Mois : avril 2026

  • « Antichrist Superstar » et « Le Seigneur des porcheries » : le mariage parfait de la pourriture américaine

    « Antichrist Superstar » et « Le Seigneur des porcheries » : le mariage parfait de la pourriture américaine

    Trois décennies. Trois putains de décennies ont passé depuis cet album répugnant, sale, dégoûtant — mais oh, « my droogs », quel rock’n’roll phénoménal. Le vilain, le furieux, le terriblement créatif Marilyn Manson (à l’époque où il en avait encore sous le capot) nous annonçait qu’il était l’incarnation de Satan en personne, l’Antéchrist. Mieux encore : il n’était pas que ça. Il était la contraction vivante de tout ce que les USA représentent vraiment — la crasse, la pornographie, la violence, le sadisme, le masochisme, les abus, l’impérialisme, la morgue, la stupidité, la décadence la plus raffinée, ce culte insupportable de la beauté artificielle aux dents blanches et aux mâchoires bien rectifiées, le puritanisme pervers et la perversion sexuelle insoupçonnée des mêmes puritains. Bref : « Antichrist Superstar ».

    Produit par le très profilé Trent Reznor (NIN), cet album offre un son mélangeant punk , metal , électro et indus  qu’on chercherait encore en vain sur les disques de tous ces prétentieux « artistes provocateurs » d’aujourd’hui. Un concept. Un « opéra-rock » qui retrace l’ascension du boutonneux et quelconque Brian Warner jusqu’au statut de superstar de l’Antéchrist. Dans sa biographie, Warner raconte comment, gamin issu d’une famille catholique traditionnelle, il était terrifié par la venue de l’Antéchrist et la fin du monde. Alors, en grandissant, il a décidé de « devenir » l’Antéchrist lui-même, pour en finir avec ce monde et inaugurer un nouvel âge du Mal et de la Laideur assumés. L’album est exactement ça : terrifiant, brut, par endroits traversé d’une électronique industrielle sinistre, de hurlements ou de cette voix grave et ténébreuse de la drag-queen Marilyn. Toute l’hypocrisie du rêve américain y est déchiquetée, écartelée, étalée au grand jour comme la charogne pourrie et puante qu’elle est. Trente ans plus tard, l’album n’a rien perdu de son actualité. Les USA, eux, sont restés les mêmes — mais la vulgarité, la destructivité, l’hypocrisie de cet empire pourri parviennent encore à nous surprendre par leur odieuse et maléfique créativité.

    À peu près à la même époque, en 1998, un nommé Tristan Egolf(malheureusement , disparu en 2005) publiait son premier roman : « Lord of the Barnyard » (ou « Le Seigneur des porcheries », pour les francophones chanceux). Ce premier roman aussi étrange qu’inclassable commence par la mort d’un mammouth à l’ère glaciaire et s’achève sur une burlesque chasse au cochon lors d’un enterrement dans le Midwest américain. Entre-temps ? Deux inondations, quatorze grêles, trois incendies criminels, une émeute à la mairie, une tornade dévastatrice et l’invasion de méthodistes déchaînés. On y suit la révolte des éboueurs et on assiste, médusé, à un match de basket qui tourne **au cataclysme**. Le tout dans la ville de Baker, bled sinistre du Midwest ravagé par l’inceste, l’alcoolisme, la violence aveugle, le racisme et la bigoterie. Au centre de ce joyeux bordel : John Kaltenbrunner, natif du coin, victime de toutes les humiliations imaginables, mû par une rancœur plus que légitime. Comment se venger d’une communauté qui vous a exclu ? Jusqu’où des années de désespoir silencieux peuvent-elles pousser un homme apparemment raisonnable ? D’un style éclatant, **« Le Seigneur des porcheries »** raconte cette vengeance, telle qu’elle est rapportée — après la mort de John — par l’un de ces « humiliés et offensés » qu’il avait pris sous son aile.

    Manson et Egolf : le mariage parfait. La condamnation et la dérision de la perversion, de l’obscurité, de l’hypocrisie de cette terre soi-disant « land of the free » et « liberty and justice for all ». Les deux, en maîtres, peignent une société en pleine décomposition. Des visionnaires ? Ou simplement de bons et intelligents analystes du pays qui les a vus naître ? Peu importe. Alors que vous plongez dans l’univers à la fois terrifiant et diablement drôle du Midwest d’Egolf et de son magistral « Seigneur des porcheries », rien ne vaut, en bande-son, « Antichrist Superstar » du révérend Manson.

