Catégorie : Conseil

  • Halilović, le sorcier aux œufs d’or

    Halilović, le sorcier aux œufs d’or

    ENES HALILOVIC « GENS SANS TOMBE »

    Je tremble encore. Ma tête est lourde, mon cœur bat la chamade. Des émotions, et bien plus — comme si un esprit puissant planait au-dessus de mon crâne, une lumière étrange, venue de lui, me transperce, et je ne sais plus où je suis : en haut ou en bas, dedans ou dehors. Tout s’est brouillé. Je viens d’achever le livre Gens sans tombe d’Enes Halilović et je m’aperçois qu’il y a une éternité que je n’avais pas voyagé aussi profondément dans la prose. Enes, poète, maestro des mots et du récit, est un guide discret à travers les symboles. Vers le commencement et la fin, vers l’impossibilité de déterminer où l’un s’achève et où l’autre commence, car souvent ils ne font qu’un — simultanés. Bien que, cartésiens, nous croyions tous que l’œuf est le début, la poule ensuite. Et les autruches, alors ?

    Quel monde Enes nous a bâti ! Un monde surréel, dur, palpable ; une onirique imaginaire de l’éveil, songe dur comme la pierre ; une folie emplie de raison. Je n’essaierai même pas de vous résumer ce roman en « pitch », car ce serait une profonde injustice envers l’œuvre. Il existe des livres comme celui-ci — qui ne se lisent pas, mais dans lesquels on vit, on rêve, on sent sur la peau, dans les narines ; qui font mal comme un coup de couteau dans le ventre, qui sentent la mûre, et qui vous caressent et vous éveillent. Tout cela, Monsieur — que dis-je, Monsieur — maestro Halilović l’a rassemblé en seulement 198 pages. Il a réussi à glisser entre les lettres, entre les virgules et les mots, un monde entier, plus d’une vie, beaucoup d’amour, de passion, de fuite, d’empereurs éthiopiens, de sorciers, de magiciennes, de lumières célestes, de cavernes profondes, des renégats, du foot, de la boxe et, bien sûr, quelques autruches. Et un nombre incroyable d’œufs.

    Si vous êtes intéressé par un véritable roman, par un livre qui est une pâte feuilletée aux innombrables strates, par un voyage dans le rêve, les symboles et les signes au bord du chemin — ce livre est l’endroit idéal. Un puits d’eau fraîche, merveilleuse, qui lave de nous, lecteurs, la poussière de la médiocrité, de l’ennui, de la paresse indolente du quotidien et des prétendus « romans » aseptiques, guindés, et de leurs discours soporifiques. Bien plus, il provoque l’apparition d’un autre niveau d’existence. Enes ne raconte pas — il tresse, il crochète, il hérisse des milliers de réalités. Lui, en grand écrivain, ne décrit pas la réalité, ne l’imite pas, mais crée des cosmos et sème, féconde des œufs éparpillés partout. Même si nous ne voyons pas la coquille se fissurer, de chacun de ces œufs quelque chose éclôt — un univers tout entier.

    Ne croyez surtout pas que son roman est quelque divagation creuse. Au contraire, le livre est un véritable plaisir de lecture, accessible au berger du plateau de Pešter comme au professeur d’université — encore que ce dernier ait rarement le goût d’un bon œuf au plat. Tout fourmille de vie, de jeunesse (de folie), de passion, de poésie, de beauté. Bref : un livre immense, gigantesque.

    Enes Halilović est déjà un auteur confirmé, reconnu dans les Balkans et au‑delà — et il le mérite amplement. Il a un sac plein de prix et de distinctions, il est traduit en de nombreuses langues. Il possède une œuvre considérable que je souhaite découvrir et partager avec vous. Je voudrais crier sur les toits qu’il faut lire de tels livres, qu’il nous faut plus d’Enes en ce monde, avec ou sans autruches. Je ne peux que m’incliner devant un tel talent, une telle tendresse, une telle lyrique et une telle universalité. Un grand roman que vous pourrez trouver même dans la petite librairie au cœur de la Picardie.

    Disponible à la librairie Chien Sur La Lune

    Editions Le Bruit Du Monde

    23€

  • « L’ivresse de la violence » de Zoltán Gábor

    « L’ivresse de la violence » de Zoltán Gábor

    Une brume matinale, fine et glacée, nimbe Budapest d’un linceul vaporeux. Tel un esprit évanescent, elle voile les vallées de Buda et le château lointain, estompant les contours de la cité dans une blancheur spectrale. Budapest, en cette fin d’hiver, est une ville de cristal : le givre étreint ses pierres, le brouillard enchaîne ses rives, tandis qu’un vent tranchant balaie les quais du Danube, fleuve puissant et mélancolique. Il est beau, certes, de s’y promener, mais il convient de s’en vêtir lourdement, comme pour se protéger du poids de l’histoire.

    Au fil de la matinée, le vent dissipe les derniers voiles et un soleil « édenté », piquant, vient illuminer ce joyau danubien et ses ponts superbes. Budapest possède une beauté magique, ancrée au cœur de la Pannonie. Impossible de résister à son charme cosmopolite, à sa culture foisonnante, à la singularité de son peuple magyar, dont la langue musicale et lointaine en fait une île linguistique au milieu des Slaves. Cette petite contrée, jadis pilier de la double monarchie austro-hongroise, est un condensé de contradictions et de contrastes.

