Alors voilà, y’a cette idée reçue tenace comme une vieille colle : les pays d’Europe de l’Est, ce serait des contrées où on vit en noir et blanc. Comme si on était plongé dans un film de Béla Tarr ou de Kieslowski, avec des ruines partout, des trucs cassés, et des hordes de gens déprimés qui font la queue pour acheter un demi-kilo de farine dans un supermarché tout droit sorti d’un calendrier « Bonne année 1984 » de Timișoara, avec le portrait de Nicolae Ceaușescu tenant un bouquet de fleurs et une pionnière toute guillerette sur son aile.
Non. L’Europe de l’Est n’est pas comme ça. Et ne l’a jamais été. Elle a eu ses démons, ses problèmes, ses hauts et ses bas, mais elle a toujours été à des années-lumière de tous ces clichés.
Première précision, et pas des moindres : les républiques de l’ex-Yougoslavie ne sont PAS des pays d’Europe de l’Est. Elles n’ont jamais fait partie du CAEM ni du Pacte de Varsovie. Elles sont soit balkaniques (Europe du Sud-Est), soit ce qu’on appelle la Mitteleuropa (Europe centrale). Et elles ont toujours suivi leur propre chemin de développement, même sous le socialisme.
La Yougoslavie, c’était le pays fondateur du mouvement des non-alignés, un État socialiste moderne avec un système hybride (le meilleur mélange de socialisme, d’autogestion et d’un « capitalisme léger et humain » – bon, ok, « capitalisme humain » c’est un oxymore total, mais c’était la Yougoslavie, quoi). La Yougoslavie a donné naissance à une culture pop incroyable : cinéma, musique, littérature, BD, folk, rap, reggae, punk, cold wave, metal… Chez le camarade Tito, tout était possible.
Les gens vivaient modestement mais bien, voyageaient pas mal (les Yougoslaves étaient les bienvenus à l’Ouest, à l’Est, et même au Sud, tiens). Hyper éduqués, d’une culture générale large, le Yougoslave était l’apogée du rêve hippie-gauchiste, un homme libre dans une société dite « totalitaire » à parti unique.
Évidemment, tout cet édifice multiculturel, multiethnique, multilingue (même si le serbo-croate était parlé dans 70% du pays, il existait d’innombrables variantes de la langue, plus le slovène, le macédonien, l’albanais, le hongrois, le ruthène, le slovaque…) tenait sur des bases fragiles. Un pays jeune, obsédé par les problèmes non résolus du passé, surtout la guerre fratricide de 41-45 qui s’est gentiment prolongée de 90 à 96 avec l’aide chaleureuse des « traîtres à leur propre sang » – les nababs locaux des six républiques – et des pacificateurs occidentaux avec leurs cargaisons de pacifisme sous forme de fusils tchèques, allemands, américains, de bombes, de howitzers et autres outils de paix.
Oto Oltvanji est un enfant de cette Yougo-pop culture (comme votre libraire). Un type qui a vécu une bonne partie de sa vie dans cette Yougoslavie pop, cool, sympa . Et l’autre partie dans la période post-apocalyptique 1990-2000, qui a vu 4 guerres civiles, le bombardement de l’OTAN, les sanctions, la famine, l’effondrement du système, une transition dégueulasse (le pillage des ressources et des biens publics par la nouvelle oligarchie capitaliste, mais cette fois « démocratique », ce qui, vous en conviendrez, donne un ton totalement meilleur à toute la composition).
Bref, en tant que jeune vieux bonhomme comme ça, il ne peut qu’être complètement schizophrène. Comme 99% des citoyens de l’ex-Yougo. Blague à part, « Le Champ des Méduses », un roman policier, est une sortie exceptionnelle de cette phase psychotique des années 90 dans les Balkans. Oto a écrit un livre léger, drôle, dynamique. Plein d’humour non forcé, de charme et d’une élégance cool ,un mélange de polar et de road trip.
Sceptique, ex-journaliste, détective privé dans la nouvelle Serbie capitaliste, reçoit pour mission de percer le mystère de la disparition d’une fille et de sa mère – l’une a disparu dans les années 80, l’autre dans la première décennie du 21e siècle. Le détective belgradois devra résoudre quelques histoires apparemment très éloignées et les assembler en une grande histoire, que bien sûr on ne peut pas vous révéler, parce que ce serait un spoiler total.
Ce livre, même s’il traite de thèmes assez sombres, reste très solaire et lumineux. Skeptik est un sympathique bonhomme de type balkanique, relativement flegmatique, amateur de bonne goutte, amoureux de musique – d’ailleurs, ce roman se déguste mieux avec du bon rock ex-yougo sur votre tourne-disque ou sur une plateforme (beurk). Son style est drôle , amusant, et tire peu vers ce classique « gloom » balkanique et ce vibe « glad to be sad » qui caractérise la littérature serbe moderne. Oltvanji a toutes les clés du genre au bout des doigts, il nous guide en maître à travers l’histoire, on ne s’ennuie pas une seconde.
Ce roman est le premier de cet auteur traduit en français, publié par les éditions Agullo qui ont un catalogue exceptionnel d’auteurs (Varesi, Pavicic, Paulin, Khaloua). Le roman d’Oto est encore un excellent titre dans leur excellente sélection.
Donc vous savez ce qui vous reste à faire : faites-vous une playlist de bonne musique ex-yougo (EKV, Azra, Idoli, Haustor, Buldozer, Darkwood Dub, Rambo Amadeus, Obojeni Program), installez-vous dans votre Yugo ou votre Zastava 101 (les légendaires antiquités automobiles yougoslaves) et partez en route pour Rovinj, sur la lumineuse Adriatique, où parfois, si vous ne faites pas attention, une méduse peut vous piquer. Et la brûlure de méduse, ça gratouille encore des années après la rencontre. Comme ce roman qui vous pique agréablement et ne s’oubliera pas facilement, d’autant qu’il y aura sûrement d’autres aventures de Sceptique.
Et bien sûr, le roman est disponible dans votre librairie préférée « Chien Sur La Lune ».
« Le Champ des Méduses » d’Oto Oltvanji

Éditions Agullo
22,90 €


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