LUKAS BARFUSS – « Une héroïne du prolétariat »

As soon as you're born, they make you feel small
By giving you no time instead of it all
Till the pain is so big you feel nothing at all.
*
Dès l’origine, ils vous amenuisent
En vous offrant le vide là où devrait régner le tout,
Jusqu’à ce que la douleur, trop vaste, ne soit plus qu’un silence.
*

Oui, Lennon, jadis, chantait déjà ce héros ouvrier, broyé par le système, la société, l’existence même. De même, chez Lukas Barfuss, Adeline, fille d’immigrés italiens à Zurich, incarne avec une vérité crue cette héroïne du prolétariat. De la naissance à l’âge adulte, sa vie est une lente mouture sous les rouages d’un ordre sans pitié. Rien ne suit la pente du bonheur dans son existence cabossée ; chaque pas en avant semble lui arracher deux en arrière, parfois un kilomètre entier.


Nous sommes dans les années 70, mais le système qui régit encore nos vies y dévoile jour après jour son visage hideux, écrasant sans relâche l’infortunée Adeline, jusqu’à ce qu’elle décide de ressaisir son destin et tente une sécession d’avec cette société impitoyable. Seule, avec une fillette issue d’une union évanouie – le père ayant disparu sans laisser de traces –, Adeline se risque à un saut dans l’inconnu. Parviendra-t-elle à s’en extraire ? C’est là que réside le suspense de ce roman social d’une acuité remarquable.
Barfuss nous immerge dans le quotidien des invisibles, des sans-voix, des illettrés condamnés aux tâches subalternes, aux usines, aux cafés sordides, face à l’hypocrisie de pervers avides de chair fraîche. L’héroïne devra puiser en elle la force de traverser ces épreuves, survivre et arracher sa fille à la reproduction d’une condition sociale inéluctable.


Quiconque apprécie la veine « brechtienne » en littérature, cette observation à la fois âpre et précise des vies ouvrières, se doit de s’immerger dans ce roman aussi magnifique que brutal. Barfuss rend un visage et une voix à ceux que l’on ne regarde pas – rareté précieuse dans le paysage littéraire contemporain.

Ils vous blessent chez vous, vous frappent à l’école,
Vous haïssent si vous êtes intelligent, et méprisent l’idiot,
Jusqu’à ce que vous soyez si terriblement fou que leurs règles n’aient plus de sens.*

They hurt you at home and they hit you at school
They hate you if you’re clever and they despise a fool
Till you’re so fucking crazy you can’t follow their rules
A working class hero is something to be
…*

Extrait du roman :
« Mais à présent tu sais ce que les marchands d’esclaves redoutent le plus. Ta conscience. Et crois-moi, ils mettront en œuvre tout ce qui est en leur pouvoir pour que tu continues à mener une vie de clébard, que tu te plies au conditionnement qu’ils t’ont inculqué. Ils ne veulent pas que tu t’éduques, tu ne peux leur servir que si tu es bien dressée, bien domptée. »

*Working Class Hero – John Lennon

Editions ZOE

21€50

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *