Étiquette : Librairie Chien Sur La Lune

  • Le Monde comme une histoire inachevée

    Le Monde comme une histoire inachevée

    Méditation d’un libraire sur l’effacement, la mémoire et les histoires inachevées de la Palestine et des Balkans

    Chaque année, à l’approche de la rentrée littéraire, je me retrouve plongé dans ce rituel immuable qu’est la lecture des nouvelles parutions. Des dizaines de romans, de bandes dessinées, d’ouvrages jeunesse défilent entre mes mains, comme chaque été depuis que j’exerce ce métier de libraire dans une petite ville du nord de la France, entourée de villages et de campagnes.

    La rentrée littéraire – ce phénomène typiquement français, ce retour à l’école annuel pour les livres – représente un moment crucial dans le calendrier du libraire. Les éditeurs y dévoilent leurs trésors, espérant décrocher les prestigieux prix d’automne. Mais force est de constater que la plupart de ces romans m’ennuient profondément. Des histoires de personnages urbains frustrés, des « souffrances » de la bourgeoisie, des leitmotivs convenus – droits des trans, changement climatique, néoféminisme, anti-Trump, anti-Le Pen – tout un catalogue de lieux communs étalés sur des centaines de pages.

    Pourtant, parmi ces quatre cents romans annuels, il arrive de dénicher de rares bijoux  . Cette année, j’ai eu la chance de tomber sur Le Livre de la disparition d’Ibtisam Azem. En à peine cinquante pages, cette autrice palestinienne m’a bouleversé, m’a offert une ample matière à réflexion. Dès les premières lignes, j’ai senti que ce livre était exceptionnellement vrai, profond, et étrangement proche de mon  schéma mental « balkanique ».

    L’histoire est simple : un beau matin en Terre promise, tous les Arabes disparaissent. Comme s’ils s’étaient évaporés, sans laisser de trace. Ni dans leurs lieux de travail, ni dans leurs foyers. Israël se réveille sans ennemis, sans main-d’œuvre bon marché, sans sa population « indigène ». Ce récit, écrit bien avant la guerre actuelle, n’est ni fantasy ni thriller – c’est une œuvre profondément émouvante sur la disparition, sur l’endurance, la survie et l’extinction de l’espoir.

    Vintage engraving of Jaffa, Israel, 19th Century

    Ce qui frappe d’emblée, c’est ce style rarement mélancolique, ce flot lent et lyrique, ces pensées qui tranchent comme des scalpels dans la chair du lecteur. Le personnage principal tente de construire son histoire personnelle à partir des récits des autres – membres de la famille, proches, amis. Mais comment écrire sa propre histoire quand personne ne finit ce qu’il a commencé à dire ? Les Palestiniens, tout au long de leur histoire collective, n’ont jamais eu la chance d’achever leurs récits. La mort, la souffrance, les déplacements sans fin – Jordanie, Liban,Syrie  partout – les arrachent à leurs racines et ne leur laissent ni temps ni paix.

    En tant qu’immigré d’un pays totalement « brisé » par les conflits qui ont secoué les Balkans, j’ai ressenti en lisant ce texte une profonde résonance personnelle. La généalogie de ma famille est terriblement courte. Mon père, ma mère – tout le reste est brume. Tous ces gens ont disparu dans les années 90, comme on dit dans les Balkans, « engloutis par les ténèbres ». Quatre-vingt-quinze pour cent de ma famille sont morts à cette époque. Dans ce monde, aucune histoire ne peut être achevée, rien n’est clair. Personne n’a le temps d’écouter, de se souvenir.

    Ibtisam Azem a donné une forme à la disparition. Elle a créé quelque chose à partir de rien. Elle n’a pas inventé – elle a extrait un roman du vide, de l’absence. Elle nous rappelle que la disparition n’est pas seulement physique : c’est aussi la mort de l’identité, de l’histoire, du mythe, de l’esprit. L’oubli, la mémoire partielle, la souffrance convoquent le traumatisme et modifient la perception du réel.

    Le génie de son écriture réside dans sa capacité à placer au premier plan ce que nous préférons ignorer : notre indifférence face à l’effacement des peuples. La disparition des Arabes est plus qu’une métaphore – c’est une mise en garde, une réflexion sur la manière dont nous, en Occident, pouvons effacer la mémoire d’un monde, d’un peuple, et poursuivre notre route comme si de rien n’était.

    Ce livre nous tend un miroir impitoyable. Qui sommes-nous ? Ces spectateurs pervers de la souffrance, ces cyniques indifférents, pleins d’opinions creuses ? L’autrice ne cherche pas à nous offrir des solutions faciles, des raccourcis du type « Nous pouvons tous vivre ensemble si nous faisons un petit effort ». Elle nous confronte à une vérité plus inconfortable : la nécessité de vaincre le mal, de permettre aux victimes de trouver une voie de réconciliation si elles le peuvent, et de renvoyer les criminels aux oubliettes de l’histoire.

    Le Livre de la disparition est peut-être l’un des ouvrages les plus importants de notre époque, tant sur le plan artistique que sur le plan historique. Il nous ouvre les yeux, sans fausse générosité, sans manichéisme simpliste. Il nous rappelle que les histoires inachevées sont aussi les nôtres – celles de nos familles, de nos peuples, de nos mémoires fragmentées.

    Chers lecteurs, je vous en conjure : lisez ce livre, recommandez-le autour de vous. Car c’est peut-être en prenant conscience de nos propres disparitions, de nos propres histoires inachevées, que nous pourrons empêcher que d’autres ne soient englouties dans l’oubli.

    Ibtsam Azem «  Le Livre de la disparition »

    Traduit de l’arabe (Palestine)par Leila Tàhir

    Editions Globe

    21€

  • STAY FREE « PATRICE JEAN »

    STAY FREE « PATRICE JEAN »

    Cinq actes d’une jeunesse enragée

    ACTE I — L’âge des caisses et des cassettes

    Nous étions quatre. Cinquième année. Petite ville minière, grande misère sonore.

    L’un tapait sur des bidons vides en s’imaginant batteur — en vrai, il massacrait une caisse claire pathétique et une grosse caisse dans un état à faire pleurer un rockeur mort. Un deuxième grattait une guitare acoustique d’occasion. Le troisième faisait pareil. Et moi, le scribouillard, je « chantais » en tripotant un synthé pourri. Nous sentions tous le hormone, la sueur et l’excitation — de toutes les variétés.

    Tout a commencé par l’achat de cassettes : Iron Maiden, The Clash, et les malheureux Guns N’ Roses, dans un grand magasin socialiste local. Je me souviens de l’extase quand j’ai glissé la cassette de Maiden dans mon lecteur Grundig aux haut-parleurs médiocres. Jusque-là, je n’écoutais que les Beatles, Pink Floyd et le rock domestique — Riblja Čorba, EKV, Galija. Mais le son de ces trois groupes… il nous a convaincus qu’il fallait, à tout prix, devenir des rock-stars nichées quelque part entre Iron Maiden, The Clash et Guns N’ Roses.

    Il ne reste qu’un seul enregistrement, fait dans une cave, sur un vieux magnétophone Iskra. Deux chefs-d’œuvre : Vampiri — un Twilight avant Twilight, en version metal balkanique — et Natasha est la femme de ma ….e, chanson profondément philosophique sur le désir de toucher une poitrine, des fesses, et si possible plus encore si l’occasion se présente. Natasha était plus âgée que nous, mauvaise élève, « fille facile » — du moins le disait-on entre nous. Ce qui n’était sans doute pas vrai. Nous, on rêvait d’elle jour et nuit, comme des chiens affamés devant une vitrine fermée.

    ACTE II — Sous les décombres

    La guerre ravage l’ex-Yougoslavie. Les fleuves charrient le sang. Frère tue frère en Croatie, en Bosnie, en Herzégovine. Et moi, walkman Aiwa vissé aux oreilles, en boucle, Beneath The Remains de Sepultura.

    Rage. Vitesse. Puissance. Révolte. Tout est condensé en quarante-cinq minutes d’une musique impitoyable, crachée par des gamins de São Paulo. Tout ce qui précède me semble fade, menteur — Led Zeppelin, Iron Maiden, Metallica (dans lesquels j’avais juré jusqu’au Black Album, traître). Sepultura, leur brutalité, leur crudité se collent parfaitement à cette adolescence apocalyptique, sous sanctions, dans le chaos politique, économique, guerrier. Chaque note est exactement ce qu’il me faut pour ne pas sombrer. Ou du moins, c’est ce que je crois.

    Puis viennent les ténèbres plus profondes : Napalm Death, Carcass, Entombed, Extreme Noise Terror, Brutal Truth. Je n’ai besoin que d’obscurité, de rudesse, de nihilisme. Car à quoi bon vivre sinon pour la musique ? Pas de concerts — le pays est sous sanctions, sous blocus. Tout s’effondre autour de nous. Seul le son demeure, puissant, indestructible, et nous rend invincibles.

    Et les filles, aussi…

    ACTE III — Dernière extase avant la nuit

    Nous montons sur la scène du lycée No3  de Nouvelle Belgrade. Ma tête bouillonne. J’ai avalé deux rakijas et un vinjak avant de jouer. Nous sommes tous nerveux.

    Nous attaquons State of Love and Trust des immenses Pearl Jam. Herostrat — notre groupe — joue surtout des reprises. D’Idoli, groupe post-punk mythique de Belgrade, à Pearl Jam et Nirvana. Tout explose dans ma tête. Je suis convaincu qu’avec ce groupe, l’avenir nous appartient.

    Je jure encore par la férocité et la crudité. Mais j’ai de plus en plus besoin d’obscurité, de me fondre dans le noir ambiant de la Serbie post-communiste. Joy Division, Dead Can Dance, Bauhaus — et leurs frères et sœurs cadets du doom : My Dying Bride, Tiamat, Cathedral. Des tonnes de black metal norvégien pur et dur, du goth rock de The Mission, des Cocteau Twins, This Mortal Coil . Je deviens une cuve de masculinité noire et brute.

    Ce concert est la dernière tentative de m’intégrer au mainstream. Ça ne marche pas. Je cherche la nuit, le brouillard, la puissance sauvage des ténèbres.

    Le concert se termine. Succès. On range les instruments. Quelques mots échangés avec des filles que notre musique a touchées.

    Je monte dans le bus de banlieue. Dans mes oreilles, Block Out résonne — groupe rock dépressif de Belgrade, d’une qualité presque poétique, qui m’enfonce encore plus dans le marasme des années 90. De mon vieux sac militaire — couvert comme la peau d’un marin de mille cicatrices : Iron Maiden, le A d’anarchy, le pentagramme, les noms des groupes hardcore punk inscrits au marqueur noir, les typographies tordues des groupes black metal norvégiens et suédois — je sors Crime et Châtiment de Dostoïevski. Je plonge dans l’âme tourmentée de Raskolnikov.

    ACTE IV — Retour

    Assis sur la terrasse de notre petit appartement, dans le Massif Jurassien. Dans le salon, mes enfants regardent la télé. Ma femme tapote sur son téléphone. Je viens de terminer Stay Free de Patrice Jean.

    Et tout ce qui s’est passé dans les trois actes précédents — tout cela s’est reproduit, organiquement, tangiblement, pendant ma lecture.

    Patrice Jean a réussi à m’emmener, non pas dans la France qu’il décrit — celle du milieu des années 80, où une bande de gamins découvre la lutte des classes, la chute de leurs parents, les métamorphoses de la puberté, l’hypocrisie, « l’injustice scolaire » — mais dans l’universel de la jeunesse. La beauté, la révolte noble que seuls les jeunes idéalistes peuvent vivre jusqu’à l’os, l’amour vécu jusqu’à la douleur, jusqu’à l’inconnaissable, jusqu’au sang. Ce moment où l’on vit à la vitesse de la lumière, où tout monte et descend comme des montagnes russes, de la plus grande détresse à l’extase et à l’épiphanie. Où l’on affronte la médiocrité, le conformisme, la banalité et l’éphémère. Tout cela est unique, irremplaçable, car cela n’arrive qu’une seule fois.

    Non, je ne connais pas ce monde. Je ne sais pas ce que c’était sous Mitterrand, Chirac, Pasqua. Je ne sais pas comment on vivait en France. Mais tout le reste, je le connais. Je sais ce que c’est d’être jeune.

    Et plus encore : Patrice Jean m’a permis de tout revivre. Le toucher d’une peau douce et brûlante, les amours impossibles, la disposition à n’importe quelle folie pour défendre la justice, le camarade, la bande. Le sentiment d’humiliation et de trahison. La mélancolie qui toujours frôle le gouffre.

