Lapiaz : quand le Jura révèle ses failles

« Lapiaz » (prononcez « lapia ») : mot d’origine jurassienne, issu du latin « lapis », « pierre ». Surface rocheuse marquée par l’érosion des reliefs calcaires sous l’action des eaux de ruissellement. Une formation géologique qui donne son nom au dernier polar de Maryse Vuillermet – et qui sert de métaphore à un monde en équilibre fragile entre tradition et modernité.

Premiers pas dans le Jura

Au début du siècle – le 21e, bien sûr –, j’ai foulé pour la première fois le sol du Jura. Ou plus exactement du Haut‑Jura, dans un petit village blotti près des pistes de ski nordique, au milieu de forêts qui semblaient sans fin et de fermes pittoresques, éparpillées dans les vallées comme sorties d’un conte. En Balkanique que je suis, je ne peux m’empêcher d’aimer les montagnes : les Balkans sont une montagne sur les Balkans, vous voyez. Alors, j’ai aimé le Jura dès le premier regard. Fromage, vin, saucisson sec fumé avec du comté, le Concoillotte presque coulant et aux saveurs multiples, le Mont d’Or… déjà l’eau me vient à la bouche.

Le village où nous logions se résume à une longue rue, avec deux hôtels, une petite épicerie, un distributeur de billets, un loueur de skis, deux cafés, un cimetière, une église et une minuscule boutique de souvenirs face au parking du village. Celle‑ci m’a charmé (comme un enfant de cinq ans) par son charme tout en bois : tout y est en bois, y compris la maison qui l’abrite.

Jeunes mariés à l’époque, ma femme et moi avions élu domicile au « Chalet de Versoix », une sorte d’auberge‑étape sur la route du lac, à dix minutes du village. Perché au sommet d’une colline, en pleine forêt de conifères, l’endroit était déjà bien à l’écart du hameau. Je fumais alors, et il m’arrivait de sortir devant l’hôtel au milieu de la nuit pour griller une cigarette. Dans le noir absolu, seulement éclairé par la lumière de l’entrée, la nuit en forêt était plus que mystérieuse, plus que ténébreuse. Amateur d’histoires qui font peur, mon imagination s’est mise à jouer avec moi : un craquement de brindille par‑ci, un objet qui tombe avec un bruit sourd par‑là, le vent qui agite les branches des conifères, tout chuchote et vit de sa propre vie nocturne. Sur le petit sentier qui s’enfonce dans les bois – le « Sentier des Amoureux » –, j’ai eu l’impression que quelqu’un passait ; un frisson m’a parcouru l’échine, j’ai écrasé ma cigarette et me suis précipité dans le lit chaud.

Le matin change tout : un soleil magnifique, la blancheur de la neige, le lac gelé au cœur d’une vallée cernée de forêts et de pentes. Le Jura est un joyau baigné de lumière. Mais ce joyau garde toujours une part de mystère, qui me saisit encore aujourd’hui lorsque je skie seul au crépuscule, lorsque je suis sur mes skis au milieu des bois et que la nuit tombe déjà, que les ombres rampent depuis les recoins de la forêt – et très vite. Ou quand je croise parfois un étrange autochtone jurassien au milieu d’un sentier de montagne, qui vous glace d’effroi avant de disparaître aussi vite qu’il est apparu, avalé par la profondeur des chemins forestiers. Le Jura est un paysage merveilleux, avec une touche de « Twin Peaks »… à la manière jurassienne.

Résister au « Lapiaz » de Maryse Vuillermet ? Impossible.

Comment résister alors au titre *Lapiaz*, de Maryse Vuillermet, dans la collection Rouergue Noir, un polar ? Quand on sait que l’intrigue se déroule précisément là où nous vagabondons depuis vingt‑cinq ans à travers forêts et montagnes, et que nous nous sentons nous‑mêmes partie de ce monde – du moins comme amoureux de cette région française –, impossible de ne pas se laisser engloutir par l’histoire et l’atmosphère de ce roman, sans exagération, exceptionnel.

L’action se passe exactement là où nous venons, depuis un quart de siècle, passer nos vacances au moins une fois par an, parfois jusqu’à trois fois. Le Haut‑Jura, avec sa beauté, sa paix, ses pâturages infinis, ses forêts de conifères, ses puissants torrents montagnards, ses cascades, ses granges et fermes isolées dans les monts et les vallées. Là où les gens sont rudes, solides, bruts comme la force d’une tempête de neige, de vrais montagnards.

Tout commence dans les années 1970, quand un jeune couple hippie parisien (aujourd’hui on dirait des « écolo‑bobos » ;‑)) s’installe dans une ferme avec l’espoir d’y trouver le paradis perdu et rêvé des citadins, de vivre d’air pur, de rosée sur les fleurs et de la musique des Doors. Leurs premiers voisins sont une famille paysanne jurassienne, des travailleurs robustes qui connaissent la vie de la montagne, ses traditions, et le labeur incessant qui ne manque jamais. Les hippies vont déclencher une mini‑révolution culturelle dans le petit cercle de la ferme, et provoquer, inconsciemment et involontairement, une avalanche d’événements qui aboutira à un dénouement monstrueux et incroyable.

Il y a quelque chose de lourd, de sombre et de ténébreux du début à la fin de ce roman. Une tempête tapie dans le paradis, qui se devine depuis les hauteurs du « Crêt Chalam ». Le monde qui était va disparaître, brisé comme une pierre qui tombe dans l’abîme d’une crevasse du lapiaz. Cette histoire vous emmène dans un paradis condamné à la perte, à la disparition. Au cœur du calme et de la paix silencieuse de la montagne, elle instille d’abord une inquiétude sourde, jusqu’à vous conduire à l’embrasement et à la fusion.

Une écriture ancrée dans la terre jurassienne

Le roman est riche en coutumes locales, en traditions villageoises ancestrales – Maryse Vuillermet, originaire de Saint‑Claude, sait de quoi elle parle. On sent qu’elle connaît intimement ce territoire, ses valeurs, ses réactions. Son lien avec la terre et la pierre du Jura se ressent à chaque page. Rien n’est laissé au hasard ; elle mène avec maestria cette histoire de métamorphose d’un monde qui a dû sortir de l’isolement de la vie rurale montagnarde pour entrer dans la « modernité » par tous les moyens possibles.

Les ravins, les falaises, les gouffres tiennent bon, car ils ont toujours été là et le seront après nous. Chaque pas sur ces parois doit être mesuré : le lapiaz mouillé est glissant, un faux pas peut vous entraîner dans un précipice. Les montagnes ne cachent pas que des beautés, mais aussi des dangers – serpents, champignons vénéneux, originaux. Attention où vous posez le pied, quel sentier de montagne vous empruntez. Car beaucoup de choses ne sont plus comme avant.

Lapiaz– c’est une plongée sensorielle et morale dans l’âme du Jura, une réflexion sur la collision entre deux mondes, portée par une écriture aussi précise que poétique.

Et bien sûr, venez découvrir cette œuvre exceptionnelle de Maryse Vuillermet – avec laquelle vous pouvez commencer l’année en grand style !

EDITIONS ROUERGUE NOIR

octobre 2025

288 pages

21,50 €

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *