Catégorie : Conseil

  • Mother Mary Comes To Me( Mon Refuge  et Mon Orage) : L’Inde comme matière intime

    Mother Mary Comes To Me( Mon Refuge et Mon Orage) : L’Inde comme matière intime

    Nous rêvons tous, nous fantasmons une Indie chatoyante. Une terre de sadhus hilares, de yogis, de gourous, de saints barbus à moitié nus plongeant dans les eaux troubles du Gange. Nous avons tous entendu parler de Gandhi, de Nehru, de la lutte pour la libération de l’Empire britannique, de la victoire « non-violente » contre l’occupant (un mythe absolu, mais nous en reparlerons une autre fois). Nous nous intéressons moins à la terre de la violence extrême, de la guerre interconfessionnelle permanente, des massacres sanguinaires de musulmans, de la misogynie exceptionnelle, des viols, des féminicides. La terre de l’intégrisme religieux, de l’intolérance et du chauvinisme radical. Tout cela, nous pouvons le trouver dans le livre d’Arundhati Roy, qui est une sorte d’autobiographie, de sa vie mais aussi du sous-continent indien.

    Roy nous raconte l’histoire de sa vie, de sa relation complexe avec sa mère, une héroïne et antihéroïne incroyable, d’où le titre exceptionnellement beau du livre en anglais : « Mother Mary comes to me » — car sa mère s’appelait Mary, une chrétienne indienne qui éleva seule Arundhati, le père étant disparu tôt dans la vie de l’écrivaine. Une femme qui, comme l’Inde, est pleine des contradictions d’un conflit entre une tradition multimillénaire et une vision moderne du monde. C’est de ce rapport chaotique avec sa mère qu’a surgi la brillante personnalité créative de Roy, qui a travaillé dans le cinéma, écrit, et participé aux luttes collectives de type altermondialiste.

    Arundhati Roy est le visage joyeux et lumineux d’une Inde qu’elle ne cesse d’interroger, et son livre est un voyage, un tourbillon d’une force immense. Dommage que le titre français ait été changé en « Mon refuge et mon orage », car le titre original recèle tant de symboles, des Beatles à la Bible. La romancière nous raconte avec maestria tout ce qui fut une quête : celle de la mère, des racines, mais aussi de l’identité. Plongez-vous dans la vie aux multiples strates d’Arundhati Roy, et dans les senteurs, les couleurs et les visages contrastés de l’Inde et de son histoire récente.


    [Arundhati Roy, née en 1961, est une romancière, essayiste et militante indienne de renommée mondiale. Lauréate du prix Booker en 1997 pour son premier roman Le Dieu des petits riens, elle est autant célébrée pour son écriture lyrique et sensorielle que pour ses essais politiques percutants, dénonçant sans relâche le nationalisme hindou, les inégalités sociales et les désastres écologiques. Son œuvre, à la croisée de l’intime et du politique, incarne cette « Inde qui argumente » contre l’« Indie qui obéit », pour reprendre ses mots.

    Mon Refuge et Mon Orage , Gallimard ,24€

  • LUKAS BARFUSS – « Une héroïne du prolétariat »

    LUKAS BARFUSS – « Une héroïne du prolétariat »

    As soon as you're born, they make you feel small
    By giving you no time instead of it all
    Till the pain is so big you feel nothing at all.
    *
    Dès l’origine, ils vous amenuisent
    En vous offrant le vide là où devrait régner le tout,
    Jusqu’à ce que la douleur, trop vaste, ne soit plus qu’un silence.
    *

    Oui, Lennon, jadis, chantait déjà ce héros ouvrier, broyé par le système, la société, l’existence même. De même, chez Lukas Barfuss, Adeline, fille d’immigrés italiens à Zurich, incarne avec une vérité crue cette héroïne du prolétariat. De la naissance à l’âge adulte, sa vie est une lente mouture sous les rouages d’un ordre sans pitié. Rien ne suit la pente du bonheur dans son existence cabossée ; chaque pas en avant semble lui arracher deux en arrière, parfois un kilomètre entier.


    Nous sommes dans les années 70, mais le système qui régit encore nos vies y dévoile jour après jour son visage hideux, écrasant sans relâche l’infortunée Adeline, jusqu’à ce qu’elle décide de ressaisir son destin et tente une sécession d’avec cette société impitoyable. Seule, avec une fillette issue d’une union évanouie – le père ayant disparu sans laisser de traces –, Adeline se risque à un saut dans l’inconnu. Parviendra-t-elle à s’en extraire ? C’est là que réside le suspense de ce roman social d’une acuité remarquable.
    Barfuss nous immerge dans le quotidien des invisibles, des sans-voix, des illettrés condamnés aux tâches subalternes, aux usines, aux cafés sordides, face à l’hypocrisie de pervers avides de chair fraîche. L’héroïne devra puiser en elle la force de traverser ces épreuves, survivre et arracher sa fille à la reproduction d’une condition sociale inéluctable.


    Quiconque apprécie la veine « brechtienne » en littérature, cette observation à la fois âpre et précise des vies ouvrières, se doit de s’immerger dans ce roman aussi magnifique que brutal. Barfuss rend un visage et une voix à ceux que l’on ne regarde pas – rareté précieuse dans le paysage littéraire contemporain.