    Tour à tour grande monarchie puis nation punie par le traité de Trianon, elle perd ses territoires et voit son peuple dispersé en minorités dans quatre États voisins. Cette blessure historique nourrit un nationalisme ombrageux. Pour la seconde fois, la Hongrie choisit l’alliance avec l’Allemagne et se retrouve, une fois encore, dans le camp des vaincus. Le pays bascule alors dans l’orbite soviétique, vécue par beaucoup comme une nouvelle injustice. C’est dans ce contexte que la ville magnifique – ou plutôt ces deux villes, Buda et Pest – devient, à la fin de la guerre, le théâtre du festin bestial des Croix Fléchées, ces « hungaristes » nazis. Il est difficile d’imaginer l’horreur au sein d’une si belle cité, et pourtant elle eut lieu. C’est pour l’affronter que je me suis plongé dans *L’Ivresse de la violence*, œuvre qui m’a entraîné dans les cercles de l’enfer, au cœur même de la ville que j’aime.

    L’intrigue, en sa trame nue, est d’une simplicité terrible. Renner, propriétaire d’une petite usine à Budapest, est arrêté ; son camion est réquisitionné par les Croix Fléchées. Prisonnier de Robi – bourreau zélé, plus que volontaire dans sa fonction meurtrière –, il parcourt la ville au volant, contraint à une descente méthodique dans les cercles de l’enfer : Renner, spectateur impuissant, et Robi, exécutant fanatique, vont passer les derniers jours de la guerre à être les témoins, et pour Renner l’acteur forcé, des atrocités commises par ces fascistes.

    Le roman atteint une intensité insoutenable ; le mal perpétré est à la fois incompréhensible et terriblement tangible. La lecture en devient impossible d’une traite : à certains moments, on croit sentir l’odeur du sang, on perçoit physiquement l’horreur. J’ai dû faire des pauses, tant une telle accumulation d’effroi est rare en littérature. Je me suis d’abord demandé si ces descriptions étaient nécessaires, si l’auteur n’exagérait pas en nous infligeant sans relâche cette litanie sadienne. Mais j’ai compris, au fond de moi, qu’il était impératif de franchir ces limites de l’insoutenable. Seule cette immersion totale permet peut-être de saisir jusqu’où l’homme peut s’enfoncer dans la bassesse et la bestialité.

    Car ce livre ne parle pas seulement de la Shoah, de la Solution finale ; il parle de l’esprit humain, de notre bestialité intime. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller ? À quelle dépravation pouvons-nous soumettre notre prochain ?

    Toute l’atmosphère du roman est apocalyptique. Les « Katioucha » soviétiques pilonnent déjà Budapest, la guerre est perdue, mais les Croix Fléchées s’en moquent. Eux ne sont intéressés que par la mort, la torture, les orgies de violence. Comment est-ce possible ? Au nom de la « race pure magyar », aucune basse vilanie n’est de trop : chrétiens, juifs, et même fascistes moins radicaux passent par les caves de la rue Városmajor. Comment peut-on être habité par un tel mal, entouré des siens, de sa femme, de ses amis, souvent présents et participants à des tortures toujours plus atroces ?

    Tout se déroule dans les quartiers habités de Budapest ; le mal est visible, et tous ferment les yeux. Seul Renner ne peut les fermer, contraint d’être le spectateur de tout, y compris du mal qui s’abattra sur les êtres qui lui sont les plus chers. La majorité de ces pauvres âmes seront abattues au bord du Danube, là où je me suis promené maintes fois – le Danube, un cimetière bleu.

    Dans le monde qui est le nôtre aujourd’hui, il est nécessaire de lire ce livre. Car tout cela est là, sous nos yeux ; tout cela peut arriver de nouveau à côté de chez nous, et cela se reproduit, hélas, en maints endroits du globe. Pendant que nous, Européens de l’Ouest, bien au chaud chez nous, regardons d’insipides séries en engloutissant de la malbouffe, nous avons l’illusion que rien de grave ne peut nous arriver. Ces horreurs nous semblent au‑dessous de notre seuil de perception, reléguées dans nos caves mentales. Pourtant, elles sont possibles, imminentes (Gaza, Syrie, Iran…). C’est pourquoi Zoltán Gábor et son « Ivresse de la violence » constituent une œuvre d’une puissance inouïe, que chacun devrait lire. Mais c’est une lecture qui exige de la force et de la volonté ; on ne la lit qu’une fois, en la survivant, en espérant ne jamais avoir à la vivre réellement.

    Je sais que beaucoup recherchent des lectures faciles, légères. Je sais combien, dans notre monde hyperactif et absorbé par le quotidien, il est difficile de s’atteler à de tels livres. Mais il est nécessaire, il est crucial d’affronter l’innommable.

    « L’Ivresse de la violence » est une plongée dans les abîmes de l’âme humaine, une méditation sur la capacité de l’homme à se métamorphoser en bête. Zoltán Gábor réussit l’exploit de nous rendre palpable l’impensable, sans jamais tomber dans le sensationnalisme. Son écriture, à la fois précise et hallucinée, fait de ce livre un monument littéraire aussi indispensable que douloureux. Une œuvre qui, comme le Danube sous la brume, charrie en ses flots la mémoire des morts et nous sommeille de rester vigilants.

    Ce livre est disponible à la librairie Chien sous la Lune

    Ed. Belfond

    23€

  • L’Instituteur, le chien noir et la Zone intérieure : une quête littéraire dans les décombres de l’Histoire

    L’Instituteur, le chien noir et la Zone intérieure : une quête littéraire dans les décombres de l’Histoire

    L’Instituteur et son chien noir » de Dominique Fouchard 

    Si vous avez un jour contemplé l’œuvre du colossal réalisateur Andreï Tarkovski, vous avez sans doute croisé dans sa filmographie l’inoubliable « Stalker ». Cette vision apocalyptique d’un monde profondément bouleversé après le passage d’une « force » extraterrestre, d’une entité qui nous échappe, se déploie sur un vaste territoire que l’humanité a clôturé et interdit d’accès. Ce territoire se nomme la Zone, et ceux qui peuvent vous y guider (illégalement) s’appellent des stalkers. La Zone, dit la légende, recèle en son centre des « réponses », des solutions aux éternelles questions humaines. Un scientifique et un écrivain, accompagnés d’un stalker qui sert de guide, s’y engagent pour le plus essentiel des voyages, à la recherche de réponses existentielles.