    Ce roman pourrait sembler, à première vue, « déjà vu ». Il ne l’est pas du tout. Le talent et la beauté de l’écriture de cet écrivain exceptionnel font de cette histoire classique — ces jours de folie, ce passage de la puberté à l’âge adulte — un récit magnifique sur le banal devenu exceptionnel et unique. Le ton est puissant, sans compromis. Par moments, il pique comme une piqûre de scorpion. Le sarcasme et la satire ne sont pas absents de ce grand roman. Mais tout est parfaitement dosé d’un regard tendre, jamais méprisant, sur les jeunes de cette époque.

    Et que dire de la langue — magnifique, riche, tranchante, brillante, comme dans tous les romans de Patrice Jean.

    La bande-son ? La colère, d’abord. Le roman pousse dans l’esprit du Clash, et surtout de l’incroyable bande de prolétaires de Joe Strummer. Mais aussi Joy Division, The Cure, The Jam, Sex Pistols,Ramones , Dead Kennedys,   The Smiths, New Order… Et si vous cherchez bien, peut-être Divine Suicide quelque part ?

    ACTE V — Ce qui reste dans le sac

    Si j’avais lu ce roman en 1999. En plein bombardement de la République fédérale de Yougoslavie par la très morale alliance de l’OTAN. À quelques jours de fuir mon pays.

    Quand j’ai préparé mon sac à dos, j’ai mis : deux paires de chaussettes, deux caleçons, deux t-shirts, deux CD des deux grands groupes serbes des années 90 — Block Out et Bjesovi.

    Si j’avais, par quelque grâce, lu Stay Free de Patrice Jean à ce moment-là, il aurait été dans mon maigre bagage. À côté des chaussettes. À côté de la rage. À côté de ce qui reste quand on perd tout.

    Magnifique roman.

    PATRICE JEAN « Stay Free »

    Editions Cherche Midi

    21€90

  • Rakija(l’eau de vie ) de Schrödinger

    Rakija(l’eau de vie ) de Schrödinger

    Il fut un temps où ma petite ville, blottie sur les coteaux de la rivière L., était une oasis. Enfant, j’en connaissais chaque recoin, chaque venelle, chaque nid-de-poule sur l’asphalte, chaque plaque d’égout mal posée. Je connaissais chaque parfum – celui des cerises dans la cour de la famille S., où nous aimions voler les fruits, juchés sur les branches immenses, emplissant nos petits ventres de ce jus infiniment beau, cette chair de cerise rouge comme le sang. Je savais l’odeur du pot d’échappement d’un Kamaz, la charogne d’un oiseau ou d’un chien errant écrasé par un chauffeur ivre, mais aussi le parfum des mimosas, des lilas, de la première neige, des pluies printanières, du chlore à la piscine municipale et des crèmes solaires bon marché.

    Je me souviens des enfants bien habillés, des parents sur le korzo – cette rue piétonne de ma petite ville. Je me souviens de mes institutrices, de mes professeurs, de la « noblesse » locale du socialisme – non pas celle des privilèges ou de la domination, mais celle du respect et de l’admiration. Car l’essentiel, dans la vie des Balkans socialistes, c’étaient la communauté et l’éducation, la santé ; pour le reste, on se « débrouillait ». Je me souviens des célébrations du 25 mai, la Journée de la Jeunesse, le plaisir d’être pris dans la cohue, la fête – quelques terrasses, trois ou quatre tavernes locales, pleines de gens élégants buvant de la bière, du gemišt, des liqueurs pour les dames, et nous, les enfants, des jus de fruits épais.

    Tout ce monde s’est tassé dans des tiroirs, de vieilles photos usées qui ressemblent à ces filtres « nostalgie » d’Instagram. Beaucoup ont émigré vers la terre noire, l’humus, et là, depuis une décennie ou plus, ils vivent dans l’ombre – seul le passé est lumineux, pour ceux qui se souviennent encore. Certains de mes proches ont survécu à l’obscurité des années 90, à la liberté, à la démocratie, au marché, à la fin de l’Histoire (qui était en réalité celle de Fukuyama). Parfois, je les croise dans les rues de ma petite ville, qui n’est plus la mienne. Aujourd’hui, c’est une horreur néo-capitaliste, une bâtardise de verre et de constructions semi-légales, des rues envahies de boutiques, de cafés, de supermarchés occidentaux – Lidl et autres signes du « progrès » et de « l’amélioration ». Ils errent comme des fantômes, d’un gris maladif, oubliés, relégués dans la couche misérable d’une société où seuls l’argent et la vanité ont un sens. Beaucoup sont dépressifs, vivent au jour le jour, et trop souvent se noient dans l’alcool. Les écoles sont délabrées, surchargées…

    Certains de mes amis sont devenus instituteurs, professeurs… Ils éprouvent le même sentiment d’absurdité dans un pays qui fond comme un sucre, qui ronge ses fondations, ses racines, son identité. Souvent, ils rêvent de tout quitter et d’aller vivre quelque part avec des moutons et des chèvres, au milieu d’un village serbe à demi abandonné dans les montagnes. Là, seule une vieille ou un vieux est assis sur un banc, sous une vigne ou un poirier défraîchi, les yeux voilés de souvenirs, regardant la rue vide du village.

    Emine Sadk nous emmène dans la Bulgarie voisine, mes anciens voisins slaves, qui parlent une langue si proche et si semblable – et qui, comme la Serbie et le reste des pays yougoslaves, sont une société multiethnique. Avec un passé complexe et stratifié. Avec des questions d’identité et de sens, comme tous les autres voisins balkaniques.

    Todorov, professeur mélancolique, à qui l’esprit lâche après une nuit éthylique. Il se jette sur la route – non pas quelque chose de radical, genre Katmandou ou Atacama – mais les montagnes, à quelques dizaines de kilomètres à la ronde. Et là-bas, il existe encore tout un monde parallèle, qui vit dans un étrange alliage de magie et de modernité. De drogues synthétiques dures, de gnôle locale, de gitans gangsters, de paysans raffinés, de Kafka lui-même, d’amour, de passion, mais aussi de mort. Car que seraient les Balkans sans noces ni enterrement – ou l’inverse, sans enterrement ni noces ?

    émine Sadk, d’un pinceau de maître, peint la « nouvelle » Bulgarie et ses contradictions : la mélancolie, l’extase, le mélange de tradition et d’extravagance d’une vie dans un pays où la vie est un miracle ! Emine dit dans un passage du roman que le brouillard au-dessus de la Bulgarie est comme le brouillard de Schrödinger. Quand il se lèvera, on ne saura pas si les moutons vont apparaître ou tout autre chose, ou rien de tout**,** peut-être néant. Car les pays balkaniques sont toujours à la lisière entre la veille et le rêve, la fantasmagorie et le réel brutal, l’ivresse comateuse et la triste gueule de bois matinale où la vie n’a plus de sens – jusqu’à la prochaine petite rasade de rakija.

