!

  • Livre du Mois : L’Arme la plus meurtrière de Francesca Gee – Une enquête essentielle sur le système Matzneff

    Alors que l’affaire Matzneff a défrayé la chronique, un livre reste indispensable pour comprendre l’ampleur réelle du scandale : L’Arme la plus meurtrière de Francesca Gee. Notre Livre du Mois se distingue par son approche rigoureuse et sobre, loin du sensationnalisme, pour révéler les mécanismes d’un système qui a permis l’impunité pendant des décennies.

    Francesca Gee ne se contente pas de documenter les crimes – elle analyse froidement leur banalisation par les milieux littéraires et médiatiques. Son enquête rappelle que Matzneff n’était pas un « artiste maudit » isolé, mais le produit d’un réseau de complaisance : éditeurs, critiques et institutions culturelles qui ont couvert, voire célébré, ses textes ouvertement criminels.

    Le plus troublant ? Ces livres où Matzneff détaillait ses violences, aujourd’hui introuvables, ont pourtant été publiés sans obstacle et même récompensés (Renaudot essai 2013). Gee démontre comment le crime a été littérairement légitimé, avec la complicité passive d’un milieu qui se savait coupable.

    Disponible à la librairie Chien Sur La Lune (19€), ce livre est une lecture nécessaire pour qui veut comprendre les silences complices de l’élite culturelle. Francesca Gee, autrice injustement marginalisée, mérite d’être découverte – car son travail fait bien plus qu’exposer un scandale : il questionne notre capacité collective à regarder la vérité en face.

    À lire absolument.