    Tout au long de ce périple profondément lyrique, mystérieux, mystique et onirique, un « Chien » les suit. Un chien noir, précisément. Il rôde, n’est pas toujours visible, mais est constamment présent.

    Le roman de Dominique Fouchard s’intitule « L’Instituteur et son chien noir ». D’emblée, il a réveillé en moi les images de « Stalker ». Soyons clairs : de prime abord, « Stalker » et « L’Instituteur » n’ont rien de commun. L’étrange et contemplative cryptomystique science-fiction d’un côté, la prose littéraire et sobre de Monsieur Fouchard de l’autre, semblent incompatibles. Pourtant, à un niveau plus profond, moi, lecteur, je me suis aussitôt retrouvé habité par les plans de Tarkovski. Plus je m’enfonçais dans la matière de Fouchard, plus je pénétrais dans la Zone. Simplement, cette « Zone » de Fouchard est en apparence ordinaire, banale, quotidienne. Mais elle est à nouveau profondément « humaine » et emplie d’une quête de réponses.

    Un jeune instituteur obtient un poste de remplacement, succédant à un précédent maître hospitalisé pour alcoolisme et troubles psychiques, retrouvé inconscient près de l’école de campagne avec une bouteille d’alcool à brûler. Histoire banale en surface : la femme de l’instituteur est partie avec un autre, plongeant le malheureux « hussard » dans l’alcool et une profonde dépression. Le jeune remplaçant découvrira par hasard que derrière cet « alcoolisme » se cachent des raisons plus profondes que de simples problèmes conjugaux. L’ancien instituteur est un vétéran de la guerre d’Algérie. Cette expérience l’a radicalement transformé, a fait de lui une personnalité déchirée, pleine de secrets et d’histoires inachevées.

    Notre jeune héros se lancera dans une enquête, une poursuite de la « vérité » et de « l’explication ». Mais une fois entré dans la grise « zone » des secrets, des vérités inavouables et des traumatismes, il est très difficile d’en trouver la sortie. Dominique est notre « Stalker » ; il nous guide à travers ce monde disparu des années 1970, encore en convalescence du joug du passé colonial et de la guerre, dont l’influence sombre et lourde a pesé sur des générations.

    Naviguant avec maestria entre l’intime et l’historique, Monsieur Fouchard ne succombe jamais à la simplicité narrative, à une littérature démonstrative où tout serait « prémâché » et « servi ». À l’instar de Tarkovski (ou des frères Strougatski, auteurs du roman « Pique-nique au bord du chemin » qui inspira le film), nous errons dans des paysages de vie et d’existence qui ne sont qu’un décor ; la vraie histoire est dans la Zone, en nous, et dans ces récits que nous ne pouvons raconter facilement. Là se trouve la « Chambre », le centre de toutes les réponses. La guerre, la souffrance, l’amour, la trahison, le poids de l’héritage et des vérités tues, leur transmission, vivent dans ce roman puissant.

    Le choix d’un personnage en apparence banal, l’instituteur, n’est pas fortuit. L’instituteur nous instruit, mais de quoi ? Tout ce que nous avons appris est-il vérité, réalité ? Ou n’est-ce que le commencement, le fondement de la construction humaine ? Et qui instruit l’instituteur ? La quête et l’apprentissage durent toute la vie, et nous découvrons souvent que l’instituteur ne nous a donné que les bases, les préceptes sur lesquels nous devons construire, et parfois déconstruire. Des fondations tantôt solides et puissantes, tantôt fragiles, branlantes, qu’il faut sans cesse retravailler, surélever.

    Dominique Fouchard montre peut-être aussi que deux générations, à seulement quelques années d’écart, sont séparées comme par des siècles. Ainsi, la quête de notre jeune stalker devra-t-elle pénétrer la « zone » intérieure de son collègue qui l’a précédé.

    Et le chien, noir comme la nuit, est toujours là. Symbole du compagnon fidèle, de la chaleur et de la proximité, mais aussi des ténèbres, de la dépression, errance et des périodes difficiles. Chez Tarkovski comme chez Fouchard, il est toujours quelque part à nos côtés, dort à nos pieds et attend que nous le remarquions, que nous nous intéressions à lui. En un sens, créature intuitive, le chien vit sa vie, ne cherche pas à être compris ni expliqué, il « est ». C’est pourquoi il nous montre parfois le vrai chemin, même lorsqu’il est le plus noir et a le regard le plus triste.

    Je ne peux que vous recommander ce roman. Vous n’y trouverez pas de simples explications, mais une quête de réponses. Comme le dit Yi Quing : « Le but n’est pas seulement le but, mais aussi le chemin qui y mène. » Ce livre vous décrit le chemin, en compagnie d’un chien noir. En le parcourant, vous comprendrez combien le chemin importe plus que la destination.

    « L’Instituteur et son chien noir » de Dominique Fouchard est disponible à la librairie Chien Sur La Lune, tout comme le roman Arcadi et Boris Strougatski, « Stalker », si vous souhaitez aller un peu plus loin dans l’exploration de ces zones secrètes de l’âme humaine.