    Que dire de plus, sinon que ce roman est comme une bonne baklava balkanique : sucrée, légèrement acidulée au citron confit, aux noix et au bon miel de montagne. Si, en plus, on a un verre de boza, un doux rythme oriental et la voix éthérée d’une belle gitane qui nous chante à l’oreille – que nous faut-il de plus dans la vie ?

    Premier roman d’Eminé Sadk publié par la maison d’exception Agullo (le livre est en lui-même un petit objet d’art, digne d’admiration – bravo pour la maquette), Caravane pour Corbeaux – Marie Vrinat a magnifiquement traduit ce roman bigarré, plein de vie, sans en perdre l’esprit balkanique. Et vous, chers amis de la librairie Chien sur la Lune, vous aurez l’occasion de vous évader en Ludogorie dès la semaine prochaine, en plongeant dans le monde d’Eminé Sadk.

    Caravane pour Corbeaux » Eminé Sadk »

    Agullo – 20,90 €

    Traduit du bulgare par Marie Vrinat

  • La mélancolie de la ligne de basse

    La mélancolie de la ligne de basse

    On n’écoute pas « Mezzanine » en lisant « La Mélancolie de la résistance » – on entre plutôt dans une pièce dont le sol s’est déjà dérobé, et la chute est la seule chose qui porte encore un nom. Le titre lui-même est un piège : qu’est-ce que la mélancolie, sinon la reconnaissance que la résistance est vaine ? Qu’est-ce que la résistance, sinon le magnifique et dérisoire mensonge tissé par une vieille femme dans sa chambre étouffante, tandis que la baleine géante pourrit sur la place provinciale ? Krasznahorkai a écrit ce livre en 1989 – les dates, ici, n’ont aucune importance, car tout cela a toujours déjà eu lieu – et Béla Tarr, avec Ágnes Hranitzky, en a tiré « Les Harmonies Werckmeister » (2000), film composé de trente-neuf plans en noir et blanc qui durent cent quarante-cinq minutes. Massive Attack, sans le savoir, a composé en 1998 l’album : une basse grave qui ne monte jamais, mais qui descend, pas à pas, dans une fosse sans fond, comme le personnage de Valuska au début du film lorsqu’il mime l’éclipse dans une taverne vide. Le ciel disparaît derrière la lune, la lune n’est qu’une ombre, et pourtant le monde entier se refroidit.

    « Angel » ouvre l’album. La ligne de basse qui s’élève lentement est la marche du pauvre János Valuska, le doux idiot, lorsqu’il conduit les ivrognes à travers la ville endormie. La boucle de batterie de « Risingson » n’est pas un pouls ; c’est le bruit d’un cœur qui a oublié pourquoi il bat encore – comme ces plans fixes de Tarr sur un manteau accroché à un portemanteau, sur une femme lourde qui monte un escalier durant quatre-vingt-dix secondes, parce que le temps, chez lui comme chez Krasznahorkai, n’a jamais été une durée mais une agonie. La voix d’Elizabeth Fraser dans « Teardrop » – si souvent prise pour de la tendresse – est en réalité la voix d’une femme déjà noyée, chantant depuis le lit du fleuve, ses mots des bulles qui n’atteindront jamais la surface. Et le silence entre les plages – cette absence profonde, savamment produite – est l’instant que vit Mme Pflaum dans le roman, seule face à la tache d’humidité sur le papier peint, lorsqu’elle réalise qu’elle fixe cette tache depuis trois heures et que la tache n’a pas changé, mais qu’elle, si.

    Tarr et Krasznahorkai ne s’étaient d’ailleurs pas rencontrés pour la première fois avec ce livre. Leur alliance était déjà scellée dix ans plus tôt par « Tango de Satan » (1994), adapté du roman de 1985. Dans ce tango funèbre, la caméra n’avance pas non plus, ou si peu : sept heures et demie à regarder la pluie tomber sur une ferme collective désaffectée, sur des paysans qui s’épient et complotent dans l’attente d’un messie qui est peut-être Satan. Le rythme de ce roman, conçu comme une danse où les personnages entrent un par un sur la piste, répond à celui du trip-hop le plus funèbre : une lenteur mécanique, des boucles que l’on croit pouvoir quitter mais qui vous ramènent toujours au même endroit, à la même porte que l’on n’ose pas ouvrir. La baleine de Werckmeister est déjà là, en germe, dans ces longues scènes de « Tango de Satan » où l’on attend un bateau qui n’arrive jamais ou la chute d’un édifice qui s’est déjà effondré avant même d’avoir été construit. L’album « Mezzanine » est le tango de Massive Attack : une danse qui ne mène nulle part, où les partenaires se tournent autour sans jamais se rejoindre, et la basse est cette crampe au mollet qui vous rappelle que vous êtes toujours en train de marcher, toujours en train de tomber, depuis le tout premier pas.

    Car voilà la vérité que l’album partage avec tous les livres de Krasznahorkai : il n’y a pas d’harmonie, pas de résistance, pas d’éclipse. Il n’y a que la chute. « Mezzanine » n’offre aucun refrain, aucune délivrance, aucun lever de soleil – de même que le roman de 1989 n’offre aucune catharsis, aucun salut, aucun sens. Ce que nous prenions pour le récit d’une ville en proie à la folie n’est en réalité que le compte rendu, page après page, phrase après phrase, d’une implosion déjà consommée avant la première ligne. L’album de Massive Attack est cet œil de baleine – cette lentille vitreuse, gélatineuse, d’une parfaite indifférence –, qui nous fixe depuis la place centrale sans un cillement, sans une menace, sans une lueur de compassion. La musique ne fait qu’accompagner ce constat : la ruine que l’arpenteur mesure est toujours plus vaste que son arpentage, la ligne de basse que l’on écoute boucle toujours après qu’on a fermé le livre, et dans cette boucle ininterrompue réside la seule harmonie possible – celle du monde qui tombe, du temps qui passe, du lecteur qui tourne les pages sans jamais rien comprendre, mais en ressentant tout.

