Auteur/autrice : admin3665

  • « Sache que L’ame est la Source »

    « Sache que L’ame est la Source »

    Sache que l’âme est la source,
    Et toutes les choses créées,
    Des ruisseaux.

    Tant que demeure la Source,
    S’écoulent les ruisseaux.

    Chasse le chagrin de ton esprit,
    Bois l’eau de ce ruisseau ;

    Ne crains pas que l’eau tarisse,
    Car elle est sans fin…

    Vois comme est devenu un tout ce corps,
    Qui est une partie de ce monde de poussière !

    Quand tu auras voyagé à partir de ta
    Condition d’homme, sans nul doute
    Tu deviendras ange.

    Quand tu en auras fini avec la terre,
    Ta demeure sera le ciel.

    Dépasse le niveau de l’ange :
    Pénètre dans cet océan.

    Afin que ta goutte d’eau devienne une mer
    Plus vaste que cent mers d’Oman.

    Djalal ad-Din Muḥammad Rumi ou Roumi (Balkh, 30 septembre 1207 – Konya, 17 décembre 1273) est un mystique poète et philosophe persan qui a profondément influencé le soufisme. Il existe une demi-douzaine de transcriptions du prénom Djalal-el-dine, « majesté de la religion » (de djalal, majesté, et dine, religion, mémoire, culte). Il reçut très tôt le surnom de Mawlānā, qui signifie « notre maître ». Son nom est intimement lié à l’ordre des « derviches tourneurs » ou mevlevis, une des principales confréries soufies de l’islam, qu’il fonda dans la ville de Konya en Turquie. Il écrivait tous ses poèmes en persan (farsi). La plupart de ses écrits lui ont été inspirés par son meilleur ami, Shams ed Dîn Tabrîzî – dont le prénom peut être traduit par « soleil de la religion » – originaire de Tabriz, ville d’Iran.

  • « L’ivresse de la violence » de Zoltán Gábor

    « L’ivresse de la violence » de Zoltán Gábor

    Une brume matinale, fine et glacée, nimbe Budapest d’un linceul vaporeux. Tel un esprit évanescent, elle voile les vallées de Buda et le château lointain, estompant les contours de la cité dans une blancheur spectrale. Budapest, en cette fin d’hiver, est une ville de cristal : le givre étreint ses pierres, le brouillard enchaîne ses rives, tandis qu’un vent tranchant balaie les quais du Danube, fleuve puissant et mélancolique. Il est beau, certes, de s’y promener, mais il convient de s’en vêtir lourdement, comme pour se protéger du poids de l’histoire.

    Au fil de la matinée, le vent dissipe les derniers voiles et un soleil « édenté », piquant, vient illuminer ce joyau danubien et ses ponts superbes. Budapest possède une beauté magique, ancrée au cœur de la Pannonie. Impossible de résister à son charme cosmopolite, à sa culture foisonnante, à la singularité de son peuple magyar, dont la langue musicale et lointaine en fait une île linguistique au milieu des Slaves. Cette petite contrée, jadis pilier de la double monarchie austro-hongroise, est un condensé de contradictions et de contrastes.

    Tour à tour grande monarchie puis nation punie par le traité de Trianon, elle perd ses territoires et voit son peuple dispersé en minorités dans quatre États voisins. Cette blessure historique nourrit un nationalisme ombrageux. Pour la seconde fois, la Hongrie choisit l’alliance avec l’Allemagne et se retrouve, une fois encore, dans le camp des vaincus. Le pays bascule alors dans l’orbite soviétique, vécue par beaucoup comme une nouvelle injustice. C’est dans ce contexte que la ville magnifique – ou plutôt ces deux villes, Buda et Pest – devient, à la fin de la guerre, le théâtre du festin bestial des Croix Fléchées, ces « hungaristes » nazis. Il est difficile d’imaginer l’horreur au sein d’une si belle cité, et pourtant elle eut lieu. C’est pour l’affronter que je me suis plongé dans *L’Ivresse de la violence*, œuvre qui m’a entraîné dans les cercles de l’enfer, au cœur même de la ville que j’aime.