    Oubliez Hollywood (à peu près tout, sauf l’excellente suite d’ »Antichrist Superstar » et peut-être le dernier excellent LP de Manson) et ses super-héros de pacotille, ses actrices et acteurs en plastique, sa Taylor Swift bêlante et sirupeuse, et tout le reste du « menu ». Inclinez-vous plutôt devant la « vraie » Amérique — celle des ténèbres.

    Tristan Egolf « Le Seigneur des porcheries »

    Folio 10€50

  • Congo, mon amour, mon Prozac, mon cauchemar

    Congo, mon amour, mon Prozac, mon cauchemar

    Que savez-vous donc de l’Afrique ? Hein ? De ce continent démesuré, véritable auberge espagnole de l’Humanité naissante ? Savez-vous distinguer un Burkinabè d’un Ivoirien, une Comorienne d’une Malienne, ou est-ce que pour vous tout ça se vaut, « là-bas, dans le coin, tu vois, où il fait chaud » ?

    On croit savoir ce qu’est l’Afrique. On croit surtout qu’on en sait assez. On situe à peu près l’endroit — un vague souvenir de mappemonde au-dessus du tableau noir, entre le cours de géographie et la sieste digestive. On en sait un peu plus sur l’Afrique du Nord, évidemment : elle est plus proche de notre « civilisation », cette magnifique civilisation européenne qui a eu l’immense générosité de « découvrir » l’Afrique, ses peuples, ses nations.

    L’Europe. Cette mère tendre qui a « introduit les sauvages dans l’Histoire » — comme le disait si finement un de nos anciens présidents, consterné que ces ingrats refusent d’entrer dans le grand récit civilisateur qu’on leur avait si gentiment préparé.

    Bien sûr que les nations africaines avaient une histoire et une culture avant nous. Elles existaient avant nous. Elles existent encore d’ailleurs, en dépit des efforts considérables déployés par certains Européens — ces êtres parfois si primitifs qu’ils ont du mal à trouver leur propre nombril (et pourtant, Dieu sait qu’ils le cherchent, ce nombril).

    Savez-vous combien de souffrance, de mort, de viols, de misère, d’horreur, de pillage, d’impérialisme colonial les peuples dits « civilisés » ont déversés sur les terres africaines ? Si la réponse vous intéresse (et elle devrait), jetez-vous sur la lecture d’In Koli Jean Bofane.

    Monsieur Bofane est le barde congolais, un prosateur à la plume féroce, à l’humour acéré, qui travaille sans relâche à éclairer les « acquis civilisateurs » apportés au Congo par les colonisateurs et néocolonisateurs européens. Le Congo : le pays le plus riche du monde parmi les plus pauvres. Congo quatre fois la France , une terre infinie de richesses infinies, naturelles, humaines, culturelles. Mais hélas, sa richesse est sa malédiction : là où le capital européen sent l’odeur du fric, les rivières de sang se mettent à couler. Comme par hasard. Comme toujours.

    Six millions de Congolais sont morts ces quinze dernières années, ou peut-être bien plus. L’infâme guerre que Wikipédia appelle laconiquement « guerre interafricaine » est, comme par un étrange hasard, liée aux Européens, aux Américains. Comme tant d’autres pays africains qui ont tenté de se libérer du joug colonial, le Congo a perdu des générations de combattants courageux qui rêvaient d’un avenir meilleur, prospère et souverain.

    Patrice Lumumba. Le père fondateur de la volonté africaine de liberté. Un jeune intellectuel prometteur qui a eu le mauvais goût de déplaire à la « communauté internationale » et à l’ »Occident démocratique ». Résultat ? Découpé en morceaux, dissous dans l’acide chlorhydrique — pour qu’il ne reste absolument aucune trace terrestre de lui. Avec sa mort, le Congo a sombré dans une ère de néocolonisation, de déchirures, de crimes, de milices paramilitaires, d’enfants soldats, d’escadrons de la mort, de viols de masse. Des crimes qui durent encore aujourd’hui.

    Le roman d’In Koli Jean Bofane nous présente justement ce Congo Inc. — un pays qui cherche sa place dans la « mondialisation ». Le jeune Isokanga quitte son village pygmée pour se faire une place dans ce grand bazar globalisé. Au fil de son voyage, il croise des enfants des rues de Kinshasa, des fillettes prostituées, leurs clients, les manipulateurs des « Casques bleus » (mainteneurs de paix, vous dit-on, mainteneurs de paix…), des ONG, des Chinois sans-abri, des criminels de guerre protecteurs de l’environnement, des pasteurs qui ont un compte bancaire pyramidal débouchant directement aux portes du Paradis.