  • Mother Mary Comes To Me( Mon Refuge  et Mon Orage) : L’Inde comme matière intime

    Mother Mary Comes To Me( Mon Refuge et Mon Orage) : L’Inde comme matière intime

    Nous rêvons tous, nous fantasmons une Indie chatoyante. Une terre de sadhus hilares, de yogis, de gourous, de saints barbus à moitié nus plongeant dans les eaux troubles du Gange. Nous avons tous entendu parler de Gandhi, de Nehru, de la lutte pour la libération de l’Empire britannique, de la victoire « non-violente » contre l’occupant (un mythe absolu, mais nous en reparlerons une autre fois). Nous nous intéressons moins à la terre de la violence extrême, de la guerre interconfessionnelle permanente, des massacres sanguinaires de musulmans, de la misogynie exceptionnelle, des viols, des féminicides. La terre de l’intégrisme religieux, de l’intolérance et du chauvinisme radical. Tout cela, nous pouvons le trouver dans le livre d’Arundhati Roy, qui est une sorte d’autobiographie, de sa vie mais aussi du sous-continent indien.

    Roy nous raconte l’histoire de sa vie, de sa relation complexe avec sa mère, une héroïne et antihéroïne incroyable, d’où le titre exceptionnellement beau du livre en anglais : « Mother Mary comes to me » — car sa mère s’appelait Mary, une chrétienne indienne qui éleva seule Arundhati, le père étant disparu tôt dans la vie de l’écrivaine. Une femme qui, comme l’Inde, est pleine des contradictions d’un conflit entre une tradition multimillénaire et une vision moderne du monde. C’est de ce rapport chaotique avec sa mère qu’a surgi la brillante personnalité créative de Roy, qui a travaillé dans le cinéma, écrit, et participé aux luttes collectives de type altermondialiste.

    Arundhati Roy est le visage joyeux et lumineux d’une Inde qu’elle ne cesse d’interroger, et son livre est un voyage, un tourbillon d’une force immense. Dommage que le titre français ait été changé en « Mon refuge et mon orage », car le titre original recèle tant de symboles, des Beatles à la Bible. La romancière nous raconte avec maestria tout ce qui fut une quête : celle de la mère, des racines, mais aussi de l’identité. Plongez-vous dans la vie aux multiples strates d’Arundhati Roy, et dans les senteurs, les couleurs et les visages contrastés de l’Inde et de son histoire récente.


    [Arundhati Roy, née en 1961, est une romancière, essayiste et militante indienne de renommée mondiale. Lauréate du prix Booker en 1997 pour son premier roman Le Dieu des petits riens, elle est autant célébrée pour son écriture lyrique et sensorielle que pour ses essais politiques percutants, dénonçant sans relâche le nationalisme hindou, les inégalités sociales et les désastres écologiques. Son œuvre, à la croisée de l’intime et du politique, incarne cette « Inde qui argumente » contre l’« Indie qui obéit », pour reprendre ses mots.

    Mon Refuge et Mon Orage , Gallimard ,24€

  • LUKAS BARFUSS – « Une héroïne du prolétariat »

    LUKAS BARFUSS – « Une héroïne du prolétariat »

    As soon as you're born, they make you feel small
    By giving you no time instead of it all
    Till the pain is so big you feel nothing at all.
    *
    Dès l’origine, ils vous amenuisent
    En vous offrant le vide là où devrait régner le tout,
    Jusqu’à ce que la douleur, trop vaste, ne soit plus qu’un silence.
    *

    Oui, Lennon, jadis, chantait déjà ce héros ouvrier, broyé par le système, la société, l’existence même. De même, chez Lukas Barfuss, Adeline, fille d’immigrés italiens à Zurich, incarne avec une vérité crue cette héroïne du prolétariat. De la naissance à l’âge adulte, sa vie est une lente mouture sous les rouages d’un ordre sans pitié. Rien ne suit la pente du bonheur dans son existence cabossée ; chaque pas en avant semble lui arracher deux en arrière, parfois un kilomètre entier.


    Nous sommes dans les années 70, mais le système qui régit encore nos vies y dévoile jour après jour son visage hideux, écrasant sans relâche l’infortunée Adeline, jusqu’à ce qu’elle décide de ressaisir son destin et tente une sécession d’avec cette société impitoyable. Seule, avec une fillette issue d’une union évanouie – le père ayant disparu sans laisser de traces –, Adeline se risque à un saut dans l’inconnu. Parviendra-t-elle à s’en extraire ? C’est là que réside le suspense de ce roman social d’une acuité remarquable.
    Barfuss nous immerge dans le quotidien des invisibles, des sans-voix, des illettrés condamnés aux tâches subalternes, aux usines, aux cafés sordides, face à l’hypocrisie de pervers avides de chair fraîche. L’héroïne devra puiser en elle la force de traverser ces épreuves, survivre et arracher sa fille à la reproduction d’une condition sociale inéluctable.


    Quiconque apprécie la veine « brechtienne » en littérature, cette observation à la fois âpre et précise des vies ouvrières, se doit de s’immerger dans ce roman aussi magnifique que brutal. Barfuss rend un visage et une voix à ceux que l’on ne regarde pas – rareté précieuse dans le paysage littéraire contemporain.

    Ils vous blessent chez vous, vous frappent à l’école,
    Vous haïssent si vous êtes intelligent, et méprisent l’idiot,
    Jusqu’à ce que vous soyez si terriblement fou que leurs règles n’aient plus de sens.*

    They hurt you at home and they hit you at school
    They hate you if you’re clever and they despise a fool
    Till you’re so fucking crazy you can’t follow their rules
    A working class hero is something to be
    …*

    Extrait du roman :
    « Mais à présent tu sais ce que les marchands d’esclaves redoutent le plus. Ta conscience. Et crois-moi, ils mettront en œuvre tout ce qui est en leur pouvoir pour que tu continues à mener une vie de clébard, que tu te plies au conditionnement qu’ils t’ont inculqué. Ils ne veulent pas que tu t’éduques, tu ne peux leur servir que si tu es bien dressée, bien domptée. »

    *Working Class Hero – John Lennon

    Editions ZOE

    21€50

  • Michael Parenti, le Tribun Populaire

    Michael Parenti, le Tribun Populaire

    Michael Parenti, le tribun du peuple, vient de nous quitter à 92 ans, mais son combat, lui, est plus vivant que jamais. L’être humain est un animal social, et la politique n’est pas une option – elle est là, partout, elle imprègne chaque aspect de notre existence. On peut bien prétendre que la lutte des classes est un vieux concept dépassé, que le capitalisme libéral est l’aboutissement parfait de l’histoire, que « There Is No Alternative », tout cela n’est que poudre aux yeux. Comme l’a résumé Warren Buffett, le plus grand succès des riches a été de convaincre les pauvres que cette lutte n’existe pas. Mais elle existe bel et bien, et c’est nous qui la remportons. Heureusement, des voix fortes et claires ont toujours refusé ce darwinisme social, cette guerre du marché contre les plus faibles. Michael Parenti fut l’une de ces voix, peut-être la plus percutante et la plus accessible de sa génération.