    Lire « La Mélancolie de la résistance » (et relire « Tango de Satan » juste après, car ces livres ne se lisent qu’à la suite, comme des mouvements d’une même symphonie défunte) tandis que « Mezzanine » joue à bas volume – assez bas pour que la basse fasse vibrer le carton du livre, assez haut pour que les voix semblent venir des coins de la pièce –, c’est comprendre que le roman hongrois de 1989 et l’album britannique de 1998 ne font pas deux œuvres distinctes. Ils sont le même désastre exprimé dans deux langues, la même chute racontée avec deux voix, la même baleine observée à travers deux hublots. L’éclipse arrive toujours, avec sa cohorte de fous et de prophètes. Le prince apporte sa logique nue et terrifiante, et la foule déferle, puis se retire, ne laissant que des débris et une odeur de bière renversée. La baleine ouvre l’œil. Et l’œil est un miroir.

    Et le miroir vous montre là, assis sur une chaise, un livre à la main, tandis qu’une basse de 1998 boucle son chemin à travers votre sternum. Il n’y a ni harmonie, ni résistance. Il n’y a que la lente, magnifique, insoutenable chute. Et la grâce obscure de l’avoir enfin remarquée.

    Les livres de Krasznahorkai et les films de Béla Tarr sont disponibles à la librairie Chien Sur La Lune.

  • Jérôme Ferrari «Très Brève Théorie d’Enfer »

    Jérôme Ferrari «Très Brève Théorie d’Enfer »

    Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari est l’une des voix les plus singulières et exigeantes de la littérature française actuelle. Ancien professeur de philosophie ayant enseigné au lycée français d’Abou Dabi puis en Corse, il puise dans ses expériences géographiques et intellectuelles la matière d’une œuvre profondément méditative. Couronné par le prix Goncourt en 2012 pour « Le Sermon sur la chute de Rome », il forge une écriture à la précision chirurgicale et à la beauté austère, explorant sans relâche les ruines des idéologies, les exils et les paradoxes de la condition humaine dans un monde globalisé. Chacun de ses romans est une plongée vertigineuse dans les abîmes de l’âme, où le politique et le métaphysique s’entremêlent pour dessiner une cartographie implacable de nos modernités.

    Cette entreprise atteint son acmé avec un triptyque consacré aux formes nouvelles de la damnation, dont les deux premiers volets sont « Nord Sentinelle » (2024) et « Très brève théorie d’enfer » (2026). Ferrari y construit une réflexion en miroir sur deux enfers apparemment distincts, mais profondément liés par la logique du capitalisme mondialisé et la quête vaine d’un salut par la fuite.

    «Très brève théorie d’enfer» : l’enfer de l’exil à Abou Dhabi

    Le deuxième volet, « Très brève théorie d’enfer » transporte le lecteur dans un antre diamétralement opposé mais tout aussi infernal : la cité-État d’Abou Dhabi. Ferrari y met en scène la collision de deux exils. Le premier est subi : celui de Kaveesha, immigrée sri-lankaise réduite à une domesticité servile pour des familles successives dans cette « jungle hideuse de métal, de verre et de béton » surgie du désert. Arrachée à ses racines, elle endure l’exploitation économique, rembourse une dette colossale à des agences peu scrupuleuses et tente de subvenir aux besoins d’une famille misérable restée « au pays ». Son existence se résume à laver, cuisiner, nettoyer, jardiner, garder des enfants – à maintenir en vie les « despotismes du Golfe » pour des salaires dérisoires.

    Le second exil est choisi : celui d’un couple d’expatriés. Lui, professeur de lycée français, fuyait le « paradis infernal » de sa Corse natale où il se sentait prisonnier. Elle, Algérienne, sombre dans une dépression qui lui ôte tout goût de vivre. Installés dans l’opulence clinquante d’Abou Dabi, ils appartiennent à la classe des privilégiés, mais leur vie n’est qu’un néant recouvert de luxe. Le mari refuse d’admettre le vide de leur existence et l’« écœurement » que lui inspire sa propre caste – son racisme latent, la vulgarité obèse de ses comportements.

    Ferrari tresse ces deux destins avec une maîtrise sombre et cynique. La domesticité de Kaveesha auprès de la famille déprimée devient la métaphore d’un monde où les damnés servent de recours à des âmes perdues. Ironie suprême : l’exil « choisi » des Occidentaux crée la demande pour l’exil subi des travailleurs asiatiques. « La demande crée l’offre ».Pourtant, les expatriés, trop « auto-obsédés » et « égoïstes », sont incapables de voir en Kaveesha une égale en humanité. Elle reste « totalement insignifiante à leurs yeux », alors qu’elle est la seule à porter encore « les traces et les signes de l’humanité », à tenter d’« injecter un minimum de lumière dans une vie infernale ».

    Une cosmologie infernale cohérente

    À travers ce diptyque, Ferrari élabore une cosmologie des enfers modernes. Après l’enfer corsé du tourisme – un enfer de l’immobilité et de l’ennui –, il explore l’enfer de l’expatriation – un enfer du mouvement perpétuel et de l’exploitation. Les deux sont unis par la « médiocrité » et l’« indifférence totale » qui caractérise, pour Ferrari, la damnation ultime : « l’endroit où l’on a oublié l’existence de Dieu ou de Satan », où « les âmes sont torturées par l’idée que tout va bien, que tout suit son cours, qu’il n’y a ni enfer ni paradis ».

    En à peine 120 pages d’une prose raffinée et dense, « Théorie brève de l’enfer » condense cet univers. C’est un roman exceptionnel, « profondément infernal et magnifique dans sa chute », qui confirme Ferrari comme un alchimiste littéraire capable de transformer les scories de notre monde globalisé en une œuvre d’une lucidité radicale.

    Épilogue : l’enfer s’embrase

    Et tandis que Ferrari referme son livre, la réalité semble poursuivre le récit là où la fiction s’arrête. Dans l’ombre portée de son roman, les despoties brûlent, les bombes pleuvent sur les influenceurs, les expatriés, les cheikhs, les pétro-despotes… Le ciel s’assombrit au-dessus du golfe Persique, les villes pétrolières vacillent et tombent l’une après l’autre comme des dominos mal ajustés. La sentence tombe, brutale: le karma est une chienne. Ferrari, en moraliste sans illusion, n’offre ni consolation ni catharsis, seulement le constat glaçant que nos enfers personnels finissent par consumer les architectures de sable qui les abritaient.

    Le triptyque, dont le dernier volet reste à venir, s’annonce ainsi comme l’une des entreprises les plus ambitieuses de la littérature contemporaine : une descente aux enfers qui, loin de tout manichéisme, nous force à regarder en face les abîmes que nous habitons, que nous créons, et qui, peut-être, nous consumeront.

