L’apocalypse des futilités

„Rochebrune“ Sophie Divry

« Some say a comet will fall from the sky.
Followed by meteor showers and tidal waves.
Followed by fault lines that cannot sit still.
Followed by millions of dumbfounded dip shits.

And some say the end is near.
Some say we’ll see Armageddon soon.
Certainly hope we will
I sure could use a vacation from this stupid shit, silly shit, stupid shit.

One great big festering neon distraction,
I’ve a suggestion to keep you all occupied.

Learn to swim. »

« Certains disent qu’une comète tombera du ciel.

Suivie de pluies de météores et de raz-de-marée.

Suivie de failles qui ne tiennent plus en place.

Suivie par des millions de pauvres cons médusés.

Et certains disent que la fin est proche.

Certains disent qu’on verra bientôt l’Armageddon.

Je l’espère sincèrement,

je prendrais bien des vacances loin de ces conneries, de ces idioties, de ces saloperies.

Une immense et purulente distraction de néon,

j’ai une suggestion pour vous tenir occupés :

Apprenez à nager. »

Tool « Aenima « 

Il est des livres que l’on entame le sourire aux lèvres – ce sourire léger, presque bouddhique, qui détend les traits avant une séance de méditation ou de yoga. *Rochebrune* commence ainsi. On sourit doucement aux travers de cette famille recomposée « bobo » qui s’élance vers des vacances censées ressourcer un couple à la dérive, direction des Alpes imaginaires.

Rochebrune n’existe pas. Mais ce lieu est d’une réalité parfaite – un sommet de l’irréel, aussi solide que le granit et aussi éphémère que le brouillard montagnard ou le mirage de l’hypothermie. À mesure que l’on progresse dans ce roman « fou », son incipit prend des airs de la célèbre scène de Kubrick : la petite Volkswagen grimpant vers les montagnes du Missouri – ou d’un autre État américain, peu importe. En fond sonore, chez Kubrick, résonne « Bad Moon Rising » de Creedence Clearwater Revival ; dans ma version de « Rochebrune », je l’imagine sur « Ænima » de Tool, d’une intensité saisissante.

Les protagonistes – un couple et leurs deux enfants, une adolescente et un garçon de sept ans – quittent leur appartement Lyonnais pour gagner « Rochebrune », où ils espèrent que ce séjour « remettra tout en place ». Mariage, stress, enfant gâté à l’impossible caractère, frustrations, obsessions… C’est l’œuvre de Kubrick (et de King) et celui de Sophie Divry prennent des chemins divergents. Là où Kubrick et King convoquent la folie, l’obsession psychotique et la paranoïa, Sophie Divry pousse jusqu’à l’incandescence les contradictions de notre société – une société creuse, superficielle, si artificielle qu’elle en devient méconnaissable.

Le couple est venu à la montagne chercher un « nouveau départ », car il traverse une crise. Lui, alpiniste amateur, codeur de jeux vidéo, père d’un garçon de sept ans – un « monstre montessorien ». Elle, psychologue, conseillère d’orientation indépendante , mère d’une adolescente vissée à TikTok, Instagram et Snapchat. Ils débarquent dans un gîte sympathique mais sans âme, non loin du village fictif de « Rochebrune », dans les Alpes. Ce qui devait être un nouveau départ, une thérapie conjugale, se mue en cauchemar aux proportions bibliques.

Sophie Divry nous plonge dans les névroses des couples modernes, de la vie, d’une société qui a perdu tous ses repères. L’histoire, en soi, ne serait qu’un énième radotage sur les problèmes conjugaux de la bourgeoisie urbaine – sujet mille fois ressassé – si Sophie Divry n’avait magistralement retourné cette trame convenue pour en faire une épopée universelle sur l’Occident et son irrémédiable glissement vers le précipice. Roman d’une rapidité confondante, riche en rebondissements et en une angoisse qui n’a rien de surnaturel, mais tout de bien réel. La romancière nous cogne contre les parois rocheuses de Rochebrune avec la puissance du vent d’alpage – pas un instant de répit, chaque page est un pas de plus vers le sommet de l’appréhension.

L’ouvrage, bien que très incisif  et d’un humour corrosif, touche à des profondeurs sérieuses, d’une indéniable qualité littéraire. Obsession, passion, illusion, mort  sont admirablement traitées dans ce roman. Trahison, regard médiocre sur l’existence, égoïsme et hypocrisie sont parfaitement emballés dans un récit qui progresse inexorablement vers une catastrophe d’une ampleur insoupçonnée. Et c’est précisément ce processus qui mène à l’apocalypse qui est terrifiant, brutal, foisonnant et, surtout, irrépressible – comme un élément déchaîné, comme une avalanche. Voilà pourquoi ce livre est exceptionnel et mérite d’être lu. Car sous une « prose légère » de thriller (si tant est qu’on puisse le qualifier ainsi) se cache une œuvre moderne, brillamment écrite, qui connaît intimement nos vides contemporains, nos futilités, nos mesquineries et notre médiocrité. Et ce sont précisément ces travers qui nous poussent sur un chemin déjà tracé, dont il n’y a pas retour .

Un rayon de soleil – si tant est qu’on puisse l’appeler ainsi – réside dans les enfants, qui devront apprendre seuls à surmonter ce monde morose, cruel, misérable, celui d’adultes frustrés pour qui leur nombril prime sur tout.

Née à Montpellier en 1979, Sophie Divry vit aujourd’hui à Lyon. Après des études de sciences politiques et de journalisme à l’IEP de Lyon et à l’École supérieure de journalisme de Lille, elle a travaillé à la rédaction du mensuel « La Décroissance » avant de se consacrer pleinement à l’écriture. Son premier roman, « La Cote 400 » (2010), a été traduit en cinq langues. Elle est également chroniqueuse dans l’émission « Des papous dans la tête » sur France Culture.

Avec « La Condition pavillonnaire » (2014), elle signe un récit caustique et humoristique, portrait sans concession d’une Emma Bovary moderne, qui lui vaut une mention spéciale du prix Wepler. Son roman « Trois fois la fin du monde » reçoit le prix de la Page 111. En 2024, « Fantastique histoire d’amour » – son septième roman – est couronné par le prix France Télévisions et le prix France Bleu / Page des libraires. Ce roman, qui emprunte aux codes du thriller pour explorer une rencontre amoureuse inattendue, confirme son talent pour mêler l’art du récit à une exploration sensible de nos sociétés contemporaines.

« Rochebrune » de Sophie Divry est un excellent roman, qui mérite une place de choix sur le piédestal des « ennuyeux généralement médiocres » de cette rentrée littéraire. Les éditions Actes Sud nous offrent, dans une belle édition graphique, un roman dont on parlera. Et que dire de plus, sinon : apprenez à nager, car il vous faudra savoir ne pas vous noyer dans les ténèbres de « Rochebrune ».

Sophie Divry, « Rochebrune », Actes Sud, 20 €

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