    L’intrigue, en sa trame nue, est d’une simplicité terrible. Renner, propriétaire d’une petite usine à Budapest, est arrêté ; son camion est réquisitionné par les Croix Fléchées. Prisonnier de Robi – bourreau zélé, plus que volontaire dans sa fonction meurtrière –, il parcourt la ville au volant, contraint à une descente méthodique dans les cercles de l’enfer : Renner, spectateur impuissant, et Robi, exécutant fanatique, vont passer les derniers jours de la guerre à être les témoins, et pour Renner l’acteur forcé, des atrocités commises par ces fascistes.

    Le roman atteint une intensité insoutenable ; le mal perpétré est à la fois incompréhensible et terriblement tangible. La lecture en devient impossible d’une traite : à certains moments, on croit sentir l’odeur du sang, on perçoit physiquement l’horreur. J’ai dû faire des pauses, tant une telle accumulation d’effroi est rare en littérature. Je me suis d’abord demandé si ces descriptions étaient nécessaires, si l’auteur n’exagérait pas en nous infligeant sans relâche cette litanie sadienne. Mais j’ai compris, au fond de moi, qu’il était impératif de franchir ces limites de l’insoutenable. Seule cette immersion totale permet peut-être de saisir jusqu’où l’homme peut s’enfoncer dans la bassesse et la bestialité.

    Car ce livre ne parle pas seulement de la Shoah, de la Solution finale ; il parle de l’esprit humain, de notre bestialité intime. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller ? À quelle dépravation pouvons-nous soumettre notre prochain ?

    Toute l’atmosphère du roman est apocalyptique. Les « Katioucha » soviétiques pilonnent déjà Budapest, la guerre est perdue, mais les Croix Fléchées s’en moquent. Eux ne sont intéressés que par la mort, la torture, les orgies de violence. Comment est-ce possible ? Au nom de la « race pure magyar », aucune basse vilanie n’est de trop : chrétiens, juifs, et même fascistes moins radicaux passent par les caves de la rue Városmajor. Comment peut-on être habité par un tel mal, entouré des siens, de sa femme, de ses amis, souvent présents et participants à des tortures toujours plus atroces ?

    Tout se déroule dans les quartiers habités de Budapest ; le mal est visible, et tous ferment les yeux. Seul Renner ne peut les fermer, contraint d’être le spectateur de tout, y compris du mal qui s’abattra sur les êtres qui lui sont les plus chers. La majorité de ces pauvres âmes seront abattues au bord du Danube, là où je me suis promené maintes fois – le Danube, un cimetière bleu.

    Dans le monde qui est le nôtre aujourd’hui, il est nécessaire de lire ce livre. Car tout cela est là, sous nos yeux ; tout cela peut arriver de nouveau à côté de chez nous, et cela se reproduit, hélas, en maints endroits du globe. Pendant que nous, Européens de l’Ouest, bien au chaud chez nous, regardons d’insipides séries en engloutissant de la malbouffe, nous avons l’illusion que rien de grave ne peut nous arriver. Ces horreurs nous semblent au‑dessous de notre seuil de perception, reléguées dans nos caves mentales. Pourtant, elles sont possibles, imminentes (Gaza, Syrie, Iran…). C’est pourquoi Zoltán Gábor et son « Ivresse de la violence » constituent une œuvre d’une puissance inouïe, que chacun devrait lire. Mais c’est une lecture qui exige de la force et de la volonté ; on ne la lit qu’une fois, en la survivant, en espérant ne jamais avoir à la vivre réellement.

    Je sais que beaucoup recherchent des lectures faciles, légères. Je sais combien, dans notre monde hyperactif et absorbé par le quotidien, il est difficile de s’atteler à de tels livres. Mais il est nécessaire, il est crucial d’affronter l’innommable.

    « L’Ivresse de la violence » est une plongée dans les abîmes de l’âme humaine, une méditation sur la capacité de l’homme à se métamorphoser en bête. Zoltán Gábor réussit l’exploit de nous rendre palpable l’impensable, sans jamais tomber dans le sensationnalisme. Son écriture, à la fois précise et hallucinée, fait de ce livre un monument littéraire aussi indispensable que douloureux. Une œuvre qui, comme le Danube sous la brume, charrie en ses flots la mémoire des morts et nous sommeille de rester vigilants.