    Le jeune Isokanga nage dans ce monde comme une anguille électrique. À travers son aventure, on découvre la complexité du Congo — cette ancienne colonie belge où il était plus facile de perdre une main qu’une dent. Où le mal rôde encore, parce qu’il sait qu’il y a des diamants, de l’or, des terres rares, de l’uranium, du bois précieux, et j’en passe, dans ce pays « pauvre ».

    L’aventure d’Isokanga est un chemin vers la compréhension — mais pas notre regard eurocentrique et égoïste sur le Congo et l’Afrique. Non. C’est un réquisitoire accablant. Un miroir tendu à notre « bêtise » volontaire, à notre obstination à ne pas nous intéresser.

    Un roman excellent, qui peut changer votre regard. Qui peut vous amener à réaliser combien vous savez que vous ne savez pas. Et surtout, une œuvre littéraire exceptionnelle, pleine d’humour.

    Le Congo, le continent africain : berceau de l’humanité, lieu d’où nous venons tous. Il est temps de retourner aux sources.

    Congo Inc. — Le Testament de Bismarck
    In Koli Jean Bofane
    Actes Sud / Babel
    9€20
    (Prix d’un malbec au comptoir, pour une leçon d’histoire qui vaut son pesant d’uranium)


    PS :Le seul « testament » que Bismarck nous ait laissé, c’est celui d’un partage de l’Afrique au crayon à papier, sur une table de conférence, sans inviter un seul Africain. Très « civilisé », très « occidental », très « nous-sommes-les-meilleurs ». On brûle encore les doigts à relire cette page d’histoire. Mais au moins, Bofane — lui — sait écrire. Et faire rire. Jaune, mais rire quand même.

  • La cure de désintoxication littéraire

    La cure de désintoxication littéraire

    Quand j’aime un écrivain, je m’efforce de tout lire de lui, d’embrasser la totalité de son œuvre, de la première à la dernière page. Avec Clément Camar Mercier, la tâche est aisée : il n’a pour l’instant que deux romans à son actif. Mais quels romans ! J’avais découvert son précédent opus, « La Tentation Artificielle », l’été dernier — dont vous pouvez lire la critique ici même. Ce fut un « Blast ». Alors, comment ne pas se jeter sur celui-ci ?

    Notre époque littéraire souffre d’un mal étrange, presque hypocondriaque : elle s’est aseptisée. On a nettoyé la littérature de toute aspérité, de toute audace, de toute imagination débridée — et, oserais-je dire, de toute volonté. Il faut que tout soit prémâché, repassé, dégraissé. Surtout, ne pas déplaire, ne pas surprendre, ne pas bousculer. On veut du lisse, du dynamique, du ludique. Les comités de lecture — comme les « test viewers » des séries Netflix — exigent du poli, du calibré, du « parfait ». Et l’on obtient, inévitablement, le « plus assourdissant des silences » : l’ennui.

    Mais « Le Roman de Jeanne et Nathan » n’est pas de cette eau-là. C’est un vrai roman. Mieux : un roman d’amour. Un ROMAN. Avec des majuscules. Pas une énième autofiction nombriliste, pas un énième récit de famille où l’on exhume les secrets de la bourgeoisie urbaine entre deux pistes cyclables mal aménagées. Non. Mercier ne « témoigne » pas — il invente, il écrit,  il  projette  ses personnages dans une fiction pleine de vie, de vigueur et d’irrévérence.

    Elle s’appelle Jeanne. Il s’appelle Nathan. Deux toxicomanes. Elle est actrice pornographique ; lui, professeur d’université. Deux mondes que tout oppose, sauf une chose : la drogue, compagne intime, nourricière, tyrannique. Leur existence s’est organisée autour d’elle en une symbiose parfaite.La drogue n’est pas un accident dans leur vie — elle en est le socle, le rythme, la raison.

    Autour d’eux, des cercles complices, indulgents. Des milieux où la dépendance n’est ni honteuse ni cachée, mais presque désirable. Car, dans nos sociétés contemporaines, l’addiction n’est plus une tare — elle est devenue une condition normale, presque nécessaire. Être dépendant, c’est être adapté. L’amour même s’y est dissous : consumérisme affectif, habitude, jouissance mécanique. Tout est dépendance généralisée.