    Editions Actes Sud

    16€50

  • « L’ivresse de la violence » de Zoltán Gábor

    « L’ivresse de la violence » de Zoltán Gábor

    Une brume matinale, fine et glacée, nimbe Budapest d’un linceul vaporeux. Tel un esprit évanescent, elle voile les vallées de Buda et le château lointain, estompant les contours de la cité dans une blancheur spectrale. Budapest, en cette fin d’hiver, est une ville de cristal : le givre étreint ses pierres, le brouillard enchaîne ses rives, tandis qu’un vent tranchant balaie les quais du Danube, fleuve puissant et mélancolique. Il est beau, certes, de s’y promener, mais il convient de s’en vêtir lourdement, comme pour se protéger du poids de l’histoire.

    Au fil de la matinée, le vent dissipe les derniers voiles et un soleil « édenté », piquant, vient illuminer ce joyau danubien et ses ponts superbes. Budapest possède une beauté magique, ancrée au cœur de la Pannonie. Impossible de résister à son charme cosmopolite, à sa culture foisonnante, à la singularité de son peuple magyar, dont la langue musicale et lointaine en fait une île linguistique au milieu des Slaves. Cette petite contrée, jadis pilier de la double monarchie austro-hongroise, est un condensé de contradictions et de contrastes.

    Tour à tour grande monarchie puis nation punie par le traité de Trianon, elle perd ses territoires et voit son peuple dispersé en minorités dans quatre États voisins. Cette blessure historique nourrit un nationalisme ombrageux. Pour la seconde fois, la Hongrie choisit l’alliance avec l’Allemagne et se retrouve, une fois encore, dans le camp des vaincus. Le pays bascule alors dans l’orbite soviétique, vécue par beaucoup comme une nouvelle injustice. C’est dans ce contexte que la ville magnifique – ou plutôt ces deux villes, Buda et Pest – devient, à la fin de la guerre, le théâtre du festin bestial des Croix Fléchées, ces « hungaristes » nazis. Il est difficile d’imaginer l’horreur au sein d’une si belle cité, et pourtant elle eut lieu. C’est pour l’affronter que je me suis plongé dans *L’Ivresse de la violence*, œuvre qui m’a entraîné dans les cercles de l’enfer, au cœur même de la ville que j’aime.

    L’intrigue, en sa trame nue, est d’une simplicité terrible. Renner, propriétaire d’une petite usine à Budapest, est arrêté ; son camion est réquisitionné par les Croix Fléchées. Prisonnier de Robi – bourreau zélé, plus que volontaire dans sa fonction meurtrière –, il parcourt la ville au volant, contraint à une descente méthodique dans les cercles de l’enfer : Renner, spectateur impuissant, et Robi, exécutant fanatique, vont passer les derniers jours de la guerre à être les témoins, et pour Renner l’acteur forcé, des atrocités commises par ces fascistes.

    Le roman atteint une intensité insoutenable ; le mal perpétré est à la fois incompréhensible et terriblement tangible. La lecture en devient impossible d’une traite : à certains moments, on croit sentir l’odeur du sang, on perçoit physiquement l’horreur. J’ai dû faire des pauses, tant une telle accumulation d’effroi est rare en littérature. Je me suis d’abord demandé si ces descriptions étaient nécessaires, si l’auteur n’exagérait pas en nous infligeant sans relâche cette litanie sadienne. Mais j’ai compris, au fond de moi, qu’il était impératif de franchir ces limites de l’insoutenable. Seule cette immersion totale permet peut-être de saisir jusqu’où l’homme peut s’enfoncer dans la bassesse et la bestialité.

    Car ce livre ne parle pas seulement de la Shoah, de la Solution finale ; il parle de l’esprit humain, de notre bestialité intime. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller ? À quelle dépravation pouvons-nous soumettre notre prochain ?

    Toute l’atmosphère du roman est apocalyptique. Les « Katioucha » soviétiques pilonnent déjà Budapest, la guerre est perdue, mais les Croix Fléchées s’en moquent. Eux ne sont intéressés que par la mort, la torture, les orgies de violence. Comment est-ce possible ? Au nom de la « race pure magyar », aucune basse vilanie n’est de trop : chrétiens, juifs, et même fascistes moins radicaux passent par les caves de la rue Városmajor. Comment peut-on être habité par un tel mal, entouré des siens, de sa femme, de ses amis, souvent présents et participants à des tortures toujours plus atroces ?

    Tout se déroule dans les quartiers habités de Budapest ; le mal est visible, et tous ferment les yeux. Seul Renner ne peut les fermer, contraint d’être le spectateur de tout, y compris du mal qui s’abattra sur les êtres qui lui sont les plus chers. La majorité de ces pauvres âmes seront abattues au bord du Danube, là où je me suis promené maintes fois – le Danube, un cimetière bleu.

    Dans le monde qui est le nôtre aujourd’hui, il est nécessaire de lire ce livre. Car tout cela est là, sous nos yeux ; tout cela peut arriver de nouveau à côté de chez nous, et cela se reproduit, hélas, en maints endroits du globe. Pendant que nous, Européens de l’Ouest, bien au chaud chez nous, regardons d’insipides séries en engloutissant de la malbouffe, nous avons l’illusion que rien de grave ne peut nous arriver. Ces horreurs nous semblent au‑dessous de notre seuil de perception, reléguées dans nos caves mentales. Pourtant, elles sont possibles, imminentes (Gaza, Syrie, Iran…). C’est pourquoi Zoltán Gábor et son « Ivresse de la violence » constituent une œuvre d’une puissance inouïe, que chacun devrait lire. Mais c’est une lecture qui exige de la force et de la volonté ; on ne la lit qu’une fois, en la survivant, en espérant ne jamais avoir à la vivre réellement.

    Je sais que beaucoup recherchent des lectures faciles, légères. Je sais combien, dans notre monde hyperactif et absorbé par le quotidien, il est difficile de s’atteler à de tels livres. Mais il est nécessaire, il est crucial d’affronter l’innommable.

    « L’Ivresse de la violence » est une plongée dans les abîmes de l’âme humaine, une méditation sur la capacité de l’homme à se métamorphoser en bête. Zoltán Gábor réussit l’exploit de nous rendre palpable l’impensable, sans jamais tomber dans le sensationnalisme. Son écriture, à la fois précise et hallucinée, fait de ce livre un monument littéraire aussi indispensable que douloureux. Une œuvre qui, comme le Danube sous la brume, charrie en ses flots la mémoire des morts et nous sommeille de rester vigilants.

