Halilović, le sorcier aux œufs d’or

ENES HALILOVIC « GENS SANS TOMBE »

Je tremble encore. Ma tête est lourde, mon cœur bat la chamade. Des émotions, et bien plus — comme si un esprit puissant planait au-dessus de mon crâne, une lumière étrange, venue de lui, me transperce, et je ne sais plus où je suis : en haut ou en bas, dedans ou dehors. Tout s’est brouillé. Je viens d’achever le livre Gens sans tombe d’Enes Halilović et je m’aperçois qu’il y a une éternité que je n’avais pas voyagé aussi profondément dans la prose. Enes, poète, maestro des mots et du récit, est un guide discret à travers les symboles. Vers le commencement et la fin, vers l’impossibilité de déterminer où l’un s’achève et où l’autre commence, car souvent ils ne font qu’un — simultanés. Bien que, cartésiens, nous croyions tous que l’œuf est le début, la poule ensuite. Et les autruches, alors ?

Quel monde Enes nous a bâti ! Un monde surréel, dur, palpable ; une onirique imaginaire de l’éveil, songe dur comme la pierre ; une folie emplie de raison. Je n’essaierai même pas de vous résumer ce roman en « pitch », car ce serait une profonde injustice envers l’œuvre. Il existe des livres comme celui-ci — qui ne se lisent pas, mais dans lesquels on vit, on rêve, on sent sur la peau, dans les narines ; qui font mal comme un coup de couteau dans le ventre, qui sentent la mûre, et qui vous caressent et vous éveillent. Tout cela, Monsieur — que dis-je, Monsieur — maestro Halilović l’a rassemblé en seulement 198 pages. Il a réussi à glisser entre les lettres, entre les virgules et les mots, un monde entier, plus d’une vie, beaucoup d’amour, de passion, de fuite, d’empereurs éthiopiens, de sorciers, de magiciennes, de lumières célestes, de cavernes profondes, des renégats, du foot, de la boxe et, bien sûr, quelques autruches. Et un nombre incroyable d’œufs.

Si vous êtes intéressé par un véritable roman, par un livre qui est une pâte feuilletée aux innombrables strates, par un voyage dans le rêve, les symboles et les signes au bord du chemin — ce livre est l’endroit idéal. Un puits d’eau fraîche, merveilleuse, qui lave de nous, lecteurs, la poussière de la médiocrité, de l’ennui, de la paresse indolente du quotidien et des prétendus « romans » aseptiques, guindés, et de leurs discours soporifiques. Bien plus, il provoque l’apparition d’un autre niveau d’existence. Enes ne raconte pas — il tresse, il crochète, il hérisse des milliers de réalités. Lui, en grand écrivain, ne décrit pas la réalité, ne l’imite pas, mais crée des cosmos et sème, féconde des œufs éparpillés partout. Même si nous ne voyons pas la coquille se fissurer, de chacun de ces œufs quelque chose éclôt — un univers tout entier.

Ne croyez surtout pas que son roman est quelque divagation creuse. Au contraire, le livre est un véritable plaisir de lecture, accessible au berger du plateau de Pešter comme au professeur d’université — encore que ce dernier ait rarement le goût d’un bon œuf au plat. Tout fourmille de vie, de jeunesse (de folie), de passion, de poésie, de beauté. Bref : un livre immense, gigantesque.

Enes Halilović est déjà un auteur confirmé, reconnu dans les Balkans et au‑delà — et il le mérite amplement. Il a un sac plein de prix et de distinctions, il est traduit en de nombreuses langues. Il possède une œuvre considérable que je souhaite découvrir et partager avec vous. Je voudrais crier sur les toits qu’il faut lire de tels livres, qu’il nous faut plus d’Enes en ce monde, avec ou sans autruches. Je ne peux que m’incliner devant un tel talent, une telle tendresse, une telle lyrique et une telle universalité. Un grand roman que vous pourrez trouver même dans la petite librairie au cœur de la Picardie.

Disponible à la librairie Chien Sur La Lune

Editions Le Bruit Du Monde

23€

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