    Né dans une famille d’immigrants italiens ouvriers du Bronx, Parenti n’a jamais perdu de vue ses racines. Docteur de Yale, il a pourtant tourné le dos à l’académie complaisante pour se consacrer à l’éducation populaire. Il ne s’est jamais perdu dans l’autopromotion ou le jargon creux de tant de « guerriers culturalo-marxistes ». Son objectif était simple : armer la classe ouvrière, la paysannerie, l’intelligentsia honnête avec des outils pour comprendre le monde. Et il y est parvenu magistralement. Ses livres, ses conférences, son humour mordant ont influencé des générations de militants aux États-Unis, en Europe et ailleurs.

    Parenti jouit d’un statut culte chez ceux qui ont compris que la gauche sociale-démocrate occidentale n’est qu’un mensonge, un soutien à l’impérialisme et au capitalisme oligarchique. Le capital est cruel, intransigeant, impérialiste dans son essence. Son avidité est sans limite, sa volonté de pouvoir illimitée. Parenti a su nous expliquer cela sans théorisation infinie, sans la langue de bois d’une gauche tiède et complice. Parmi ses œuvres phares traduites en français, on trouve « Le Mythe des jumeaux totalitaires », « Tuer une nation. L’assassinat de la Yougoslavie » et « Le Visage de l’impérialisme ». Ces livres sont des armes. Ils déconstruisent les mensonges de l’empire, démolisse les narratifs des médias serviles et des intellectuels de service, et nous donnent une boussole pour lutter contre le mal radical que sont le capitalisme et l’impérialisme.

    Parenti nous a toujours rappelé une vérité fondamentale : la démocratie n’existe que pour une élite, pour la clique oligarchique et ploutocratique. Quand Tom Cruise vole dans un F16 flambant neuf, ce n’est pas pour la gloire des droits de l’homme, c’est pour bombarder au napalm, à l’uranium appauvri, des villages du Vietnam à l’Irak, de la Libye à la Yougoslavie. La liste est sans fin. Et notre malheureuse Union européenne, comme un parasite accroché à la fesse de l’empire américain, participe avec soumission ou se tait lâchement devant les génocides, les guerres illégales, les coups d’État.

    Son analyse frappe juste : la politique étrangère des États-Unis est un projet d’expansion économique, pas de démocratie. Le système politique américain est une ploutocratie où la grande richesse dicte tout. Les médias grand public sont des « médias de service », diffusant une propagande culturelle pour l’élite au pouvoir. Parenti réaffirmait avec force la pertinence de la lutte des classes comme moteur de l’histoire, rejetant avec mépris les théories de la fin de l’histoire et du darwinisme social. Il fustigeait la gauche modérée, cette gauche libérale complice qui refuse de remettre en cause les fondements du capitalisme et participe aux guerres « humanitaires ».

    Ne vous laissez pas tromper par Wikipédia, par les gros titres ou par les IA comme ChatGPT qui vous dépeindront Parenti comme un vieux fou, un agitateur extrémiste. Tout ce que vous lirez sur lui est caricaturé, manipulé. Il faut lire son œuvre, et non pas lire sur lui. Son style était clair, direct, sarcastique, plein d’un humour mordant. Ses conférences étaient des moments d’esprit révolutionnaire pur, de rhétorique percutante. Il était le tribun du peuple moderne.

    Aujourd’hui, alors que l’impérialisme occidental est en phase terminale, que les médias ne sont plus qu’une répétition vulgaire de directives, une phraséologie belliciste et un militarisme fascisant, l’œuvre de Parenti est plus vitale que jamais. Si un lieu existe au-delà de cette vie, on peut l’imaginer là-haut, en train d’agiter, de moquer et de critiquer les hiérarchies célestes. Repose en paix, camarade. Ton combat est le nôtre.

    MICHAEL PARENTI 1933-2026


    Michael Parenti (1933-2026) était un politologue, historien et militant américain d’origine italienne. Né dans le Bronx à New York, il obtient un doctorat en science politique à l’Université Yale en 1962. Refusant de se conformer aux conventions académiques, il quitte l’université pour se consacrer à l’éducation populaire, devenant une voix majeure de la gauche radicale aux États-Unis. Ses travaux, ancrés dans une analyse marxiste, dénoncent l’impérialisme américain, la ploutocratie, et les médias comme instruments de la domination de classe. Par son style clair, direct et sarcastique, il a influencé des générations de militants à travers le monde.