    Ils vous blessent chez vous, vous frappent à l’école,
    Vous haïssent si vous êtes intelligent, et méprisent l’idiot,
    Jusqu’à ce que vous soyez si terriblement fou que leurs règles n’aient plus de sens.*

    They hurt you at home and they hit you at school
    They hate you if you’re clever and they despise a fool
    Till you’re so fucking crazy you can’t follow their rules
    A working class hero is something to be
    …*

    Extrait du roman :
    « Mais à présent tu sais ce que les marchands d’esclaves redoutent le plus. Ta conscience. Et crois-moi, ils mettront en œuvre tout ce qui est en leur pouvoir pour que tu continues à mener une vie de clébard, que tu te plies au conditionnement qu’ils t’ont inculqué. Ils ne veulent pas que tu t’éduques, tu ne peux leur servir que si tu es bien dressée, bien domptée. »

    *Working Class Hero – John Lennon

    Editions ZOE

    21€50

  • Michael Parenti, le Tribun Populaire

    Michael Parenti, le Tribun Populaire

    Michael Parenti, le tribun du peuple, vient de nous quitter à 92 ans, mais son combat, lui, est plus vivant que jamais. L’être humain est un animal social, et la politique n’est pas une option – elle est là, partout, elle imprègne chaque aspect de notre existence. On peut bien prétendre que la lutte des classes est un vieux concept dépassé, que le capitalisme libéral est l’aboutissement parfait de l’histoire, que « There Is No Alternative », tout cela n’est que poudre aux yeux. Comme l’a résumé Warren Buffett, le plus grand succès des riches a été de convaincre les pauvres que cette lutte n’existe pas. Mais elle existe bel et bien, et c’est nous qui la remportons. Heureusement, des voix fortes et claires ont toujours refusé ce darwinisme social, cette guerre du marché contre les plus faibles. Michael Parenti fut l’une de ces voix, peut-être la plus percutante et la plus accessible de sa génération.

    Né dans une famille d’immigrants italiens ouvriers du Bronx, Parenti n’a jamais perdu de vue ses racines. Docteur de Yale, il a pourtant tourné le dos à l’académie complaisante pour se consacrer à l’éducation populaire. Il ne s’est jamais perdu dans l’autopromotion ou le jargon creux de tant de « guerriers culturalo-marxistes ». Son objectif était simple : armer la classe ouvrière, la paysannerie, l’intelligentsia honnête avec des outils pour comprendre le monde. Et il y est parvenu magistralement. Ses livres, ses conférences, son humour mordant ont influencé des générations de militants aux États-Unis, en Europe et ailleurs.

    Parenti jouit d’un statut culte chez ceux qui ont compris que la gauche sociale-démocrate occidentale n’est qu’un mensonge, un soutien à l’impérialisme et au capitalisme oligarchique. Le capital est cruel, intransigeant, impérialiste dans son essence. Son avidité est sans limite, sa volonté de pouvoir illimitée. Parenti a su nous expliquer cela sans théorisation infinie, sans la langue de bois d’une gauche tiède et complice. Parmi ses œuvres phares traduites en français, on trouve « Le Mythe des jumeaux totalitaires », « Tuer une nation. L’assassinat de la Yougoslavie » et « Le Visage de l’impérialisme ». Ces livres sont des armes. Ils déconstruisent les mensonges de l’empire, démolisse les narratifs des médias serviles et des intellectuels de service, et nous donnent une boussole pour lutter contre le mal radical que sont le capitalisme et l’impérialisme.

    Parenti nous a toujours rappelé une vérité fondamentale : la démocratie n’existe que pour une élite, pour la clique oligarchique et ploutocratique. Quand Tom Cruise vole dans un F16 flambant neuf, ce n’est pas pour la gloire des droits de l’homme, c’est pour bombarder au napalm, à l’uranium appauvri, des villages du Vietnam à l’Irak, de la Libye à la Yougoslavie. La liste est sans fin. Et notre malheureuse Union européenne, comme un parasite accroché à la fesse de l’empire américain, participe avec soumission ou se tait lâchement devant les génocides, les guerres illégales, les coups d’État.

    Son analyse frappe juste : la politique étrangère des États-Unis est un projet d’expansion économique, pas de démocratie. Le système politique américain est une ploutocratie où la grande richesse dicte tout. Les médias grand public sont des « médias de service », diffusant une propagande culturelle pour l’élite au pouvoir. Parenti réaffirmait avec force la pertinence de la lutte des classes comme moteur de l’histoire, rejetant avec mépris les théories de la fin de l’histoire et du darwinisme social. Il fustigeait la gauche modérée, cette gauche libérale complice qui refuse de remettre en cause les fondements du capitalisme et participe aux guerres « humanitaires ».

    Ne vous laissez pas tromper par Wikipédia, par les gros titres ou par les IA comme ChatGPT qui vous dépeindront Parenti comme un vieux fou, un agitateur extrémiste. Tout ce que vous lirez sur lui est caricaturé, manipulé. Il faut lire son œuvre, et non pas lire sur lui. Son style était clair, direct, sarcastique, plein d’un humour mordant. Ses conférences étaient des moments d’esprit révolutionnaire pur, de rhétorique percutante. Il était le tribun du peuple moderne.