    Mais Jeanne et Nathan vont essayer de s’arracher à ce piège. Une tentative de désintoxication qui n’est pas seulement chimique, mais sociale, existentielle. Ils veulent retrouver une vie réelle, tangible — et se retrouver l’un l’autre, au-delà des paradis artificiels. En se libérant, ils exhumeront tout ce que la drogue avait engourdi : l’amour, la passion, le désir de fonder une famille, la possibilité d’une issue.

    Ce roman est une cure. Une cure contre l’ennui, la sécheresse, la banalité. Contre la répétition médiocre de formes épuisées. Contre la maladie même de notre époque : l’addiction au confort, à la consommation, à l’illusion d’une vie sans aspérité.

    Mais attention : Mercier ne nous offre pas une échappatoire hollywoodienne. La vie n’est pas un conte de fées, et son roman encore moins. Comme le disait Marilyn Manson : « It’s a long hard way out of hell. » — il n’y a pas de raccourci, pas de happy end à bon marché. Le chemin est long, semé d’embûches, de rechutes, de tentations. La sortie de l’enfer est un voyage, presque infini.

    Pourtant, quelque chose luit, obstinément. Une lumière fragile mais tenace attire les héros vers la surface. Ce n’est pas une promesse — c’est une possibilité.

    Clément Camar Mercier est un écrivain hors norme. Il écrit des romans, des histoires qui nous désarçonnent, nous déchaussent, nous dérangent. Sa prose peut révolter, dégoûter — mais aussi enthousiasmer, exalter, émerveiller. Il ne « témoigne » pas, ne se raconte pas : il  nous emmène, de force parfois, dans une fiction vibrante, spirituelle, puissante et belle ,drôle ! Pas de plateau désolé de l’« auto-évaluation » ici : Mercier est simplement  du côté de la littérature .

    Alors, avez-vous le courage d’ouvrir ce livre, de le lire, « et de devenir dépendant à la plume de Clément ? »

    Si oui, précipitez-vous chez votre libraire — notamment à la librairie  Chien Sur La Lune — car c’est sur ses rayons que vous trouverez les deux romans de cet auteur à suivre de très près.

  • La lune, le livre et le code

    La lune, le livre et le code

    Une soirée incroyablement intense, en compagnie de l’écrivain Clément Camar-Mercier, un jeune auteur aussi brillant, créatif et très spirituel. Notre librairie, pleine d’âmes, a eu l’incroyable chance et le bonheur d’accueillir cet écrivain exceptionnel.

    Il a partagé avec nous beaucoup de choses : des idées, des rêves, des cauchemars. Ensemble, nous avons creusé et essayé de comprendre notre époque difficile et aseptisée. Nous avons parlé de ses deux romans, et surtout du dernier, La Tentation Artificielle, sur les illusions de l’humanité, la rédemption par les zéros et les uns, le vide du monde « numérique », l’oubli de la spiritualité, la tentative de ressusciter Dieu dans le silicone, et de l’inévitable et terrifiant happy end de l’humanité.


    Ceux qui n’ont pas pu être avec nous pourront bientôt voir la vidéo de la soirée.


    Les deux romans, La Tentation Artificielle et Roman de Nathan et Jeanne, sont disponibles à la librairie Chien Sur La Lune. »

  • Oh Shit!

    Oh Shit!

    J’avais été immédiatement conquis par le style de Jacky Schwartzmann en découvrant Killing Me Softly : un humour décalé, parfois grinçant, un regard désabusé sur la société et une langue volontiers crue. J’étais donc impatient de me plonger dans un autre de ses romans. C’est désormais chose faite avec Shit !.

    Le récit met en scène un conseiller principal d’éducation qui vit dans un immeuble d’un quartier sensible de Besançon — pour être moins politiquement correct, on pourrait dire franchement délabré — là même où il exerce. Par un concours de circonstances que je préfère ne pas dévoiler, l’appartement voisin du sien abrite un point de deal, et il se retrouve bientôt avec plusieurs dizaines de kilos de shit sur les bras. Il décide alors de jouer les Robin des Bois locaux. Mais, même animé des meilleures intentions, il doit faire face à la concurrence et aux dangers inhérents au métier de dealer.

    J’ai retrouvé tout ce qui m’avait plu dans Killing Me Softly. À travers un récit drôle et rythmé, l’auteur dresse un portrait assez juste de la vie dans des quartiers laissés pour compte, où l’économie tourne largement autour du trafic de drogue. Il égratigne également, non sans une certaine caricature, le corps enseignant du secondaire. Quant au personnage principal, pourtant attachant, il n’échappe pas à ce regard acide : derrière ses bonnes intentions, il se révèle finalement moins humaniste qu’il ne le pense.

    Sylvain Halgand