Étiquette : Bistrot mythique

  • « Plan  Blanc  » de Médoc — des amateurs mais meilleurs que des pros

    « Plan Blanc » de Médoc — des amateurs mais meilleurs que des pros

    « LES AMATEURS » — Yan Lespoux

    Dans les années 90, j’vivais dans un bled avec genre dix mille pécores. Une rue principale, deux-trois commerces, un hôtel local qui sentait la gloire socialiste d’époque — à l’époque déjà en ruine. On connaissait chaque coin du patelin par cœur, chaque rue avait plus aucun mystère à vendre. Y avait deux bistrots : Chez Gil et Chez Joe. Deux bars cultes dans ce trou du cul du monde. Ils rassemblaient une faune et une flore bigarrées : jeunes, vieux, fins, tordus. Des vétérans de guerre, des petites frappes du coin, des dealers, des mômes de toutes les obédiences (punk, métal, indie, grunge, skinheads, vintage rock 60-70), des excentriques du village, des malades mentaux, et des péquenauds de passage…

    Chaque bistrot a connu son quart d’heure de gloire et ses traversées du désert. Ça changeait de proprio des années 80 jusqu’en 2000, où l’un comme l’autre ont fini par clamser, envoyés au cimetière de l’histoire. Des milliers de nuits de ouf, des histoires d’amour, des bastons, des cuites (parfois fatales), des amitiés, du sexe en quatrième vitesse, des concerts — tout ça s’est évaporé comme si ça n’avait jamais existé. Y a plus que les vieux briscards (comme ton serviteur) qui se souviennent de ces putains d’années de gloire.

    Le roman de Yan Lespoux, Les Amateurs, m’a filé un sacré coup de nostalgie au bide. Parce que dans le fin fond du Sud-Ouest de la France, y a une région où il existe probablement un endroit, un rade, où tout est comme j’aimais ça à l’époque. Bien sûr, c’est pas vraiment la Yougoslavie des années 90, mais l’esprit barré, l’esprit d’la marge, il est là. Le seul troquet où, au milieu d’un hiver qui n’en finit pas, tu peux te perdre dans des histoires, des « moments », observer des zigotos bien chelous, trouver une âme sœur, la chaleur du vin chaud, des partenaires pour organiser toutes sortes de « parallèles » activités, un juke-box, un cirque à pas cher et une patronne légendaire + sa mère.

    Yan nous emmène en 2019 dans la fameuse « marée blanche » qui n’a pas vu la neige mais qui a vu le blanc, ça oui. Des dizaines de paquets — pas ceux du Père Noël, non, d’une valeur vachement plus conséquente — se sont échoués sur les côtes du Médoc. Deux-trois caves de passage, des clients du bar, sont tombés sur des cadeaux de Noël d’origine « italo-colombienne ». Une super nouvelle pour les heureux trouvards, mais aussi des emmerdes cosmiques à cause de leur méconnaissance du marché, des transactions, et de la culture commerciale de la ‘Ndrangheta et des Cartels. Le bled endormi et son troquet de légende deviennent le centre névralgique du « team building » des start-uppeurs locaux de la poudre blanche.

    Yan Lespoux a pondu un putain de roman sympa, drôle, joyeux. Impossible de pas kiffer la chaleur et l’humour sans méchanceté avec lesquels il dépeint sa clientèle (la tribu locale). Chacun et chacune avec son surnom — parce que presque personne n’est appelé par son petit nom de baptême. Chacun avec ses histoires de vie plus ou moins intéressantes, ses aspirations, ses rêves, mais aussi ses faiblesses, ses galères. Tout dans ce roman est huilé, fluide. Jamais chiant, le livre se lit comme quand un Pastis bien frais descend le gosier et réchauffe l’esprit — sans même que tu sentes que tu te prends une cuite. Page après page, bière après bière, ligne après ligne, on fonce vers un final complètement barré digne des frères Coen.

    Un portrait vachement agréable, joyeux, drôle, déglingo d’une époque, d’un lieu et de gens ordinaires plongés dans une situation pas ordinaire dans un bar ordinaire mais pas ordinaire. Yan peint tout ça en maestro, au stylo-bille sur le comptoir taché par des années de pintes, dans l’odeur du tabac froid et de la bière éventée. Pas un moment d’ennui, pas de mollesse. Un vrai roman pour tuer la déprime du retour au taf.

    Encore une fois, Agullo nous a régalés avec un choix de ouf, une couverture géniale. J’vais pas dire que ce roman est une « pépite » — ce mot me sort par les trous de nez — je préfère dire que tout ça est aussi agréable qu’un verre (ou sept ou huit) de piquette chaude épicée — mais putain, enivrante. Du Médoc, quoi !

    Yan Lespoux — Les Amateurs

    Agullo Noir — 21€50

    En librairie le 28 août 2026