    Ce livre est disponible à la librairie Chien sous la Lune

    Ed. Belfond

    23€

  • L’Émerveillement Aurèlie Valogne

    L’Émerveillement Aurèlie Valogne

    « Ambre, ma fille, viens.
    La vie vaut la peine d’être vécue. »
    Derrière une vitre à la maternité, Camille s’adresse à son enfant et lui promet une existence à deux pleine de douceur, de nature et de poésie.


    Entre les profondeurs des mers et la canopée des forêts, de la délicatesse des cachalots à la métamorphose des chenilles, sous les ciels étoilés et face à l’immensité bleue de l’océan, cet amour filial qui était loin d’être une évidence leur fera chercher en toutes choses ces petits riens et grandes joies qui émerveillent.
    Une ode au vivant et à la transmission, un roman sensible et puissant qui interroge : l’amour inconditionnel d’un enfant peut-il suffire à réparer notre monde ?

    Disponible à la Librairie Chien Sur La Lune

  • L’Instituteur, le chien noir et la Zone intérieure : une quête littéraire dans les décombres de l’Histoire

    L’Instituteur, le chien noir et la Zone intérieure : une quête littéraire dans les décombres de l’Histoire

    L’Instituteur et son chien noir » de Dominique Fouchard 

    Si vous avez un jour contemplé l’œuvre du colossal réalisateur Andreï Tarkovski, vous avez sans doute croisé dans sa filmographie l’inoubliable « Stalker ». Cette vision apocalyptique d’un monde profondément bouleversé après le passage d’une « force » extraterrestre, d’une entité qui nous échappe, se déploie sur un vaste territoire que l’humanité a clôturé et interdit d’accès. Ce territoire se nomme la Zone, et ceux qui peuvent vous y guider (illégalement) s’appellent des stalkers. La Zone, dit la légende, recèle en son centre des « réponses », des solutions aux éternelles questions humaines. Un scientifique et un écrivain, accompagnés d’un stalker qui sert de guide, s’y engagent pour le plus essentiel des voyages, à la recherche de réponses existentielles.

    Tout au long de ce périple profondément lyrique, mystérieux, mystique et onirique, un « Chien » les suit. Un chien noir, précisément. Il rôde, n’est pas toujours visible, mais est constamment présent.

    Le roman de Dominique Fouchard s’intitule « L’Instituteur et son chien noir ». D’emblée, il a réveillé en moi les images de « Stalker ». Soyons clairs : de prime abord, « Stalker » et « L’Instituteur » n’ont rien de commun. L’étrange et contemplative cryptomystique science-fiction d’un côté, la prose littéraire et sobre de Monsieur Fouchard de l’autre, semblent incompatibles. Pourtant, à un niveau plus profond, moi, lecteur, je me suis aussitôt retrouvé habité par les plans de Tarkovski. Plus je m’enfonçais dans la matière de Fouchard, plus je pénétrais dans la Zone. Simplement, cette « Zone » de Fouchard est en apparence ordinaire, banale, quotidienne. Mais elle est à nouveau profondément « humaine » et emplie d’une quête de réponses.

    Un jeune instituteur obtient un poste de remplacement, succédant à un précédent maître hospitalisé pour alcoolisme et troubles psychiques, retrouvé inconscient près de l’école de campagne avec une bouteille d’alcool à brûler. Histoire banale en surface : la femme de l’instituteur est partie avec un autre, plongeant le malheureux « hussard » dans l’alcool et une profonde dépression. Le jeune remplaçant découvrira par hasard que derrière cet « alcoolisme » se cachent des raisons plus profondes que de simples problèmes conjugaux. L’ancien instituteur est un vétéran de la guerre d’Algérie. Cette expérience l’a radicalement transformé, a fait de lui une personnalité déchirée, pleine de secrets et d’histoires inachevées.

    Notre jeune héros se lancera dans une enquête, une poursuite de la « vérité » et de « l’explication ». Mais une fois entré dans la grise « zone » des secrets, des vérités inavouables et des traumatismes, il est très difficile d’en trouver la sortie. Dominique est notre « Stalker » ; il nous guide à travers ce monde disparu des années 1970, encore en convalescence du joug du passé colonial et de la guerre, dont l’influence sombre et lourde a pesé sur des générations.

