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  • Un répit avant l’enfer

    Promener près du cimetière militaire, flâner devant le mémorial de notre région, cela arrive souvent. Croiser les traces de la « Grande Guerre » est une chose coutumière dans la région de la Somme. Tout cela fait presque partie du folklore local, au même titre que les cathédrales, les églises de campagne ou les frites. Tout est devenu banal, quotidien. Même les célébrations, les commémorations sont devenues des rituels locaux, répétitifs, de vaines liturgies sans profondeur ni message. Hormis ces rengaines éculées – nous n’oublierons jamais leur sacrifice, ils vivent dans la gloire éternelle, patrie éternellement reconnaissante, armée, société – quel lieu et quel moment idéaux pour que politiciens, bureaucrates et généraux se présentent au public comme des hommes pleins de sentiment et de fierté. Puis viennent les banquets, les décorations et les interminables discours emphatiques.

    Mais sous la fertile terre picarde, jusqu’aux Dardanelles en passant par les Balkans ensanglantés, de la Flandre belge aux steppes russes, toute une génération de jeunes gens – corps brisés, os fracassés, membres arrachés, yeux crevés – gît dans les champs, les prairies, les forêts, les mers, les rives des fleuves, dans les cavernes souterraines, tel un cimetière infini et sans borne, plein de jeunesse, à qui il n’aura fallu qu’une trentaine d’années de trêve pour digérer ces jeunes corps avant d’accueillir un amas encore plus gigantesque de matière humaine.

    Voilà pourquoi seul un livre – par la structure complexe de la création et de la recherche historique – peut expliquer, peut insuffler la vie à cette époque sanglante. Ramener pour quelques jours ces jeunes gens dans notre confortable vie moderne. Seul un livre (rarement un film) permet, tant bien que mal, d’avoir une vue « au premier rang » sur les tranchées, les nids de mitrailleuses, les monceaux de cadavres de camarades, en terrain découvert, empêtrés dans les barbelés, ces hurlements appelant leur mère dans l’étreinte de la mort. Tout cela peut, jusqu’à un certain point, être vécu et compris à travers la littérature. Il est très difficile et ingrat d’écrire sur ce sujet, et plus encore dans la littérature fantastique. Catherine Arden, romancière américaine, a pleinement réussi cet exploit. Écrire un roman fantastique sombre, monstrueusement terrifiant, profondément lyrique et humain – tout cela, cette jeune romancière américaine l’a accompli.

    Laura Iven, infirmière grièvement blessée, retourne dans son Canada natal. Son jeune frère Freddie est soldat en Flandre. En 1918, Laura reçoit un message annonçant que son frère est « porté disparu ». Laura refuse de croire à la mort de son frère et retourne dans une Europe dévastée par la guerre pour retrouver son frère, mort ou vif. Freddie est prisonnier sous les décombres, dans les ténèbres absolues. À côté de lui gît un soldat allemand blessé. Ensemble, ils trouvent une issue hors des ruines et errent tels des fantômes parmi les décombres et les paysages apocalyptiques de la Flandre. Ils seront reçus par un étrange violoniste boiteux. Son hospitalité est-elle une bénédiction ou une malédiction ? Ces deux jeunes gens devront le découvrir à leurs dépens.

    Chapitre après chapitre, nous suivons la trajectoire de ces jeunes gens dans un monde qui a connu son apocalypse. Car la Première Guerre mondiale fut cela : l’apocalypse, la fin du monde. La destruction totale, non de l’humanité, mais de l’homme et de l’humain. L’arrivée de l’enfer dans notre monde physique, qui depuis lors n’a fait que de courtes pauses avant de raviver plus férocement ses chaudières.

    Arden écrit avec un talent insoupçonné sur cette période terrifiante. Le roman est un récit d’horreur, mais du vrai. La métaphysique, le fantastique dans ce roman sont davantage un rêve, une échappatoire face à la tangibilité, à la réalité de l’enfer sur terre. Avec beaucoup d’amour et une sensibilité féminine, elle tente de sauver ses héros, de leur offrir une vie possible loin de l’enfer. Mais est-ce possible ? Existe-t-il un monde et une humanité après l’apocalypse ?

    Ce roman a été édité dans la collection Folio Fantasy, mais il n’en relève pas vraiment. Car le fantastique dans ce roman est un épiphénomène. Le roman lui-même est un livre profondément antiguerre, un livre sur l’amitié, l’amour, le sacrifice et la vengeance. Sur tout ce qui est humain. La guerre est un personnage à part entière, la destruction et le chaos y sont épiques, et l’étrange élément fantastique profondément nécessaire, car sans lui les guerriers n’auraient pas une seconde de répit. Cet aspect fantastique, nous pouvons l’appeler folie, rêve, cauchemar, illusion, démon ou répit.

    En tout cas, si vous souhaitez revenir à ces jours fatidiques qui, encore aujourd’hui, tissent nos destinées et qui ne sont pas si éloignés de nous qu’il n’y paraît ; si vous voulez sentir les mains chaudes des fantômes (titre original de l’ouvrage) – car les autres, les  mains des soldats  sont glacées par la gadoue flamande, par le gel et par la mort –, jetez-vous sur le roman de Katherine Arden, Requiem pour les fantômes. Je vous garantis que vous y trouverez la chaleur du contact humain.

    Katherine Arden – Requiem pour les fantômes

    Folio Fantasy

    Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jacques Collin