    Aujourd’hui, alors que l’impérialisme occidental est en phase terminale, que les médias ne sont plus qu’une répétition vulgaire de directives, une phraséologie belliciste et un militarisme fascisant, l’œuvre de Parenti est plus vitale que jamais. Si un lieu existe au-delà de cette vie, on peut l’imaginer là-haut, en train d’agiter, de moquer et de critiquer les hiérarchies célestes. Repose en paix, camarade. Ton combat est le nôtre.

    MICHAEL PARENTI 1933-2026


    Michael Parenti (1933-2026) était un politologue, historien et militant américain d’origine italienne. Né dans le Bronx à New York, il obtient un doctorat en science politique à l’Université Yale en 1962. Refusant de se conformer aux conventions académiques, il quitte l’université pour se consacrer à l’éducation populaire, devenant une voix majeure de la gauche radicale aux États-Unis. Ses travaux, ancrés dans une analyse marxiste, dénoncent l’impérialisme américain, la ploutocratie, et les médias comme instruments de la domination de classe. Par son style clair, direct et sarcastique, il a influencé des générations de militants à travers le monde.

    Bibliographie sélective

    En français :

    • Le Mythe des jumeaux totalitaires (éditions Delga, 2013)
    • Tuer une nation. L’assassinat de la Yougoslavie (éditions Delga, 2015)
    • Le Visage de l’impérialisme (éditions Delga, 2012)
    • Démocratie pour les riches (éditions Aden, 2007)
    • Histoire et lutte des classes (éditions Delga, 2019)

    En anglais (quelques titres phares) :

    • Inventing Reality: The Politics of News Media (1986)
    • Against Empire (1995)
    • The Assassination of Julius Caesar: A People’s History of Ancient Rome (2003)
    • The Culture Struggle (2006)
    • God and His Demons (2010)
  • Lâcher les chiens : une cavale dans l’ombre des Pyrénées

    Lâcher les chiens : une cavale dans l’ombre des Pyrénées

    Il est des livres qui ne se lisent pas, mais qui vous happent. Qui vous prennent à la gorge et ne vous lâchent plus, vous traînant dans leurs sillages de sueur, de peur et de terre mouillée. Lâcher les chiens, premier roman d’Antonin Feurté, est de ceux-là. Une œuvre qui frappe en pleine face, d’une force narrative incroyable, portée par un rythme syncopé, insoutenable, angoissant. Un rythme qui est celui de la cavale, de la course éperdue d’un homme vers son salut – ou vers son néant.

    Valère, ouvrier dans une usine d’aliments pour animaux, nettoie la merde des chiens. Son quotidien ? Fiente, puanteur, humiliation sous l’œil intraitable d’un patron. Son horizon ? Les murs gris du chenil et, la nuit venue, les ombres armées qui encerclent sa maison. Puis l’irréparable advient. Alors, il fuit. Il plonge dans la gueule des Pyrénées, ces montagnes puissantes et sauvages de son enfance, avec pour seule boussole une carte dessinée par son père. La fuite devient une quête : trouver, au détour des sentes pastorales, un itinéraire vers la terre promise. Là où une autre vie serait peut-être possible.

    Ne vous y trompez pas. La nature, ici, n’est pas un refuge idyllique. C’est une sauvagerie qui engloutit, qui dévore. Antonin Feurté n’écrit pas une pastorale, mais la réalité crasse et cauchemardesque de l’usine, mêlée à l’odeur des aiguilles de pin pourrissantes et des bergeries abandonnées. Son écriture est tendue, précise, efficace. Elle alterne avec une fluidité remarquable entre le présent haletant de la cavale et les retours en arrière qui donnent à l’histoire sa profondeur tragique, sans jamais briser l’élan. On court avec Valère sur les sentiers obscurs, au bord des ravins, des combes, des gouffres noirs. Le souffle est court, les sens en alerte permanente.

    La lecture est profondément sensorielle. Les paysages prennent corps. On sent l’humus, la terre mouillée, la végétation dense, odeurs de pourriture , décomposition . L’usine dévore, la vie broie, et les solutions, nous souffle Feurté, sont radicales. Comment se libérer ? Quel est le vrai chemin vers le paradis perdu ? Le roman ne donne pas de réponses faciles, il trace une ligne d’horizon brisée, aussi dangereuse que libératrice.

    À seulement 23 ans, Antonin Feurté signe un texte d’une maturité et d’une maîtrise impressionnantes. Nourri par son expérience d’intérimaire dans le nettoyage industriel, il développe un style attentif aux silences et à la violence sourde du réel. Lâcher les chiens est premier roman ; un choc brutal , une expérience de lecture physique qui vous laisse essoufflé, les poumons brûlants d’air froid et l’esprit hanté par l’âpreté du monde.

    Si vous avez le courage de vous engager sur ce sentier montagnard obscur, si vous acceptez de plonger dans les enfers de la classe ouvrière pour en ressortir transi et transformé, alors prenez la route. Droit vers la librairie. Ce livre, publié aux éditions Paulsen, vous attend. Il ne vous lâchera plus.

    Lâcher les chiens, Antonin Feurté.

    Éditions Paulsen – 19€.