    Naviguant avec maestria entre l’intime et l’historique, Monsieur Fouchard ne succombe jamais à la simplicité narrative, à une littérature démonstrative où tout serait « prémâché » et « servi ». À l’instar de Tarkovski (ou des frères Strougatski, auteurs du roman « Pique-nique au bord du chemin » qui inspira le film), nous errons dans des paysages de vie et d’existence qui ne sont qu’un décor ; la vraie histoire est dans la Zone, en nous, et dans ces récits que nous ne pouvons raconter facilement. Là se trouve la « Chambre », le centre de toutes les réponses. La guerre, la souffrance, l’amour, la trahison, le poids de l’héritage et des vérités tues, leur transmission, vivent dans ce roman puissant.

    Le choix d’un personnage en apparence banal, l’instituteur, n’est pas fortuit. L’instituteur nous instruit, mais de quoi ? Tout ce que nous avons appris est-il vérité, réalité ? Ou n’est-ce que le commencement, le fondement de la construction humaine ? Et qui instruit l’instituteur ? La quête et l’apprentissage durent toute la vie, et nous découvrons souvent que l’instituteur ne nous a donné que les bases, les préceptes sur lesquels nous devons construire, et parfois déconstruire. Des fondations tantôt solides et puissantes, tantôt fragiles, branlantes, qu’il faut sans cesse retravailler, surélever.

    Dominique Fouchard montre peut-être aussi que deux générations, à seulement quelques années d’écart, sont séparées comme par des siècles. Ainsi, la quête de notre jeune stalker devra-t-elle pénétrer la « zone » intérieure de son collègue qui l’a précédé.

    Et le chien, noir comme la nuit, est toujours là. Symbole du compagnon fidèle, de la chaleur et de la proximité, mais aussi des ténèbres, de la dépression, errance et des périodes difficiles. Chez Tarkovski comme chez Fouchard, il est toujours quelque part à nos côtés, dort à nos pieds et attend que nous le remarquions, que nous nous intéressions à lui. En un sens, créature intuitive, le chien vit sa vie, ne cherche pas à être compris ni expliqué, il « est ». C’est pourquoi il nous montre parfois le vrai chemin, même lorsqu’il est le plus noir et a le regard le plus triste.

    Je ne peux que vous recommander ce roman. Vous n’y trouverez pas de simples explications, mais une quête de réponses. Comme le dit Yi Quing : « Le but n’est pas seulement le but, mais aussi le chemin qui y mène. » Ce livre vous décrit le chemin, en compagnie d’un chien noir. En le parcourant, vous comprendrez combien le chemin importe plus que la destination.

    « L’Instituteur et son chien noir » de Dominique Fouchard est disponible à la librairie Chien Sur La Lune, tout comme le roman Arcadi et Boris Strougatski, « Stalker », si vous souhaitez aller un peu plus loin dans l’exploration de ces zones secrètes de l’âme humaine.

  • Lapiaz en Picardie

    Lapiaz en Picardie

    Retour sur une soirée exceptionnelle autour du « Lapiaz » poreux et de la majestueuse Jura. Maryse Vuillermet nous a honorés de sa présence. Devant un nombreux public, Maryse a partagé avec nous ses impressions, ses idées et son processus créatif, les inspirations à l’écriture de son dernier roman Lapiaz paru aux éditions Rouergue Noir. Nous tenons à remercier chaleureusement Madame Vuillermet pour sa générosité et son envie de passer cette soirée en notre compagnie. Pour tous ceux qui n’ont pas pu être des nôtres, voici qu’avec un peu de retard, vous pouvez vous engager sur les sentiers du massif du Jura, mais méfiez-vous des lapiaz !

    Notre prochaine rencontre aura lieu le 01.04.2026 (et ce n’est pas un poisson d’avril !) avec l’exceptionnel auteur serbe de polars « Oto Oltvanji », pour Le Champ des Méduses (Polje Meduza). Il reste encore quelques places, dépêchez-vous de réserver la vôtre gratuitement !

  • Mother Mary Comes To Me( Mon Refuge  et Mon Orage) : L’Inde comme matière intime

    Mother Mary Comes To Me( Mon Refuge et Mon Orage) : L’Inde comme matière intime

    Nous rêvons tous, nous fantasmons une Indie chatoyante. Une terre de sadhus hilares, de yogis, de gourous, de saints barbus à moitié nus plongeant dans les eaux troubles du Gange. Nous avons tous entendu parler de Gandhi, de Nehru, de la lutte pour la libération de l’Empire britannique, de la victoire « non-violente » contre l’occupant (un mythe absolu, mais nous en reparlerons une autre fois). Nous nous intéressons moins à la terre de la violence extrême, de la guerre interconfessionnelle permanente, des massacres sanguinaires de musulmans, de la misogynie exceptionnelle, des viols, des féminicides. La terre de l’intégrisme religieux, de l’intolérance et du chauvinisme radical. Tout cela, nous pouvons le trouver dans le livre d’Arundhati Roy, qui est une sorte d’autobiographie, de sa vie mais aussi du sous-continent indien.

