Les Vagues Apaisées de Xavier Becquet : la maturité d’un monde, la sagesse de deux hommes

Xavier Becquet signe, avec ce troisième volet de sa trilogie consacrée à Jean-Baptiste et Marcel, le roman le plus ample, le plus résolument politique, et sans doute le plus profondément bouleversant. « Les Vagues Apaisées » nous ancre en cette année charnière de 1968, à Mers-les-Bains, alors que les soubresauts du monde moderne viennent battre les rivages d’existences que l’on croyait jusqu’alors à l’abri des tempêtes. L’ouvrage se déploie telle une vaste méditation sur la vieillesse, la persistance de la mémoire, et la manière singulière dont les destins modestes traversent les soubresauts de la grande Histoire.

Dès les premières pages, le lecteur retrouve les deux anciens combattants, désormais presque octogénaires, qui « vivent leurs vieux jours dans une paix toute relative ». Depuis leur poste d’observation privilégié, ils scrutent la métamorphose de la société, les ébullitions de Mai 68, les promesses et les angoisses d’un basculement du monde. Avec une lucidité désarmante, Becquet fait de ces deux hommes simples les témoins privilégiés d’un siècle qui a vu défiler  des océans de sang, des tours érigées avec des ossements humains, la faim, la misère, l’injustice sociale, mais aussi les fulgurances du progrès – la télévision, l’ogive de Concorde, le premier pas de l’homme sur la Lune, sécurité sociale , cogées payes , retraite .

Une enquête comme fil rouge, une traversée du siècle comme horizon

L’intrigue policière – la disparition d’un jeune homme dans les années 1920 – sert ici de point d’ancrage à un récit qui ne cesse de s’élargir, de gagner en ampleur et en profondeur. Le roman est d’une vitalité débordante, foisonnant de sauts dans le temps, tissé d’une intrigue d’une rare complexité : il entraîne le lecteur d’Amiens à Abbeville d’Abbeville au Quartier Latin , de Mers-les-Bains à Leningrad, jusqu’aux confins ensanglantés du Biafra. Cette géographie éclatée confère au texte une dimension quasi documentaire, sans jamais rien sacrifier de cette chaleur humaine qui fait le sel et la grâce de la série.

L’enquête n’est pas une simple quête de vérité : elle devient une exploration des fractures du vingtième siècle, de ses illusions perdues, de ses renaissances inespérées. Elle révèle surtout l’épaisseur insoupçonnée des deux protagonistes, dont la force tranquille est résumée par cette maxime balkanique  que le roman érige en principe moral, presque en mantra :

« Les eaux paisibles creusent le roc. »

Deux héros ordinaires, d’une humanité exceptionnelle

Jean-Baptiste et Marcel ne sont ni des intellectuels, ni des théoriciens. Ce sont, pour ainsi dire, les élèves de cette université du peuple, cet inépuisable réservoir de savoirs pratiques, d’expériences vécues, de sagesse populaire et de lucidité humble. Leur regard sur le monde est modeste, jamais naïf ; il interroge les grandes questions – la liberté, la justice, la mémoire, les métamorphoses sociales – avec une gravité et une profondeur que la littérature accorde trop rarement aux « sans dents  ». C’est là l’un des plus beaux partis pris du roman : faire de ces deux hommes humbles les vecteurs d’une réflexion politique subtile, affranchie de tout dogmatisme, toujours irriguée par la sève du réel.

Le roman le plus politique de la trilogie

« Les Vagues Apaisées « est explicitement le « plus politique des romans de la série ». Becquet y observe la naissance d’une Europe libérale, les promesses éblouissantes du progrès scientifique, mais aussi ses versants d’ombre : la déshumanisation technologique, le creusement des inégalités, la lente érosion d’un monde encore si proche du dix-neuvième siècle et pourtant déjà si lointain du nôtre. Le roman ne cherche ni à convaincre ni à édicter une leçon : il aspire à comprendre, à constater, à interroger, à écouter, témoigner . Cette dimension politique ne vient jamais alourdir le récit ; elle l’enrichit, lui insuffle une profondeur nouvelle, une gravité apaisée qui contraste magnifiquement avec la douceur des deux héros.

Une œuvre de maturité

Ce troisième tome est un livre de la pleine maturité. Il contemple le monde avec une tendresse désabusée, une inquiétude lucide, et une sagesse presque stoïcienne. Il rappelle avec éclat que les « petites vies », que « la grande Histoire » oublie trop vite, sont souvent les plus éclairantes. Il nous redit que les existences les plus modestes, pareilles à ces « vagues apaisées », peuvent, « goutte à goutte », transformer en profondeur le paysage humain.

Les retrouverons-nous un jour, Marcel et Jean-Baptiste, sur quelque rivage imprévu ? Qui le sait ? Peut-être Xavier lui-même, si le cœur lui en dit.

Xavier Becquet «  Les Vagues Apaisées »

Autoédition 19€

Disponible à la librairie Chien Sur La Lune  

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