  • La carte des souvenirs égarés

    La carte des souvenirs égarés

    Avez‑vous vécu ces moments où vous vous sentiez totalement égaré, désorienté ? Il est des instants dans l’existence où nous sommes submergés par la tristesse, le stress, la solitude, l’errance, la perte. De telles périodes nous rendent parfois mélancoliques, confus, et bien souvent, nous devenons amers, irrités, voire agressifs. Car l’impression est forte que quelque chose de vital nous a été arraché, que l’injustice nous a frappé ; tout semble infiniment lourd et compliqué. La concentration nous manque, l’agilité s’émousse, nous oublions jusqu’aux informations les plus banales. Tout cela n’est souvent qu’une fatigue passagère, un stress, un surplus d’obligations, une mélancolie éphémère. Mais imaginez ce que vivent ceux pour qui cet état est permanent, et pour qui l’amélioration n’est qu’un rêve lointain.

    La prémisse de Là où tu vas est justement cette volonté de comprendre cet état durable. Nous avons tous dans notre famille (ou nous avons eu) – ou nous avons connu – quelqu’un qui souffre de maladies neurodégénératives gériatriques, au premier chef la maladie d’Alzheimer, mais aussi beaucoup d’autres affections graves de la « conscience » devenues des pathologies chroniques et lourdes chez les personnes âgées.

    L’épouse de l’auteur – Marie, donc – prend soin et accompagne des personnes atteintes de ces maladies. Son métier n’est pas de guérir, ni seulement de soigner. Son travail est aussi de redonner de la dignité, de maintenir et d’encourager une dynamique de « normalité », plutôt que d’infantiliser et d’enfermer, d’identifier, d’assimiler la personne à sa pathologie. Bien que cela puisse sembler un projet « utopique » dans une société où les vieux et les malades sont relégués dans des institutions conçues comme des antichambres de la mort immanente. Nous avons tous entendu parler des scandales qui ébranlent les EHPAD, où les personnes âgées, souffrantes, oubliées, sont manipulées comme des objets qu’il faut parfois laver, ranger au bon endroit, sans aucune humanité ni prise en compte de leur condition humaine, de leur individualité.

    Cette bande dessinée montre d’autres possibles, une approche différente, plus humaine. Celle qui n’assimile pas le malade à sa pathologie, mais qui privilégie l’individu en tant que personne unique, qui souffre mais cherche encore à être respectée et comprise, à qui l’on permet de rester partie prenante du monde, de la société, de la famille. Cette magnifique œuvre parle d’une triade : celui qui souffre, ses proches et l’aidant(e). Chacun, à sa manière, lutte et cherche des solutions face à ce fléau du XXIe siècle. Ainsi, l’épouse d’Étienne s’inscrit dans une dynamique d’être avec, non d’être pour. Elle s’efforce d’être auprès des malades comme une canne, une béquille, une prothèse – mais une prothèse empathique et humaine, qui ne voit pas les vieux comme des séniors infantilisés (dont il faudrait s’occuper comme de robots inconscients), mais comme des êtres qui sont comme nous, simplement perdus dans le chaos mental que provoque la maladie. Chaque geste, chaque parole, chaque acte est pensé pour aider la personne malade à faire par elle‑même, à préserver son autonomie dans les limites du possible, pour alléger la vie des conjoints, des enfants, de la famille – car eux aussi, d’une manière indirecte, souffrent de la même maladie que les aînés.

    Pour conclure, Là où tu vas est bien plus qu’une bande dessinée : c’est une œuvre profondément humaine, une ode à nous tous. À notre capacité d’être présents pour l’autre, non seulement comme un secours, mais aussi comme un témoin de ce que nous pouvons tous traverser – et qui pourrait nous arriver un jour. Nous souviendrons‑nous ? Nous en aurons‑nous la volonté, puisque nous en avons encore la capacité ? Tout dépend de nous‑mêmes, de notre décision de nous souvenir et de notre engagement à rester là pour ceux qui, trop facilement, oublient ; pour ceux qui ont besoin de notre esprit, encore vif.

    Étienne Davodeau, né en 1965, est l’un des auteurs majeurs de la bande dessinée française contemporaine. Son œuvre, ancrée dans le réel, explore avec une humanité profonde les liens sociaux, le monde du travail et les grandes questions de société. Il est notamment connu pour des récits documentaires tels que Les Mauvaises Gens (sur le syndicalisme) ou Rural ! (sur le monde agricole).

    « Là où tu vas » Etienne Davodeau

    Futuropolis

    24€

  • Votre cure de désintoxication des romans interminables : « Killing Me Softly » de Jacky Schwartzmann

    Votre cure de désintoxication des romans interminables : « Killing Me Softly » de Jacky Schwartzmann

    Dans le doux confinement de son cinques-pièces du 15ᵉ arrondissement, donnant sur un balcon trop étroit pour faire pouser un basilic ouzbeque rare , excellent pour probleme des pieds plats , Élodie – quarante-deux ans, ex-prof de yoga vinyasa et épilatrice certifiée – rumine. Son mari, Guillaume, l’a quittée pour « se reconnecter à la terre » au Nicaragua, où il cultive du coton bio en polyamour avec Lucía, une chamane locale dont la forêt sacrée a été rasée par des multinationales (ou peut-être par des promoteurs, les détails sont flous, mais l’intention est vertueuse).

    Élodie, elle, se reconnecte à sa douleur. Chaque matin, elle observe la lente descente d’une feuille morte du marronnier de la cour, métaphore de son propre effeuillement. Elle écrit des messages qu’elle ne poste pas sur un forum dédié aux « âmes sensibles en transition ». Elle médite sur le bruit des scooters, y décelant une symphonie urbaine du désarroi. Possible Goncourt 2026…

    Et puis il y a les TGV de la littérature, des romans avec lesquels on file comme une flèche, tout est terriblement rapide comme sur les premiers albums de Metallica et Megadeth. Killing me softly de Schwartzmann est exactement ça : un projectile hypersonique, qui se lit d’une traite, en une nuit. Pas une seconde d’ennui. Que de l’action folle, une envie irrépressible de ne pas dîner, de ne pas dormir, de ne même plus respirer — juste lire et délirer avec Jacky.
    Parce que ce roman est une joyeuse folie, pleine de digressions hilarantes, de situations improbables. Les frères Coen peuvent aller se rhabiller : Jacky is in the house !

    Ça vous dirait de savoir quel rayon chez Leroy Merlin est le meilleur pour dénicher l’outil indispensable à la section de teub ? Comment chier dans un bain therapeutique ? Quel métier paie bien mais stressé autant qu’un trader (non, pas comptable) ? Pourquoi les solos de guitare interminables sont dangereux pour la santé ? Pourquoi Masque et la plume peut rendre les gens nerveux au point de provoquer des drames ? Pourquoi il faut toujours être sur les nerfs avec papi et ses activités politiques ? Tout ça et bien plus encore, vous le découvrirez dans ce roman exceptionnellement drôle, Killing me softly, savant mélange de trash, de roman noir, d’humour façon frères Coen revisité dans le Doux, et de vitesse punk crust radical.
    Vous trouverez tout ça et encore plus dans ce livre génial.

    Killing me softly de Jacky Schwartzmann est une lecture radicalement, ultra, violemment divertissante. Un rythme de maître, un style ultra-lisible et original, pas une miette d’ennui ni de longueur, tout est parfaitement dosé.
    Alors vite, chez votre libraire préféré — on a aussi d’autres romans de l’excellent Jacky !

    Killing me softly
    15,90 €
    Manufacture des Livres

  • Champ des Méduses : quand le polar serbe (yougoslave) vous pique

    Champ des Méduses : quand le polar serbe (yougoslave) vous pique

    Alors voilà, y’a cette idée reçue tenace comme une vieille colle : les pays d’Europe de l’Est, ce serait des contrées où on vit en noir et blanc. Comme si on était plongé dans un film de Béla Tarr ou de Kieslowski, avec des ruines partout, des trucs cassés, et des hordes de gens déprimés qui font la queue pour acheter un demi-kilo de farine dans un supermarché tout droit sorti d’un calendrier « Bonne année 1984 » de Timișoara, avec le portrait de Nicolae Ceaușescu tenant un bouquet de fleurs et une pionnière toute guillerette sur son aile.

    Non. L’Europe de l’Est n’est pas comme ça. Et ne l’a jamais été. Elle a eu ses démons, ses problèmes, ses hauts et ses bas, mais elle a toujours été à des années-lumière de tous ces clichés.

    Première précision, et pas des moindres : les républiques de l’ex-Yougoslavie ne sont PAS des pays d’Europe de l’Est. Elles n’ont jamais fait partie du CAEM ni du Pacte de Varsovie. Elles sont soit balkaniques (Europe du Sud-Est), soit ce qu’on appelle la Mitteleuropa (Europe centrale). Et elles ont toujours suivi leur propre chemin de développement, même sous le socialisme.

    La Yougoslavie, c’était le pays fondateur du mouvement des non-alignés, un État socialiste moderne avec un système hybride (le meilleur mélange de socialisme, d’autogestion et d’un « capitalisme léger et humain » – bon, ok, « capitalisme humain » c’est un oxymore total, mais c’était la Yougoslavie, quoi). La Yougoslavie a donné naissance à une culture pop incroyable : cinéma, musique, littérature, BD, folk, rap, reggae, punk, cold wave, metal… Chez le camarade Tito, tout était possible.

    Les gens vivaient modestement mais bien, voyageaient pas mal (les Yougoslaves étaient les bienvenus à l’Ouest, à l’Est, et même au Sud, tiens). Hyper éduqués, d’une culture générale large, le Yougoslave était l’apogée du rêve hippie-gauchiste, un homme libre dans une société dite « totalitaire » à parti unique.

    Évidemment, tout cet édifice multiculturel, multiethnique, multilingue (même si le serbo-croate était parlé dans 70% du pays, il existait d’innombrables variantes de la langue, plus le slovène, le macédonien, l’albanais, le hongrois, le ruthène, le slovaque…) tenait sur des bases fragiles. Un pays jeune, obsédé par les problèmes non résolus du passé, surtout la guerre fratricide de 41-45 qui s’est gentiment prolongée de 90 à 96 avec l’aide chaleureuse des « traîtres à leur propre sang » – les nababs locaux des six républiques – et des pacificateurs occidentaux avec leurs cargaisons de pacifisme sous forme de fusils tchèques, allemands, américains, de bombes, de howitzers et autres outils de paix.

    Oto Oltvanji est un enfant de cette Yougo-pop culture (comme votre libraire). Un type qui a vécu une bonne partie de sa vie dans cette Yougoslavie pop, cool, sympa . Et l’autre partie dans la période post-apocalyptique 1990-2000, qui a vu 4 guerres civiles, le bombardement de l’OTAN, les sanctions, la famine, l’effondrement du système, une transition dégueulasse (le pillage des ressources et des biens publics par la nouvelle oligarchie capitaliste, mais cette fois « démocratique », ce qui, vous en conviendrez, donne un ton totalement meilleur à toute la composition).

    Bref, en tant que jeune vieux bonhomme comme ça, il ne peut qu’être complètement schizophrène. Comme 99% des citoyens de l’ex-Yougo. Blague à part, « Le Champ des Méduses », un roman policier, est une sortie exceptionnelle de cette phase psychotique des années 90 dans les Balkans. Oto a écrit un livre léger, drôle, dynamique. Plein d’humour non forcé, de charme et d’une élégance cool ,un mélange de polar et de road trip.

    Sceptique, ex-journaliste, détective privé dans la nouvelle Serbie capitaliste, reçoit pour mission de percer le mystère de la disparition d’une fille et de sa mère – l’une a disparu dans les années 80, l’autre dans la première décennie du 21e siècle. Le détective belgradois devra résoudre quelques histoires apparemment très éloignées et les assembler en une grande histoire, que bien sûr on ne peut pas vous révéler, parce que ce serait un spoiler total.

    Ce livre, même s’il traite de thèmes assez sombres, reste très solaire et lumineux. Skeptik est un sympathique bonhomme de type balkanique, relativement flegmatique, amateur de bonne goutte, amoureux de musique – d’ailleurs, ce roman se déguste mieux avec du bon rock ex-yougo sur votre tourne-disque ou sur une plateforme (beurk). Son style est drôle , amusant, et tire peu vers ce classique « gloom » balkanique et ce vibe « glad to be sad » qui caractérise la littérature serbe moderne. Oltvanji a toutes les clés du genre au bout des doigts, il nous guide en maître à travers l’histoire, on ne s’ennuie pas une seconde.

    Ce roman est le premier de cet auteur traduit en français, publié par les éditions Agullo qui ont un catalogue exceptionnel d’auteurs (Varesi, Pavicic, Paulin, Khaloua). Le roman d’Oto est encore un excellent titre dans leur excellente sélection.

    Donc vous savez ce qui vous reste à faire : faites-vous une playlist de bonne musique ex-yougo (EKV, Azra, Idoli, Haustor, Buldozer, Darkwood Dub, Rambo Amadeus, Obojeni Program), installez-vous dans votre Yugo ou votre Zastava 101 (les légendaires antiquités automobiles yougoslaves) et partez en route pour Rovinj, sur la lumineuse Adriatique, où parfois, si vous ne faites pas attention, une méduse peut vous piquer. Et la brûlure de méduse, ça gratouille encore des années après la rencontre. Comme ce roman qui vous pique agréablement et ne s’oubliera pas facilement, d’autant qu’il y aura sûrement d’autres aventures de Sceptique.

    Et bien sûr, le roman est disponible dans votre librairie préférée « Chien Sur La Lune ».

    « Le Champ des Méduses » d’Oto Oltvanji

    Éditions Agullo

    22,90 €

  • Watership Down  
La Communauté de la Carotte

    Watership Down La Communauté de la Carotte

    Lorsqu’un ami bibliophile m’a conseillé Watership Down de Richard Adams, je n’en connaissais que le titre énigmatique et la couverture ornée de lapins – ce qui évoquait davantage un conte enfantin qu’une œuvre littéraire. J’appréhendais une énième fable animalière anthropomorphe, une « Guerre des clans » version lapins. Je me trompais.

    Watership Down est bien autre chose. L’histoire suit un groupe de lapins des champs qui, alertés par les visions prémonitoires de l’un des leurs, fuient leur garenne menacée pour chercher une terre d’accueil. Leur quête les confronte à la rudesse de la nature, aux prédateurs, aux pièges des humains, mais aussi à la solidarité, au courage et à l’ingéniosité. Le récit, d’une tension narrative remarquable, aborde avec pudeur des thèmes universels : l’exil, la fondation d’une communauté, la résilience face à l’adversité.

    La genèse de l’œuvre est elle-même une belle histoire. Dans les années 1960, Richard Adams imagine ce récit pour distraire ses filles durant de longs trajets en voiture. Peu à peu, il construit un monde cohérent, doté d’une langue – le « lapine » –, de mythes, de rites et d’une hiérarchie sociale qui empruntent autant à l’éthologie qu’à la fiction. Refusé par plusieurs éditeurs, le livre paraît finalement à petit tirage en 1972, pour devenir rapidement un classique international.

    La force du roman tient à son équilibre subtil entre réalisme et poésie. Adams ne humanise pas ses lapins : leurs capacités sont celles que la nature leur a données – une ouïe fine, une course rapide, un sens aigu du danger. Ils ne portent pas d’épées, ne chevauchent pas de créatures fantastiques ; leur héroïsme réside dans leur volonté de survivre, leur capacité à s’adapter et à s’entraider. Pourtant, chaque personnage possède une psychologie distincte, qui nous le rend immédiatement attachant.

    En filigrane, l’auteur – pionnier de la cause animale – propose une réflexion écologique profonde, sans jamais tomber dans le didactisme. Les lapins évoluent dans un monde où la nature est à la fois nourricière et hostile, où l’homme apparaît comme un « géant » destructeur. Cette lecture invite à reconsidérer notre place dans l’écosystème, avec humilité et respect.

    Watership Down est un roman à plusieurs étages : aventure haletante, fable philosophique, hommage à la nature sauvage. Il s’adresse autant aux amateurs de fantasy qu’aux lecteurs curieux d’une écriture précise et évocatrice. Il nous rappelle, avec grâce, que nous ne sommes pas les seuls habitants de cette planète – et que les plus modestes créatures peuvent incarner les plus grandes leçons de vie.

    Ce chef-d’œuvre intemporel est disponible à la librairie Chien Sur La Lune, où vous pourrez découvrir ou redécouvrir l’épopée de Fyvir, Hazel et leurs compagnons – une lecture qui marque durablement l’imaginaire.

    WAtership Down

    Editions Monsieur Toussaint Louverture

    20€50

  • Lapiaz : quand le Jura révèle ses failles

    Lapiaz : quand le Jura révèle ses failles

    « Lapiaz » (prononcez « lapia ») : mot d’origine jurassienne, issu du latin « lapis », « pierre ». Surface rocheuse marquée par l’érosion des reliefs calcaires sous l’action des eaux de ruissellement. Une formation géologique qui donne son nom au dernier polar de Maryse Vuillermet – et qui sert de métaphore à un monde en équilibre fragile entre tradition et modernité.

    Premiers pas dans le Jura

    Au début du siècle – le 21e, bien sûr –, j’ai foulé pour la première fois le sol du Jura. Ou plus exactement du Haut‑Jura, dans un petit village blotti près des pistes de ski nordique, au milieu de forêts qui semblaient sans fin et de fermes pittoresques, éparpillées dans les vallées comme sorties d’un conte. En Balkanique que je suis, je ne peux m’empêcher d’aimer les montagnes : les Balkans sont une montagne sur les Balkans, vous voyez. Alors, j’ai aimé le Jura dès le premier regard. Fromage, vin, saucisson sec fumé avec du comté, le Concoillotte presque coulant et aux saveurs multiples, le Mont d’Or… déjà l’eau me vient à la bouche.

    Le village où nous logions se résume à une longue rue, avec deux hôtels, une petite épicerie, un distributeur de billets, un loueur de skis, deux cafés, un cimetière, une église et une minuscule boutique de souvenirs face au parking du village. Celle‑ci m’a charmé (comme un enfant de cinq ans) par son charme tout en bois : tout y est en bois, y compris la maison qui l’abrite.

    Jeunes mariés à l’époque, ma femme et moi avions élu domicile au « Chalet de Versoix », une sorte d’auberge‑étape sur la route du lac, à dix minutes du village. Perché au sommet d’une colline, en pleine forêt de conifères, l’endroit était déjà bien à l’écart du hameau. Je fumais alors, et il m’arrivait de sortir devant l’hôtel au milieu de la nuit pour griller une cigarette. Dans le noir absolu, seulement éclairé par la lumière de l’entrée, la nuit en forêt était plus que mystérieuse, plus que ténébreuse. Amateur d’histoires qui font peur, mon imagination s’est mise à jouer avec moi : un craquement de brindille par‑ci, un objet qui tombe avec un bruit sourd par‑là, le vent qui agite les branches des conifères, tout chuchote et vit de sa propre vie nocturne. Sur le petit sentier qui s’enfonce dans les bois – le « Sentier des Amoureux » –, j’ai eu l’impression que quelqu’un passait ; un frisson m’a parcouru l’échine, j’ai écrasé ma cigarette et me suis précipité dans le lit chaud.

    Le matin change tout : un soleil magnifique, la blancheur de la neige, le lac gelé au cœur d’une vallée cernée de forêts et de pentes. Le Jura est un joyau baigné de lumière. Mais ce joyau garde toujours une part de mystère, qui me saisit encore aujourd’hui lorsque je skie seul au crépuscule, lorsque je suis sur mes skis au milieu des bois et que la nuit tombe déjà, que les ombres rampent depuis les recoins de la forêt – et très vite. Ou quand je croise parfois un étrange autochtone jurassien au milieu d’un sentier de montagne, qui vous glace d’effroi avant de disparaître aussi vite qu’il est apparu, avalé par la profondeur des chemins forestiers. Le Jura est un paysage merveilleux, avec une touche de « Twin Peaks »… à la manière jurassienne.

    Résister au « Lapiaz » de Maryse Vuillermet ? Impossible.

    Comment résister alors au titre *Lapiaz*, de Maryse Vuillermet, dans la collection Rouergue Noir, un polar ? Quand on sait que l’intrigue se déroule précisément là où nous vagabondons depuis vingt‑cinq ans à travers forêts et montagnes, et que nous nous sentons nous‑mêmes partie de ce monde – du moins comme amoureux de cette région française –, impossible de ne pas se laisser engloutir par l’histoire et l’atmosphère de ce roman, sans exagération, exceptionnel.

    L’action se passe exactement là où nous venons, depuis un quart de siècle, passer nos vacances au moins une fois par an, parfois jusqu’à trois fois. Le Haut‑Jura, avec sa beauté, sa paix, ses pâturages infinis, ses forêts de conifères, ses puissants torrents montagnards, ses cascades, ses granges et fermes isolées dans les monts et les vallées. Là où les gens sont rudes, solides, bruts comme la force d’une tempête de neige, de vrais montagnards.

