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  • Inde, la superposition : quand le roman de Vikas Swarup rejoint l’expérience vécue

    Inde, la superposition : quand le roman de Vikas Swarup rejoint l’expérience vécue

    Vikas Swarup est de ces auteurs qui façonnent des histoires aussi vibrantes que les pays qu’ils décrivent. On lui doit Les fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire, porté à l’écran sous le titre de Slumdog Millionaire, succès mondial qui, à lui seul, avait longtemps constitué l’essentiel de mon imaginaire indien — avec, en toile de fond, quelques réminiscences du Livre de la jungle et les errances télévisées de Antoine de Maximy.

    Puis il y eut le réel.

    En 2022, un premier voyage professionnel dans le sud de l’Inde. Une rencontre avec mes collègues, notamment les plus jeunes que j’accompagnais à distance. J’en suis revenu malade, littéralement, et désabusé. Dans ma mémoire s’étaient figées des impressions brutes : le tumulte incessant, la foule compacte, une saleté omniprésente. Une promesse lancée à moi-même — « plus jamais » —, injuste sans doute, mais sincère.

    Et pourtant.

    Février 2026. Dix jours dans le nord de l’Inde, cette fois pour un mariage. Une invitation personnelle, presque intime. Le voyage commence sous le poids des préjugés. Pour mon épouse, tout est à découvrir ; pour moi, tout est à reconsidérer. Nous choisissons la liberté — hôtels réservés à l’avance, voiture louée, mais aucun itinéraire figé. Laisser place à l’imprévu, aux détours, aux silences aussi.

    Ce que nous rapportons n’est ni un démenti, ni une confirmation. C’est autre chose. Une superposition. Oui, le bruit est là. Oui, la pauvreté est visible, parfois insoutenable. Oui, l’eau inquiète et les épices brûlent. Mais entre ces aspérités surgissent des visages ouverts, des regards curieux, des sourires spontanés. Des paysages immenses. Une vie, partout, débordante.

    C’est dans cet entre-deux que s’inscrit Les 7 vies extraordinaires de Devi Kumari.

    Le roman

    Devi a vingt ans à peine lorsqu’un inconnu l’enlève et lui impose un étrange marché : raconter sa vie en sept étapes. Sept vies, en quelque sorte, depuis les bidonvilles de Delhi jusqu’aux chemins imprévisibles qu’elle empruntera.

    Je tairai les raisons de cet enlèvement. Elles font partie de ces révélations qui doivent rester intactes.

    Ce qui importe, c’est le mouvement. Devi est insaisissable, changeante, presque protéiforme. Elle traverse l’Inde comme on traverse des mondes : d’une ville à l’autre, d’une condition à l’autre, toujours confrontée aux mêmes forces — l’injustice sociale, le poids des traditions, la violence faite aux femmes, la nécessité de ruser pour survivre.

    À travers elle, Vikas Swarup ne raconte pas seulement une histoire. Il dresse un tableau. Sans fard, sans complaisance. Et pourtant profondément humain.

    La lecture emporte. Chaque « vie » appelle la suivante avec une intensité presque cruelle : jusqu’où cela peut-il aller ? Quelle épreuve reste-t-il encore à franchir ?

    Le miroir

    Et puis, il y a ce trouble discret : celui de la reconnaissance.

    Car, à mesure que les pages défilent, le roman cesse d’être une fiction lointaine. Il devient un écho.

    La domination masculine, d’abord — évidente, quotidienne. Pendant notre séjour, lorsque mon épouse posait une question, c’est à moi que l’on répondait. Comme si sa parole ne trouvait pas de place.

    Les faux-semblants ensuite — jusqu’aux diplômes, parfois. Une réalité que j’avais déjà effleurée dans le cadre professionnel.

    Les rues, les vêtements, les échoppes, les odeurs : tout sonne juste. Comme ces contrastes brutaux, où une Mercedes-Benz rutilante fend la circulation au milieu des tuk-tuk brinquebalants.

