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  • Le Gourdin de Prince Marko — ou comment sauver une forteresse sans lâcher ses gusles

    Le Gourdin de Prince Marko — ou comment sauver une forteresse sans lâcher ses gusles

    À la fin des lointaines années 1970, votre libraire était un petit enfant. Il a passé son enfance dans une petite ville minière, à une quarantaine de kilomètres au sud de la capitale de la Yougoslavie d’alors — celle qui n’existe plus, mais qui est restée en nous comme le souvenir d’une fête géniale où on s’est tous saoulés, et dont on s’est souvenus toute notre vie, de la fête et de la gueule de bois ultra monumentale.

    Les grands héros de son enfance n’étaient ni Superman ni Batman — bon, d’accord, ils l’étaient un peu, que sais-je — mais nous, les Balkans, on n’a pas besoin d’un héros importé. On avait tout un panthéon ! L’un des plus importants et des plus intéressants était Marko Kraljević.

    Marko Kraljević (pour ceux qui n’en auraient jamais entendu parler — Marc, fils de roi, mais mieux vaut l’appeler Prince / Kraljević si tu ne veux pas recevoir un coup de massue sur la tête) est le héros le plus célèbre de la poésie épique des Serbes, des Croates, des Bosniaques, des Monténégrins, des Macédoniens, des Bulgares… bref, de nous tous, Slaves du Sud, que l’histoire a mélangés comme une salade.

    Historiquement : Marko Mrnjavčević (1335–1395) était un prince serbe, fils du roi Vukašin, il régna sur une partie de la Macédoine, puis devint vassal des Turcs et trouva la mort en combattant… aux côtés des Turcs. Ironie du destin : l’homme qui fit la guerre pour les Ottomans devint le symbole de la résistance contre les Ottomans. Eh, ça, c’est les Balkans : le temps de dire « aïe », on a déjà changé de camp.

    Dans les chants populaires, Marko est :

    Un super-héros sans cape : d’une force colossale, il frappe à la massue, monte Šarac — un cheval qui parle et donne des conseils avisés (oui, un cheval plus intelligent que le Conseil de l’Europe).

    Le défenseur des faibles : il cogne sur les Turcs, les infidèles, les voleurs, les monstres… mais il doit quand même payer tribut au sultan. Le dilemme balkanique classique : « J’aurais bien envie de me révolter, mais faut que je paie les factures » (et si en plus je peux les frauder, c’est encore mieux).

    Un homme de chair et de sang : colérique, ivrogne, brutal, mais fidèle à sa mère Jevrosima et à sa parole donnée, avec une moustache sexy. Sur son lit de mort, il tua Šarac pour qu’il ne tombe pas aux mains des Turcs, et brisa son épée en quatre morceaux. Geste de gentleman — si je ne peux pas le monter, personne ne le pourra.

    Tout cela semble aride, mais en réalité, ça ne l’est pas. Car la poésie épique et lyrique des Serbes, des Slaves du Sud — Bulgares, Macédoniens, Monténégrins, Bosniaques (chrétiens et musulmans, c’est-à-dire Slaves de foi islamique) et Croates — grouille de héros, de traîtres, de dragons, de fées, de géants, de sorcières, de croque-mitaines et de démons. Game of Thrones, Le Seigneur des Anneaux ? Rien de nouveau. L’imagination populaire, pendant les cinq siècles d’oppression turque, a créé un monde qui peut encore aujourd’hui rivaliser avec HBO.

    Seule la tradition orale pouvait — et elle y est parvenue — préserver, par le mythe, la légende, et parfois presque à la manière d’une historiographie, le trésor culturel de nous tous.

    Marko y occupe une place à part : aucun enfant en Yougoslavie n’a grandi sans entendre des chants épiques. Nous les savions tous par cœur. Nous les écoutions en famille (mon arrière-grand-père connaissait presque tous les cycles, alors qu’il était à peine lettré — deux classes d’école primaire), mais aussi à l’école. Car ils portaient des messages universels : liberté, résistance, courage, vertu — mais aussi nos faiblesses, notre mesquinerie, notre vanité, notre humour noir et notre cruauté. Tout le monde connaissait la force, l’intrépidité et l’entêtement de Marko. Et lui ? Eh bien, lui, c’est nous. Nos acquis les plus lumineux et nos défauts infiniment étranges.