    Tout commence dans les années 1970, quand un jeune couple hippie parisien (aujourd’hui on dirait des « écolo‑bobos » ;‑)) s’installe dans une ferme avec l’espoir d’y trouver le paradis perdu et rêvé des citadins, de vivre d’air pur, de rosée sur les fleurs et de la musique des Doors. Leurs premiers voisins sont une famille paysanne jurassienne, des travailleurs robustes qui connaissent la vie de la montagne, ses traditions, et le labeur incessant qui ne manque jamais. Les hippies vont déclencher une mini‑révolution culturelle dans le petit cercle de la ferme, et provoquer, inconsciemment et involontairement, une avalanche d’événements qui aboutira à un dénouement monstrueux et incroyable.

    Il y a quelque chose de lourd, de sombre et de ténébreux du début à la fin de ce roman. Une tempête tapie dans le paradis, qui se devine depuis les hauteurs du « Crêt Chalam ». Le monde qui était va disparaître, brisé comme une pierre qui tombe dans l’abîme d’une crevasse du lapiaz. Cette histoire vous emmène dans un paradis condamné à la perte, à la disparition. Au cœur du calme et de la paix silencieuse de la montagne, elle instille d’abord une inquiétude sourde, jusqu’à vous conduire à l’embrasement et à la fusion.

    Une écriture ancrée dans la terre jurassienne

    Le roman est riche en coutumes locales, en traditions villageoises ancestrales – Maryse Vuillermet, originaire de Saint‑Claude, sait de quoi elle parle. On sent qu’elle connaît intimement ce territoire, ses valeurs, ses réactions. Son lien avec la terre et la pierre du Jura se ressent à chaque page. Rien n’est laissé au hasard ; elle mène avec maestria cette histoire de métamorphose d’un monde qui a dû sortir de l’isolement de la vie rurale montagnarde pour entrer dans la « modernité » par tous les moyens possibles.

    Les ravins, les falaises, les gouffres tiennent bon, car ils ont toujours été là et le seront après nous. Chaque pas sur ces parois doit être mesuré : le lapiaz mouillé est glissant, un faux pas peut vous entraîner dans un précipice. Les montagnes ne cachent pas que des beautés, mais aussi des dangers – serpents, champignons vénéneux, originaux. Attention où vous posez le pied, quel sentier de montagne vous empruntez. Car beaucoup de choses ne sont plus comme avant.

    Lapiaz– c’est une plongée sensorielle et morale dans l’âme du Jura, une réflexion sur la collision entre deux mondes, portée par une écriture aussi précise que poétique.

    Et bien sûr, venez découvrir cette œuvre exceptionnelle de Maryse Vuillermet – avec laquelle vous pouvez commencer l’année en grand style !

    EDITIONS ROUERGUE NOIR

    octobre 2025

    288 pages

    21,50 €

  • Loin

    Quand chaque instant s’épuise. Quand tout nous lasse, nous ennuie, que chaque geste devient un mécanisme de plus dans l’infernale machine moderne qui nous entoure. Dans ces moments où nous oublions ce que signifie exister, respirer à pleins poumons, utiliser les sens que la nature, Dieu, ou le hasard nous a donnés.

    En ces temps rageurs, renfrognés, étriqués, plus personne ne regarde l’autre, son prochain. Plus personne ne s’arrête deux secondes pour s’émerveiller devant le ciel, une fleur, un enfant à vélo, une grand-mère sur un banc, un beau visage dans la rue. Plus personne n’a envie d’échanger quelques mots avec le clochard du quartier.

    Nous fixons tous l’abîme de notre vanité, ce petit miroir monstrueux et électronique que nous portons dans nos poches et qui nous a tous transformés en marâtre de Blanche-Neige. Tout est devenu comme ce fameux passage du Solaris de Lem : nous ne cherchons plus la découverte de l’autre, du nouveau, de l’exceptionnel, de l’unique. Nous ne traversons pas des années-lumière dans l’espoir d’une rencontre. Nous cherchons un miroir.

    C’est pourquoi nous partons parfois en voyage, par besoin de changement. Nous allons dans des contrées lointaines par des autoroutes saturées, nous volons dans des avions low-cost qui sentent la transpiration et la bière bon marché. Les trains sont trop rapides : en trois heures, nous sommes n’importe où. Finis les vagon lits , les bar des trains où les amoureux (ou les infidèles) sirotent du vin blanc en chuchotant, finis les voyages en bus où l’on chante en chœur et où l’on joue aux cartes sur les sièges étroits. Tout le monde s’ennuie vite et sort son miroir électronique pour se perdre dans des séries addictives, des likes, des influenceurs et autres superfluités.

    La bande dessinée « Plus Loin Qu’Ailleurs » de Chabouté est une invitation à fuir nos vies souterraines. Un défi, vers l’inconnu… qui est pourtant juste devant nos yeux, à quelques mètres de nous. Plus loin qu’ailleurs, ce n’est pas si loin. C’est nous qui ne savons plus voyager vers le plus proche. Cet album vous emmène là où vous avez toujours été, mais que vous n’aviez jamais découvert. Chaque planche est une poésie du banal et du merveilleux.

    Dépêchez-vous. Offrez cet album, qui est le plan parfait pour s’évader de la cage dorée de la vie moderne.

    Disponible à la librairie Chien Sur La Lune