    Et puis il y a ce que l’on préférerait ne pas voir. Les travailleurs invisibles. Cette famille rencontrée, façonnant des briques à la main pour un revenu dérisoire, sous un climat implacable. Les regards abîmés, faute de soins accessibles.

    Il y a aussi la foi — omniprésente, foisonnante — et ceux qui s’en emparent. Les gourous, les vrais peut-être, les autres sûrement, affichant leurs visages à l’entrée des temples, transformant la spiritualité en pouvoir.

    Et enfin, ce désir d’ailleurs. Cette aspiration silencieuse à une autre vie. L’une de mes collègues y est parvenue, quittant l’Inde pour le Canada — comme un saut d’un monde à l’autre.

    Conclusion

    Ce que propose Les 7 vies extraordinaires de Devi Kumari, ce n’est pas seulement un récit. C’est une traversée.

    Une traversée romanesque, haletante, parfois dure. Mais aussi une traversée du réel, où la fiction et l’expérience personnelle finissent par se rejoindre, se répondre, se nuancer.

    On referme le livre avec le sentiment d’avoir compris un peu mieux — sans jamais prétendre comprendre totalement.

    Si vous souhaitez voir quelques images de ce voyage :
    https://collection-appareils.fr/Inde_2026/html/Inde_2026.php
    (À consulter de préférence sur ordinateur.)

    Halgand Sylvain

    Disponible à la librairie Chien Sur La Lune

    Éditions Belfond 23€50

  • Lettres vagabondes : Un libraire entre Braga et Villers-Bretonneux

    Chers amis,

    Vous m’imaginez sans doute, le cœur léger, perdu dans le charme mélancolique d’un petit café de Guimarães ,Braga , où l’ombre de Pessoa murmure encore entre les lignes de « Le Livre de l’Intranquillité », tandis qu’au loin, une voix de fadiste déchire le silence d’une ruelle pavée. Vous me voyez errer dans les ruelles de Porto, où le Douro coule comme un vin vieux, et où chaque librairie, chaque azulejo raconte une histoire plus ancienne que la mer.

    Les journées ? Elles se perdent entre les pages jaunies des livres oubliés, les forêts d’eucalyptus qui bruissent comme des poèmes inachevés, et les criques secrètes où l’Atlantique vient déposer ses rêves en écume. Je goûte des pastéis de nata encore tièdes, je sirote un vinho verde à l’ombre d’un platane centenaire, et je me dis que le Portugal est un pays qui se lit autant qu’il se vit – une mélodie triste et joyeuse, comme un fado qui parle de saudade et d’espoir en même temps.

    Et pourtant…

    Malgré tout cela, c’est vers vous que mes pensées reviennent. Car pendant que je m’enivre de ces paysages, de ces mots, de ces musiques, je prépare aussi, page après page, une année qui sera à la hauteur de votre curiosité. Je dévore les livres comme un affamé, je traque les pépites littéraires, les disques rares, les films oubliés – tout ce qui fera de notre petite librairie, au cœur de Villers-Bretonneux, un refuge où l’on vient autant pour rêver que pour acheter.

    Rassurez-vous : je reviendrai les bras chargés de livres, de musiques, et de cette lumière si particulière qui nimbe le Portugal – celle qui fait briller même les jours gris. Et nous aurons tant à partager ! Des vers de Pessoa aux accords de Dead Combo, des éclats de José Saramago aux couleurs de Paula Rego… Tout cela viendra peupler nos étagères et nos conversations.

    Je vous écris pour vous dire que je ne vous oublie pas – que même au milieu de cette douce folie portugaise, c’est votre visage, vos questions, vos rires qui me manquent. Mais patience… Bientôt, je serai de retour, et nous ferons de cette nouvelle année une fête des mots, des images et des sons.

    En attendant, je bois un café à votre santé, quelque part entre Braga et le bout du monde.

    Votre libraire, toujours un peu ailleurs mais jamais bien loin,

    Vladimir

    Cão na Lua(Chien Sur La Lune)