    Le Gourdin est une version légèrement modernisée, romanesque, de cet esprit.

    Ante Tomić — l’homme qui, depuis des décennies, nous fait rire aux larmes avec nos défauts, notre mesquinerie, notre duplicité, notre hypocrisie, mais aussi notre esprit de voisinage, notre courage, notre bonté, notre hospitalité, notre passé glorieux et riche (mais bien souvent instrumentalisé) — a décidé d’emmener le Prince Marko à Imotski. Un trou paumé dans l’arrière-pays de la côte adriatique, à la frontière même des royaumes et empires d’alors.

    L’Empire ottoman avait soumis tous les Balkans. Autour d’Imotski, la frontière fluctuait depuis des décennies. Venise, puis d’autres puissances, tentaient d’arrêter les Turcs et de les repousser vers l’est. Ce n’était pas facile. La population locale — en très grande majorité slave (catholiques et orthodoxes, musulmans/turcs) — changeait régulièrement de maîtres, et bien souvent de religion, de serment et de loyauté. L’art de survivre dans les conditions rudes de ces collines et montagnes sèches, désertiques, arides, faisait que la population vivait difficilement — même sans guerres, occupations et instabilités.

    Marko — l’Aragorn des Balkans — est appelé par les Vénitiens pour libérer la forteresse. Mais le héros préfère jouer du gusle (le gusle : instrument à une corde que le guslar racle en chantant les exploits héroïques — dans le roman, Marko tient davantage l’archet et les poitrines chaudes que l’épée) plutôt que de tailler les Turcs en pièces.

    Ajoutez-y un cheval alcoolique, des licornes qui parlent latin, et des dames de maison close qui utilisent le marketing viral — vous obtenez une guerre dont personne ne se souvient pourquoi elle a commencé, des héros qui préféreraient faire la cuisine plutôt que la guerre, et une liberté qui ressemble à un nouvel esclavage. Bref — une épopée qui tourne en dérision le mythe, avec merak².

    ² Merak :difficile à traduire  — à la fois plaisir, volupté, nostalgie, amour du bien-vivre.

    Comme dans la tradition ancienne, chez Ante Tomić aussi : Marko est notre miroir. À nous, Serbes, Croates, Bosniaques, Monténégrins, Macédoniens. Image hilarante de nos faiblesses, mais aussi d’une volonté infinie de nous moquer de nous-mêmes.

    Bien que Marko soit davantage expert en relations publiques et artiste performeur que héros — zeitgeist — le peuple simple autour de lui fait que Marko continue d’être une légende, une inspiration et un puissant et intrépide combattant balkanique pour les opprimés. Le vrai. Ce peuple de Marko peut accomplir les entreprises les plus nobles comme les plus viles. Les Serbes, les Croates et les Musulmans de Bosnie le savent mieux que quiconque : nous avons parcouru le chemin de la fraternité au fratricide en un clin d’œil, de la solidarité absolue à l’incendie de la maison du voisin.

    Comme dans les autres romans d’Ante, l’amour et le sexe sont la solution. Car Marko est un véritable étalon balkanique moustachu et poilu. Par l’amour, l’hospitalité, la chaleur des poitrines et des entrejambes des prostituées locales, il trouvera le salut — et non par la guerre et la violence.

    Ainsi Ante sauve la légende, non pas en lui donnant une place mythique de héros national immaculé, mais en la rapprochant encore davantage de nous — les gens ordinaires qui avons survécu à l’horreur des années 90 et nous sommes enfermés dans nos petits mythes nationaux. Nous, qui tentons de toutes nos forces de nous montrer différents et distincts de nos voisins — nous sommes tous des enfants du Prince Marko. Et croyez-moi, quelque part au fond de nous, nous préférons le gusle à la massue.

    Ante Tomić — Le Gourdin du prince Marko

    Éditions Noir Sur Blanc • 14€99

    Traduit du croate par : Marko Despot