    Roy nous raconte l’histoire de sa vie, de sa relation complexe avec sa mère, une héroïne et antihéroïne incroyable, d’où le titre exceptionnellement beau du livre en anglais : « Mother Mary comes to me » — car sa mère s’appelait Mary, une chrétienne indienne qui éleva seule Arundhati, le père étant disparu tôt dans la vie de l’écrivaine. Une femme qui, comme l’Inde, est pleine des contradictions d’un conflit entre une tradition multimillénaire et une vision moderne du monde. C’est de ce rapport chaotique avec sa mère qu’a surgi la brillante personnalité créative de Roy, qui a travaillé dans le cinéma, écrit, et participé aux luttes collectives de type altermondialiste.

    Arundhati Roy est le visage joyeux et lumineux d’une Inde qu’elle ne cesse d’interroger, et son livre est un voyage, un tourbillon d’une force immense. Dommage que le titre français ait été changé en « Mon refuge et mon orage », car le titre original recèle tant de symboles, des Beatles à la Bible. La romancière nous raconte avec maestria tout ce qui fut une quête : celle de la mère, des racines, mais aussi de l’identité. Plongez-vous dans la vie aux multiples strates d’Arundhati Roy, et dans les senteurs, les couleurs et les visages contrastés de l’Inde et de son histoire récente.


    [Arundhati Roy, née en 1961, est une romancière, essayiste et militante indienne de renommée mondiale. Lauréate du prix Booker en 1997 pour son premier roman Le Dieu des petits riens, elle est autant célébrée pour son écriture lyrique et sensorielle que pour ses essais politiques percutants, dénonçant sans relâche le nationalisme hindou, les inégalités sociales et les désastres écologiques. Son œuvre, à la croisée de l’intime et du politique, incarne cette « Inde qui argumente » contre l’« Indie qui obéit », pour reprendre ses mots.

    Mon Refuge et Mon Orage , Gallimard ,24€

  • LUKAS BARFUSS – « Une héroïne du prolétariat »

    LUKAS BARFUSS – « Une héroïne du prolétariat »

    As soon as you're born, they make you feel small
    By giving you no time instead of it all
    Till the pain is so big you feel nothing at all.
    *
    Dès l’origine, ils vous amenuisent
    En vous offrant le vide là où devrait régner le tout,
    Jusqu’à ce que la douleur, trop vaste, ne soit plus qu’un silence.
    *

    Oui, Lennon, jadis, chantait déjà ce héros ouvrier, broyé par le système, la société, l’existence même. De même, chez Lukas Barfuss, Adeline, fille d’immigrés italiens à Zurich, incarne avec une vérité crue cette héroïne du prolétariat. De la naissance à l’âge adulte, sa vie est une lente mouture sous les rouages d’un ordre sans pitié. Rien ne suit la pente du bonheur dans son existence cabossée ; chaque pas en avant semble lui arracher deux en arrière, parfois un kilomètre entier.


    Nous sommes dans les années 70, mais le système qui régit encore nos vies y dévoile jour après jour son visage hideux, écrasant sans relâche l’infortunée Adeline, jusqu’à ce qu’elle décide de ressaisir son destin et tente une sécession d’avec cette société impitoyable. Seule, avec une fillette issue d’une union évanouie – le père ayant disparu sans laisser de traces –, Adeline se risque à un saut dans l’inconnu. Parviendra-t-elle à s’en extraire ? C’est là que réside le suspense de ce roman social d’une acuité remarquable.
    Barfuss nous immerge dans le quotidien des invisibles, des sans-voix, des illettrés condamnés aux tâches subalternes, aux usines, aux cafés sordides, face à l’hypocrisie de pervers avides de chair fraîche. L’héroïne devra puiser en elle la force de traverser ces épreuves, survivre et arracher sa fille à la reproduction d’une condition sociale inéluctable.