    Ce livre est disponible à la librairie Chien sous la Lune

    Ed. Belfond

    23€

  • L’Émerveillement Aurèlie Valogne

    L’Émerveillement Aurèlie Valogne

    « Ambre, ma fille, viens.
    La vie vaut la peine d’être vécue. »
    Derrière une vitre à la maternité, Camille s’adresse à son enfant et lui promet une existence à deux pleine de douceur, de nature et de poésie.


    Entre les profondeurs des mers et la canopée des forêts, de la délicatesse des cachalots à la métamorphose des chenilles, sous les ciels étoilés et face à l’immensité bleue de l’océan, cet amour filial qui était loin d’être une évidence leur fera chercher en toutes choses ces petits riens et grandes joies qui émerveillent.
    Une ode au vivant et à la transmission, un roman sensible et puissant qui interroge : l’amour inconditionnel d’un enfant peut-il suffire à réparer notre monde ?

    Disponible à la Librairie Chien Sur La Lune

  • L’Instituteur, le chien noir et la Zone intérieure : une quête littéraire dans les décombres de l’Histoire

    L’Instituteur, le chien noir et la Zone intérieure : une quête littéraire dans les décombres de l’Histoire

    L’Instituteur et son chien noir » de Dominique Fouchard 

    Si vous avez un jour contemplé l’œuvre du colossal réalisateur Andreï Tarkovski, vous avez sans doute croisé dans sa filmographie l’inoubliable « Stalker ». Cette vision apocalyptique d’un monde profondément bouleversé après le passage d’une « force » extraterrestre, d’une entité qui nous échappe, se déploie sur un vaste territoire que l’humanité a clôturé et interdit d’accès. Ce territoire se nomme la Zone, et ceux qui peuvent vous y guider (illégalement) s’appellent des stalkers. La Zone, dit la légende, recèle en son centre des « réponses », des solutions aux éternelles questions humaines. Un scientifique et un écrivain, accompagnés d’un stalker qui sert de guide, s’y engagent pour le plus essentiel des voyages, à la recherche de réponses existentielles.

    Tout au long de ce périple profondément lyrique, mystérieux, mystique et onirique, un « Chien » les suit. Un chien noir, précisément. Il rôde, n’est pas toujours visible, mais est constamment présent.

    Le roman de Dominique Fouchard s’intitule « L’Instituteur et son chien noir ». D’emblée, il a réveillé en moi les images de « Stalker ». Soyons clairs : de prime abord, « Stalker » et « L’Instituteur » n’ont rien de commun. L’étrange et contemplative cryptomystique science-fiction d’un côté, la prose littéraire et sobre de Monsieur Fouchard de l’autre, semblent incompatibles. Pourtant, à un niveau plus profond, moi, lecteur, je me suis aussitôt retrouvé habité par les plans de Tarkovski. Plus je m’enfonçais dans la matière de Fouchard, plus je pénétrais dans la Zone. Simplement, cette « Zone » de Fouchard est en apparence ordinaire, banale, quotidienne. Mais elle est à nouveau profondément « humaine » et emplie d’une quête de réponses.

    Un jeune instituteur obtient un poste de remplacement, succédant à un précédent maître hospitalisé pour alcoolisme et troubles psychiques, retrouvé inconscient près de l’école de campagne avec une bouteille d’alcool à brûler. Histoire banale en surface : la femme de l’instituteur est partie avec un autre, plongeant le malheureux « hussard » dans l’alcool et une profonde dépression. Le jeune remplaçant découvrira par hasard que derrière cet « alcoolisme » se cachent des raisons plus profondes que de simples problèmes conjugaux. L’ancien instituteur est un vétéran de la guerre d’Algérie. Cette expérience l’a radicalement transformé, a fait de lui une personnalité déchirée, pleine de secrets et d’histoires inachevées.

    Notre jeune héros se lancera dans une enquête, une poursuite de la « vérité » et de « l’explication ». Mais une fois entré dans la grise « zone » des secrets, des vérités inavouables et des traumatismes, il est très difficile d’en trouver la sortie. Dominique est notre « Stalker » ; il nous guide à travers ce monde disparu des années 1970, encore en convalescence du joug du passé colonial et de la guerre, dont l’influence sombre et lourde a pesé sur des générations.

    Naviguant avec maestria entre l’intime et l’historique, Monsieur Fouchard ne succombe jamais à la simplicité narrative, à une littérature démonstrative où tout serait « prémâché » et « servi ». À l’instar de Tarkovski (ou des frères Strougatski, auteurs du roman « Pique-nique au bord du chemin » qui inspira le film), nous errons dans des paysages de vie et d’existence qui ne sont qu’un décor ; la vraie histoire est dans la Zone, en nous, et dans ces récits que nous ne pouvons raconter facilement. Là se trouve la « Chambre », le centre de toutes les réponses. La guerre, la souffrance, l’amour, la trahison, le poids de l’héritage et des vérités tues, leur transmission, vivent dans ce roman puissant.

    Le choix d’un personnage en apparence banal, l’instituteur, n’est pas fortuit. L’instituteur nous instruit, mais de quoi ? Tout ce que nous avons appris est-il vérité, réalité ? Ou n’est-ce que le commencement, le fondement de la construction humaine ? Et qui instruit l’instituteur ? La quête et l’apprentissage durent toute la vie, et nous découvrons souvent que l’instituteur ne nous a donné que les bases, les préceptes sur lesquels nous devons construire, et parfois déconstruire. Des fondations tantôt solides et puissantes, tantôt fragiles, branlantes, qu’il faut sans cesse retravailler, surélever.

    Dominique Fouchard montre peut-être aussi que deux générations, à seulement quelques années d’écart, sont séparées comme par des siècles. Ainsi, la quête de notre jeune stalker devra-t-elle pénétrer la « zone » intérieure de son collègue qui l’a précédé.

    Et le chien, noir comme la nuit, est toujours là. Symbole du compagnon fidèle, de la chaleur et de la proximité, mais aussi des ténèbres, de la dépression, errance et des périodes difficiles. Chez Tarkovski comme chez Fouchard, il est toujours quelque part à nos côtés, dort à nos pieds et attend que nous le remarquions, que nous nous intéressions à lui. En un sens, créature intuitive, le chien vit sa vie, ne cherche pas à être compris ni expliqué, il « est ». C’est pourquoi il nous montre parfois le vrai chemin, même lorsqu’il est le plus noir et a le regard le plus triste.