    Bibliographie sélective

    En français :

    • Le Mythe des jumeaux totalitaires (éditions Delga, 2013)
    • Tuer une nation. L’assassinat de la Yougoslavie (éditions Delga, 2015)
    • Le Visage de l’impérialisme (éditions Delga, 2012)
    • Démocratie pour les riches (éditions Aden, 2007)
    • Histoire et lutte des classes (éditions Delga, 2019)

    En anglais (quelques titres phares) :

    • Inventing Reality: The Politics of News Media (1986)
    • Against Empire (1995)
    • The Assassination of Julius Caesar: A People’s History of Ancient Rome (2003)
    • The Culture Struggle (2006)
    • God and His Demons (2010)
  • Lâcher les chiens : une cavale dans l’ombre des Pyrénées

    Lâcher les chiens : une cavale dans l’ombre des Pyrénées

    Il est des livres qui ne se lisent pas, mais qui vous happent. Qui vous prennent à la gorge et ne vous lâchent plus, vous traînant dans leurs sillages de sueur, de peur et de terre mouillée. Lâcher les chiens, premier roman d’Antonin Feurté, est de ceux-là. Une œuvre qui frappe en pleine face, d’une force narrative incroyable, portée par un rythme syncopé, insoutenable, angoissant. Un rythme qui est celui de la cavale, de la course éperdue d’un homme vers son salut – ou vers son néant.

    Valère, ouvrier dans une usine d’aliments pour animaux, nettoie la merde des chiens. Son quotidien ? Fiente, puanteur, humiliation sous l’œil intraitable d’un patron. Son horizon ? Les murs gris du chenil et, la nuit venue, les ombres armées qui encerclent sa maison. Puis l’irréparable advient. Alors, il fuit. Il plonge dans la gueule des Pyrénées, ces montagnes puissantes et sauvages de son enfance, avec pour seule boussole une carte dessinée par son père. La fuite devient une quête : trouver, au détour des sentes pastorales, un itinéraire vers la terre promise. Là où une autre vie serait peut-être possible.

    Ne vous y trompez pas. La nature, ici, n’est pas un refuge idyllique. C’est une sauvagerie qui engloutit, qui dévore. Antonin Feurté n’écrit pas une pastorale, mais la réalité crasse et cauchemardesque de l’usine, mêlée à l’odeur des aiguilles de pin pourrissantes et des bergeries abandonnées. Son écriture est tendue, précise, efficace. Elle alterne avec une fluidité remarquable entre le présent haletant de la cavale et les retours en arrière qui donnent à l’histoire sa profondeur tragique, sans jamais briser l’élan. On court avec Valère sur les sentiers obscurs, au bord des ravins, des combes, des gouffres noirs. Le souffle est court, les sens en alerte permanente.

    La lecture est profondément sensorielle. Les paysages prennent corps. On sent l’humus, la terre mouillée, la végétation dense, odeurs de pourriture , décomposition . L’usine dévore, la vie broie, et les solutions, nous souffle Feurté, sont radicales. Comment se libérer ? Quel est le vrai chemin vers le paradis perdu ? Le roman ne donne pas de réponses faciles, il trace une ligne d’horizon brisée, aussi dangereuse que libératrice.

    À seulement 23 ans, Antonin Feurté signe un texte d’une maturité et d’une maîtrise impressionnantes. Nourri par son expérience d’intérimaire dans le nettoyage industriel, il développe un style attentif aux silences et à la violence sourde du réel. Lâcher les chiens est premier roman ; un choc brutal , une expérience de lecture physique qui vous laisse essoufflé, les poumons brûlants d’air froid et l’esprit hanté par l’âpreté du monde.

    Si vous avez le courage de vous engager sur ce sentier montagnard obscur, si vous acceptez de plonger dans les enfers de la classe ouvrière pour en ressortir transi et transformé, alors prenez la route. Droit vers la librairie. Ce livre, publié aux éditions Paulsen, vous attend. Il ne vous lâchera plus.

    Lâcher les chiens, Antonin Feurté.

    Éditions Paulsen – 19€.

  • La carte des souvenirs égarés

    La carte des souvenirs égarés

    Avez‑vous vécu ces moments où vous vous sentiez totalement égaré, désorienté ? Il est des instants dans l’existence où nous sommes submergés par la tristesse, le stress, la solitude, l’errance, la perte. De telles périodes nous rendent parfois mélancoliques, confus, et bien souvent, nous devenons amers, irrités, voire agressifs. Car l’impression est forte que quelque chose de vital nous a été arraché, que l’injustice nous a frappé ; tout semble infiniment lourd et compliqué. La concentration nous manque, l’agilité s’émousse, nous oublions jusqu’aux informations les plus banales. Tout cela n’est souvent qu’une fatigue passagère, un stress, un surplus d’obligations, une mélancolie éphémère. Mais imaginez ce que vivent ceux pour qui cet état est permanent, et pour qui l’amélioration n’est qu’un rêve lointain.

    La prémisse de Là où tu vas est justement cette volonté de comprendre cet état durable. Nous avons tous dans notre famille (ou nous avons eu) – ou nous avons connu – quelqu’un qui souffre de maladies neurodégénératives gériatriques, au premier chef la maladie d’Alzheimer, mais aussi beaucoup d’autres affections graves de la « conscience » devenues des pathologies chroniques et lourdes chez les personnes âgées.

    L’épouse de l’auteur – Marie, donc – prend soin et accompagne des personnes atteintes de ces maladies. Son métier n’est pas de guérir, ni seulement de soigner. Son travail est aussi de redonner de la dignité, de maintenir et d’encourager une dynamique de « normalité », plutôt que d’infantiliser et d’enfermer, d’identifier, d’assimiler la personne à sa pathologie. Bien que cela puisse sembler un projet « utopique » dans une société où les vieux et les malades sont relégués dans des institutions conçues comme des antichambres de la mort immanente. Nous avons tous entendu parler des scandales qui ébranlent les EHPAD, où les personnes âgées, souffrantes, oubliées, sont manipulées comme des objets qu’il faut parfois laver, ranger au bon endroit, sans aucune humanité ni prise en compte de leur condition humaine, de leur individualité.