    Quiconque apprécie la veine « brechtienne » en littérature, cette observation à la fois âpre et précise des vies ouvrières, se doit de s’immerger dans ce roman aussi magnifique que brutal. Barfuss rend un visage et une voix à ceux que l’on ne regarde pas – rareté précieuse dans le paysage littéraire contemporain.

    Ils vous blessent chez vous, vous frappent à l’école,
    Vous haïssent si vous êtes intelligent, et méprisent l’idiot,
    Jusqu’à ce que vous soyez si terriblement fou que leurs règles n’aient plus de sens.*

    They hurt you at home and they hit you at school
    They hate you if you’re clever and they despise a fool
    Till you’re so fucking crazy you can’t follow their rules
    A working class hero is something to be
    …*

    Extrait du roman :
    « Mais à présent tu sais ce que les marchands d’esclaves redoutent le plus. Ta conscience. Et crois-moi, ils mettront en œuvre tout ce qui est en leur pouvoir pour que tu continues à mener une vie de clébard, que tu te plies au conditionnement qu’ils t’ont inculqué. Ils ne veulent pas que tu t’éduques, tu ne peux leur servir que si tu es bien dressée, bien domptée. »

    *Working Class Hero – John Lennon

    Editions ZOE

    21€50

  • Michael Parenti, le Tribun Populaire

    Michael Parenti, le Tribun Populaire

    Michael Parenti, le tribun du peuple, vient de nous quitter à 92 ans, mais son combat, lui, est plus vivant que jamais. L’être humain est un animal social, et la politique n’est pas une option – elle est là, partout, elle imprègne chaque aspect de notre existence. On peut bien prétendre que la lutte des classes est un vieux concept dépassé, que le capitalisme libéral est l’aboutissement parfait de l’histoire, que « There Is No Alternative », tout cela n’est que poudre aux yeux. Comme l’a résumé Warren Buffett, le plus grand succès des riches a été de convaincre les pauvres que cette lutte n’existe pas. Mais elle existe bel et bien, et c’est nous qui la remportons. Heureusement, des voix fortes et claires ont toujours refusé ce darwinisme social, cette guerre du marché contre les plus faibles. Michael Parenti fut l’une de ces voix, peut-être la plus percutante et la plus accessible de sa génération.

    Né dans une famille d’immigrants italiens ouvriers du Bronx, Parenti n’a jamais perdu de vue ses racines. Docteur de Yale, il a pourtant tourné le dos à l’académie complaisante pour se consacrer à l’éducation populaire. Il ne s’est jamais perdu dans l’autopromotion ou le jargon creux de tant de « guerriers culturalo-marxistes ». Son objectif était simple : armer la classe ouvrière, la paysannerie, l’intelligentsia honnête avec des outils pour comprendre le monde. Et il y est parvenu magistralement. Ses livres, ses conférences, son humour mordant ont influencé des générations de militants aux États-Unis, en Europe et ailleurs.

    Parenti jouit d’un statut culte chez ceux qui ont compris que la gauche sociale-démocrate occidentale n’est qu’un mensonge, un soutien à l’impérialisme et au capitalisme oligarchique. Le capital est cruel, intransigeant, impérialiste dans son essence. Son avidité est sans limite, sa volonté de pouvoir illimitée. Parenti a su nous expliquer cela sans théorisation infinie, sans la langue de bois d’une gauche tiède et complice. Parmi ses œuvres phares traduites en français, on trouve « Le Mythe des jumeaux totalitaires », « Tuer une nation. L’assassinat de la Yougoslavie » et « Le Visage de l’impérialisme ». Ces livres sont des armes. Ils déconstruisent les mensonges de l’empire, démolisse les narratifs des médias serviles et des intellectuels de service, et nous donnent une boussole pour lutter contre le mal radical que sont le capitalisme et l’impérialisme.

    Parenti nous a toujours rappelé une vérité fondamentale : la démocratie n’existe que pour une élite, pour la clique oligarchique et ploutocratique. Quand Tom Cruise vole dans un F16 flambant neuf, ce n’est pas pour la gloire des droits de l’homme, c’est pour bombarder au napalm, à l’uranium appauvri, des villages du Vietnam à l’Irak, de la Libye à la Yougoslavie. La liste est sans fin. Et notre malheureuse Union européenne, comme un parasite accroché à la fesse de l’empire américain, participe avec soumission ou se tait lâchement devant les génocides, les guerres illégales, les coups d’État.