    Je ne peux que vous recommander ce roman. Vous n’y trouverez pas de simples explications, mais une quête de réponses. Comme le dit Yi Quing : « Le but n’est pas seulement le but, mais aussi le chemin qui y mène. » Ce livre vous décrit le chemin, en compagnie d’un chien noir. En le parcourant, vous comprendrez combien le chemin importe plus que la destination.

    « L’Instituteur et son chien noir » de Dominique Fouchard est disponible à la librairie Chien Sur La Lune, tout comme le roman Arcadi et Boris Strougatski, « Stalker », si vous souhaitez aller un peu plus loin dans l’exploration de ces zones secrètes de l’âme humaine.

  • Lâcher les chiens : une cavale dans l’ombre des Pyrénées

    Lâcher les chiens : une cavale dans l’ombre des Pyrénées

    Il est des livres qui ne se lisent pas, mais qui vous happent. Qui vous prennent à la gorge et ne vous lâchent plus, vous traînant dans leurs sillages de sueur, de peur et de terre mouillée. Lâcher les chiens, premier roman d’Antonin Feurté, est de ceux-là. Une œuvre qui frappe en pleine face, d’une force narrative incroyable, portée par un rythme syncopé, insoutenable, angoissant. Un rythme qui est celui de la cavale, de la course éperdue d’un homme vers son salut – ou vers son néant.

    Valère, ouvrier dans une usine d’aliments pour animaux, nettoie la merde des chiens. Son quotidien ? Fiente, puanteur, humiliation sous l’œil intraitable d’un patron. Son horizon ? Les murs gris du chenil et, la nuit venue, les ombres armées qui encerclent sa maison. Puis l’irréparable advient. Alors, il fuit. Il plonge dans la gueule des Pyrénées, ces montagnes puissantes et sauvages de son enfance, avec pour seule boussole une carte dessinée par son père. La fuite devient une quête : trouver, au détour des sentes pastorales, un itinéraire vers la terre promise. Là où une autre vie serait peut-être possible.

    Ne vous y trompez pas. La nature, ici, n’est pas un refuge idyllique. C’est une sauvagerie qui engloutit, qui dévore. Antonin Feurté n’écrit pas une pastorale, mais la réalité crasse et cauchemardesque de l’usine, mêlée à l’odeur des aiguilles de pin pourrissantes et des bergeries abandonnées. Son écriture est tendue, précise, efficace. Elle alterne avec une fluidité remarquable entre le présent haletant de la cavale et les retours en arrière qui donnent à l’histoire sa profondeur tragique, sans jamais briser l’élan. On court avec Valère sur les sentiers obscurs, au bord des ravins, des combes, des gouffres noirs. Le souffle est court, les sens en alerte permanente.

    La lecture est profondément sensorielle. Les paysages prennent corps. On sent l’humus, la terre mouillée, la végétation dense, odeurs de pourriture , décomposition . L’usine dévore, la vie broie, et les solutions, nous souffle Feurté, sont radicales. Comment se libérer ? Quel est le vrai chemin vers le paradis perdu ? Le roman ne donne pas de réponses faciles, il trace une ligne d’horizon brisée, aussi dangereuse que libératrice.

    À seulement 23 ans, Antonin Feurté signe un texte d’une maturité et d’une maîtrise impressionnantes. Nourri par son expérience d’intérimaire dans le nettoyage industriel, il développe un style attentif aux silences et à la violence sourde du réel. Lâcher les chiens est premier roman ; un choc brutal , une expérience de lecture physique qui vous laisse essoufflé, les poumons brûlants d’air froid et l’esprit hanté par l’âpreté du monde.

    Si vous avez le courage de vous engager sur ce sentier montagnard obscur, si vous acceptez de plonger dans les enfers de la classe ouvrière pour en ressortir transi et transformé, alors prenez la route. Droit vers la librairie. Ce livre, publié aux éditions Paulsen, vous attend. Il ne vous lâchera plus.

    Lâcher les chiens, Antonin Feurté.

    Éditions Paulsen – 19€.

  • Billet aller-retour pour la jeunesse

    Mes petits pieds nus s’enfoncent dans l’asphalte brûlant d’une petite ville à une cinquantaine de kilomètres de la capitale. La journée est continuellement et terriblement chaude. Avec quelques amis, nous sautillons vers la piscine municipale. Le soleil de juillet, puissant et gigantesque, est là pour nous rappeler que nous sommes des « Chasseurs d’été », rendant chaque instant de cet été essentiel et irremplaçable. Aussi ordinaire, banale et quotidienne que soit la vie dans cette bourgade endormie, cachée à l’ombre des jardins, des appartements aux stores baissés, des terrasses de cafés, pour nous, elle est unique, excitante et magnifique. Nous avons chassé l’été comme tant de générations avant nous, et après nous. La douce sensation d’insouciance et de quasi-immortalité nous donnait de la joie et du bonheur, oh, combien rares ces émotions dans la vie adulte !

    Soufiane Khaloua a réussi à décrire cela à la perfection. La ville provinciale tranquille, les gamins, le quotidien, les petites et grandes inquiétudes, les petits et grands moments de l’enfance et de la jeunesse. Ramadan, Paul, Nelson, Julien et l’étrange mais ô combien familier ami mystérieux Naka (que nous avons tous connu à un moment donné) ne sont pas des stéréotypes, mais des figures lumineuses de chasseurs, érigées comme de magnifiques statues en l’honneur de l’enfance, de la croissance, de la jeunesse et de son unicité.

    Le style et l’écriture de Soufiane sont lumineux, agréables, le livre se lit avec plaisir. Ce roman porte en lui ce que nous avons tous vécu. Mais rarement eu la volonté de nous en souvenir. Combien « chasser l’été » est un exploit noble, tout comme la jeunesse qui n’est pas seulement « drogue », « violence », « insolence » (merci aux médias nationaux pour cette magnifique image de notre jeunesse) mais la partie la plus poétique, la plus romanesque de nos vies.


    Ce roman est une caresse littéraire, un écho doux-amer des jours où le temps semblait s’étirer à l’infini. Khaloua, tel un archéologue des âmes, exhume les trésors oubliés de nos étés passés, nous offrant un refuge où la nostalgie se mêle à l’émerveillement. Pour qui cherche à retrouver la lumière fugace de l’adolescence, « Chasseurs d’été » est une invitation à ralentir, à respirer ces souvenirs comme un parfum d’été qui jamais ne s’évapore.

    Monter dans un train qui va à reculons et nous ramène vers la jeunesse est un véritable plaisir, un grand merci à Soufiane Khaloua pour le billet de train et la possibilité de retourner dans ces quelques moments brûlants.