    Cette bande dessinée montre d’autres possibles, une approche différente, plus humaine. Celle qui n’assimile pas le malade à sa pathologie, mais qui privilégie l’individu en tant que personne unique, qui souffre mais cherche encore à être respectée et comprise, à qui l’on permet de rester partie prenante du monde, de la société, de la famille. Cette magnifique œuvre parle d’une triade : celui qui souffre, ses proches et l’aidant(e). Chacun, à sa manière, lutte et cherche des solutions face à ce fléau du XXIe siècle. Ainsi, l’épouse d’Étienne s’inscrit dans une dynamique d’être avec, non d’être pour. Elle s’efforce d’être auprès des malades comme une canne, une béquille, une prothèse – mais une prothèse empathique et humaine, qui ne voit pas les vieux comme des séniors infantilisés (dont il faudrait s’occuper comme de robots inconscients), mais comme des êtres qui sont comme nous, simplement perdus dans le chaos mental que provoque la maladie. Chaque geste, chaque parole, chaque acte est pensé pour aider la personne malade à faire par elle‑même, à préserver son autonomie dans les limites du possible, pour alléger la vie des conjoints, des enfants, de la famille – car eux aussi, d’une manière indirecte, souffrent de la même maladie que les aînés.

    Pour conclure, Là où tu vas est bien plus qu’une bande dessinée : c’est une œuvre profondément humaine, une ode à nous tous. À notre capacité d’être présents pour l’autre, non seulement comme un secours, mais aussi comme un témoin de ce que nous pouvons tous traverser – et qui pourrait nous arriver un jour. Nous souviendrons‑nous ? Nous en aurons‑nous la volonté, puisque nous en avons encore la capacité ? Tout dépend de nous‑mêmes, de notre décision de nous souvenir et de notre engagement à rester là pour ceux qui, trop facilement, oublient ; pour ceux qui ont besoin de notre esprit, encore vif.

    Étienne Davodeau, né en 1965, est l’un des auteurs majeurs de la bande dessinée française contemporaine. Son œuvre, ancrée dans le réel, explore avec une humanité profonde les liens sociaux, le monde du travail et les grandes questions de société. Il est notamment connu pour des récits documentaires tels que Les Mauvaises Gens (sur le syndicalisme) ou Rural ! (sur le monde agricole).

    « Là où tu vas » Etienne Davodeau

    Futuropolis

    24€

  • Votre cure de désintoxication des romans interminables : « Killing Me Softly » de Jacky Schwartzmann

    Votre cure de désintoxication des romans interminables : « Killing Me Softly » de Jacky Schwartzmann

    Dans le doux confinement de son cinques-pièces du 15ᵉ arrondissement, donnant sur un balcon trop étroit pour faire pouser un basilic ouzbeque rare , excellent pour probleme des pieds plats , Élodie – quarante-deux ans, ex-prof de yoga vinyasa et épilatrice certifiée – rumine. Son mari, Guillaume, l’a quittée pour « se reconnecter à la terre » au Nicaragua, où il cultive du coton bio en polyamour avec Lucía, une chamane locale dont la forêt sacrée a été rasée par des multinationales (ou peut-être par des promoteurs, les détails sont flous, mais l’intention est vertueuse).

    Élodie, elle, se reconnecte à sa douleur. Chaque matin, elle observe la lente descente d’une feuille morte du marronnier de la cour, métaphore de son propre effeuillement. Elle écrit des messages qu’elle ne poste pas sur un forum dédié aux « âmes sensibles en transition ». Elle médite sur le bruit des scooters, y décelant une symphonie urbaine du désarroi. Possible Goncourt 2026…

    Et puis il y a les TGV de la littérature, des romans avec lesquels on file comme une flèche, tout est terriblement rapide comme sur les premiers albums de Metallica et Megadeth. Killing me softly de Schwartzmann est exactement ça : un projectile hypersonique, qui se lit d’une traite, en une nuit. Pas une seconde d’ennui. Que de l’action folle, une envie irrépressible de ne pas dîner, de ne pas dormir, de ne même plus respirer — juste lire et délirer avec Jacky.
    Parce que ce roman est une joyeuse folie, pleine de digressions hilarantes, de situations improbables. Les frères Coen peuvent aller se rhabiller : Jacky is in the house !

    Ça vous dirait de savoir quel rayon chez Leroy Merlin est le meilleur pour dénicher l’outil indispensable à la section de teub ? Comment chier dans un bain therapeutique ? Quel métier paie bien mais stressé autant qu’un trader (non, pas comptable) ? Pourquoi les solos de guitare interminables sont dangereux pour la santé ? Pourquoi Masque et la plume peut rendre les gens nerveux au point de provoquer des drames ? Pourquoi il faut toujours être sur les nerfs avec papi et ses activités politiques ? Tout ça et bien plus encore, vous le découvrirez dans ce roman exceptionnellement drôle, Killing me softly, savant mélange de trash, de roman noir, d’humour façon frères Coen revisité dans le Doux, et de vitesse punk crust radical.
    Vous trouverez tout ça et encore plus dans ce livre génial.

    Killing me softly de Jacky Schwartzmann est une lecture radicalement, ultra, violemment divertissante. Un rythme de maître, un style ultra-lisible et original, pas une miette d’ennui ni de longueur, tout est parfaitement dosé.
    Alors vite, chez votre libraire préféré — on a aussi d’autres romans de l’excellent Jacky !

    Killing me softly
    15,90 €
    Manufacture des Livres

  • Champ des Méduses : quand le polar serbe (yougoslave) vous pique

    Champ des Méduses : quand le polar serbe (yougoslave) vous pique

    Alors voilà, y’a cette idée reçue tenace comme une vieille colle : les pays d’Europe de l’Est, ce serait des contrées où on vit en noir et blanc. Comme si on était plongé dans un film de Béla Tarr ou de Kieslowski, avec des ruines partout, des trucs cassés, et des hordes de gens déprimés qui font la queue pour acheter un demi-kilo de farine dans un supermarché tout droit sorti d’un calendrier « Bonne année 1984 » de Timișoara, avec le portrait de Nicolae Ceaușescu tenant un bouquet de fleurs et une pionnière toute guillerette sur son aile.