    Son analyse frappe juste : la politique étrangère des États-Unis est un projet d’expansion économique, pas de démocratie. Le système politique américain est une ploutocratie où la grande richesse dicte tout. Les médias grand public sont des « médias de service », diffusant une propagande culturelle pour l’élite au pouvoir. Parenti réaffirmait avec force la pertinence de la lutte des classes comme moteur de l’histoire, rejetant avec mépris les théories de la fin de l’histoire et du darwinisme social. Il fustigeait la gauche modérée, cette gauche libérale complice qui refuse de remettre en cause les fondements du capitalisme et participe aux guerres « humanitaires ».

    Ne vous laissez pas tromper par Wikipédia, par les gros titres ou par les IA comme ChatGPT qui vous dépeindront Parenti comme un vieux fou, un agitateur extrémiste. Tout ce que vous lirez sur lui est caricaturé, manipulé. Il faut lire son œuvre, et non pas lire sur lui. Son style était clair, direct, sarcastique, plein d’un humour mordant. Ses conférences étaient des moments d’esprit révolutionnaire pur, de rhétorique percutante. Il était le tribun du peuple moderne.

    Aujourd’hui, alors que l’impérialisme occidental est en phase terminale, que les médias ne sont plus qu’une répétition vulgaire de directives, une phraséologie belliciste et un militarisme fascisant, l’œuvre de Parenti est plus vitale que jamais. Si un lieu existe au-delà de cette vie, on peut l’imaginer là-haut, en train d’agiter, de moquer et de critiquer les hiérarchies célestes. Repose en paix, camarade. Ton combat est le nôtre.

    MICHAEL PARENTI 1933-2026


    Michael Parenti (1933-2026) était un politologue, historien et militant américain d’origine italienne. Né dans le Bronx à New York, il obtient un doctorat en science politique à l’Université Yale en 1962. Refusant de se conformer aux conventions académiques, il quitte l’université pour se consacrer à l’éducation populaire, devenant une voix majeure de la gauche radicale aux États-Unis. Ses travaux, ancrés dans une analyse marxiste, dénoncent l’impérialisme américain, la ploutocratie, et les médias comme instruments de la domination de classe. Par son style clair, direct et sarcastique, il a influencé des générations de militants à travers le monde.

    Bibliographie sélective

    En français :

    • Le Mythe des jumeaux totalitaires (éditions Delga, 2013)
    • Tuer une nation. L’assassinat de la Yougoslavie (éditions Delga, 2015)
    • Le Visage de l’impérialisme (éditions Delga, 2012)
    • Démocratie pour les riches (éditions Aden, 2007)
    • Histoire et lutte des classes (éditions Delga, 2019)

    En anglais (quelques titres phares) :

    • Inventing Reality: The Politics of News Media (1986)
    • Against Empire (1995)
    • The Assassination of Julius Caesar: A People’s History of Ancient Rome (2003)
    • The Culture Struggle (2006)
    • God and His Demons (2010)
  • VOTRE RÉALITÉ N’EST-ELLE QU’UN ALGORITHME ?

    VOTRE RÉALITÉ N’EST-ELLE QU’UN ALGORITHME ?

    Rencontre littéraire avec Clément Camar‑Mercier
    autour de « La Tentation Artificielle »

    La librairie Chien Sur La Lune a le plaisir de vous convier à une soirée de rencontre et d’échange avec Clément Camar‑Mercier, romancier et dramaturge, à l’occasion de la parution de son deuxième roman « La Tentation Artificielle » (sortie le 20 août 2025).


    À propos du livre
    Dans ce récit d’anticipation à la fois haletant et documenté, Camar‑Mercier interroge les frontières entre l’humain et le numérique, entre l’organique et le virtuel. Son héros, Jérémie, architecte d’un Léviathan numérique, incarne la schizophrénie moderne d’une société où les algorithmes ne se contentent plus de gérer nos vies, mais les définissent. Entre satire et réflexion philosophique, l’auteur propose une « autopsie du présent » qui questionne notre addiction aux univers digitaux et la manière dont la technologie remplace peu à peu le sacré.