    Non. L’Europe de l’Est n’est pas comme ça. Et ne l’a jamais été. Elle a eu ses démons, ses problèmes, ses hauts et ses bas, mais elle a toujours été à des années-lumière de tous ces clichés.

    Première précision, et pas des moindres : les républiques de l’ex-Yougoslavie ne sont PAS des pays d’Europe de l’Est. Elles n’ont jamais fait partie du CAEM ni du Pacte de Varsovie. Elles sont soit balkaniques (Europe du Sud-Est), soit ce qu’on appelle la Mitteleuropa (Europe centrale). Et elles ont toujours suivi leur propre chemin de développement, même sous le socialisme.

    La Yougoslavie, c’était le pays fondateur du mouvement des non-alignés, un État socialiste moderne avec un système hybride (le meilleur mélange de socialisme, d’autogestion et d’un « capitalisme léger et humain » – bon, ok, « capitalisme humain » c’est un oxymore total, mais c’était la Yougoslavie, quoi). La Yougoslavie a donné naissance à une culture pop incroyable : cinéma, musique, littérature, BD, folk, rap, reggae, punk, cold wave, metal… Chez le camarade Tito, tout était possible.

    Les gens vivaient modestement mais bien, voyageaient pas mal (les Yougoslaves étaient les bienvenus à l’Ouest, à l’Est, et même au Sud, tiens). Hyper éduqués, d’une culture générale large, le Yougoslave était l’apogée du rêve hippie-gauchiste, un homme libre dans une société dite « totalitaire » à parti unique.

    Évidemment, tout cet édifice multiculturel, multiethnique, multilingue (même si le serbo-croate était parlé dans 70% du pays, il existait d’innombrables variantes de la langue, plus le slovène, le macédonien, l’albanais, le hongrois, le ruthène, le slovaque…) tenait sur des bases fragiles. Un pays jeune, obsédé par les problèmes non résolus du passé, surtout la guerre fratricide de 41-45 qui s’est gentiment prolongée de 90 à 96 avec l’aide chaleureuse des « traîtres à leur propre sang » – les nababs locaux des six républiques – et des pacificateurs occidentaux avec leurs cargaisons de pacifisme sous forme de fusils tchèques, allemands, américains, de bombes, de howitzers et autres outils de paix.

    Oto Oltvanji est un enfant de cette Yougo-pop culture (comme votre libraire). Un type qui a vécu une bonne partie de sa vie dans cette Yougoslavie pop, cool, sympa . Et l’autre partie dans la période post-apocalyptique 1990-2000, qui a vu 4 guerres civiles, le bombardement de l’OTAN, les sanctions, la famine, l’effondrement du système, une transition dégueulasse (le pillage des ressources et des biens publics par la nouvelle oligarchie capitaliste, mais cette fois « démocratique », ce qui, vous en conviendrez, donne un ton totalement meilleur à toute la composition).

    Bref, en tant que jeune vieux bonhomme comme ça, il ne peut qu’être complètement schizophrène. Comme 99% des citoyens de l’ex-Yougo. Blague à part, « Le Champ des Méduses », un roman policier, est une sortie exceptionnelle de cette phase psychotique des années 90 dans les Balkans. Oto a écrit un livre léger, drôle, dynamique. Plein d’humour non forcé, de charme et d’une élégance cool ,un mélange de polar et de road trip.

    Sceptique, ex-journaliste, détective privé dans la nouvelle Serbie capitaliste, reçoit pour mission de percer le mystère de la disparition d’une fille et de sa mère – l’une a disparu dans les années 80, l’autre dans la première décennie du 21e siècle. Le détective belgradois devra résoudre quelques histoires apparemment très éloignées et les assembler en une grande histoire, que bien sûr on ne peut pas vous révéler, parce que ce serait un spoiler total.

    Ce livre, même s’il traite de thèmes assez sombres, reste très solaire et lumineux. Skeptik est un sympathique bonhomme de type balkanique, relativement flegmatique, amateur de bonne goutte, amoureux de musique – d’ailleurs, ce roman se déguste mieux avec du bon rock ex-yougo sur votre tourne-disque ou sur une plateforme (beurk). Son style est drôle , amusant, et tire peu vers ce classique « gloom » balkanique et ce vibe « glad to be sad » qui caractérise la littérature serbe moderne. Oltvanji a toutes les clés du genre au bout des doigts, il nous guide en maître à travers l’histoire, on ne s’ennuie pas une seconde.

    Ce roman est le premier de cet auteur traduit en français, publié par les éditions Agullo qui ont un catalogue exceptionnel d’auteurs (Varesi, Pavicic, Paulin, Khaloua). Le roman d’Oto est encore un excellent titre dans leur excellente sélection.

    Donc vous savez ce qui vous reste à faire : faites-vous une playlist de bonne musique ex-yougo (EKV, Azra, Idoli, Haustor, Buldozer, Darkwood Dub, Rambo Amadeus, Obojeni Program), installez-vous dans votre Yugo ou votre Zastava 101 (les légendaires antiquités automobiles yougoslaves) et partez en route pour Rovinj, sur la lumineuse Adriatique, où parfois, si vous ne faites pas attention, une méduse peut vous piquer. Et la brûlure de méduse, ça gratouille encore des années après la rencontre. Comme ce roman qui vous pique agréablement et ne s’oubliera pas facilement, d’autant qu’il y aura sûrement d’autres aventures de Sceptique.

    Et bien sûr, le roman est disponible dans votre librairie préférée « Chien Sur La Lune ».

    « Le Champ des Méduses » d’Oto Oltvanji

    Éditions Agullo

    22,90 €