    À propos de l’auteur
    Clément Camar‑Mercier prolonge avec ce roman la réflexion sur les addictions modernes entamée dans « Le Roman de Jeanne et Nathan ». Son écriture, fluide et tranchante, offre une plongée littéraire aussi captivante qu’inquiétante dans les abysses de notre époque.


    Informations pratiques

    • Date : vendredi 17 avril 2026
    • Heure : 19h
    • Lieu : Librairie Chien Sur La Lune
    • Entrée libre sur inscription (nombre de places limité)

    Pour vous inscrire
    Merci de confirmer votre présence par téléphone au 09 55 21 38 37 ou par email à chiensurlalune@free.fr.


    Cette soirée sera l’occasion d’échanger avec l’auteur, de découvrir son travail et de débattre des enjeux littéraires et sociétaux soulevés par son ouvrage. Un moment privilégié réservé aux amateurs de littérature contemporaine audacieuse.

    Nous vous attendons nombreux.

  • Lâcher les chiens : une cavale dans l’ombre des Pyrénées

    Lâcher les chiens : une cavale dans l’ombre des Pyrénées

    Il est des livres qui ne se lisent pas, mais qui vous happent. Qui vous prennent à la gorge et ne vous lâchent plus, vous traînant dans leurs sillages de sueur, de peur et de terre mouillée. Lâcher les chiens, premier roman d’Antonin Feurté, est de ceux-là. Une œuvre qui frappe en pleine face, d’une force narrative incroyable, portée par un rythme syncopé, insoutenable, angoissant. Un rythme qui est celui de la cavale, de la course éperdue d’un homme vers son salut – ou vers son néant.

    Valère, ouvrier dans une usine d’aliments pour animaux, nettoie la merde des chiens. Son quotidien ? Fiente, puanteur, humiliation sous l’œil intraitable d’un patron. Son horizon ? Les murs gris du chenil et, la nuit venue, les ombres armées qui encerclent sa maison. Puis l’irréparable advient. Alors, il fuit. Il plonge dans la gueule des Pyrénées, ces montagnes puissantes et sauvages de son enfance, avec pour seule boussole une carte dessinée par son père. La fuite devient une quête : trouver, au détour des sentes pastorales, un itinéraire vers la terre promise. Là où une autre vie serait peut-être possible.

    Ne vous y trompez pas. La nature, ici, n’est pas un refuge idyllique. C’est une sauvagerie qui engloutit, qui dévore. Antonin Feurté n’écrit pas une pastorale, mais la réalité crasse et cauchemardesque de l’usine, mêlée à l’odeur des aiguilles de pin pourrissantes et des bergeries abandonnées. Son écriture est tendue, précise, efficace. Elle alterne avec une fluidité remarquable entre le présent haletant de la cavale et les retours en arrière qui donnent à l’histoire sa profondeur tragique, sans jamais briser l’élan. On court avec Valère sur les sentiers obscurs, au bord des ravins, des combes, des gouffres noirs. Le souffle est court, les sens en alerte permanente.

    La lecture est profondément sensorielle. Les paysages prennent corps. On sent l’humus, la terre mouillée, la végétation dense, odeurs de pourriture , décomposition . L’usine dévore, la vie broie, et les solutions, nous souffle Feurté, sont radicales. Comment se libérer ? Quel est le vrai chemin vers le paradis perdu ? Le roman ne donne pas de réponses faciles, il trace une ligne d’horizon brisée, aussi dangereuse que libératrice.

    À seulement 23 ans, Antonin Feurté signe un texte d’une maturité et d’une maîtrise impressionnantes. Nourri par son expérience d’intérimaire dans le nettoyage industriel, il développe un style attentif aux silences et à la violence sourde du réel. Lâcher les chiens est premier roman ; un choc brutal , une expérience de lecture physique qui vous laisse essoufflé, les poumons brûlants d’air froid et l’esprit hanté par l’âpreté du monde.

    Si vous avez le courage de vous engager sur ce sentier montagnard obscur, si vous acceptez de plonger dans les enfers de la classe ouvrière pour en ressortir transi et transformé, alors prenez la route. Droit vers la librairie. Ce livre, publié aux éditions Paulsen, vous attend. Il ne vous lâchera plus.

    Lâcher les chiens, Antonin Feurté.

    Éditions Paulsen – 19€.