Conseil du libraire — Romans historiques

Couverture — Le Diable rit avec nous

Le Diable rit avec nous

Xavier-Marie Bonnot

Éditions Racamier / 21,00 € · En stock

Parfois, on rencontre un livre qui vous malmène. Qui vous pique, vous gratte, vous irrite. Pour lequel on n’arrive pas à trancher : vous rend-il fou ? Le haïssez-vous ou l’aimez-vous ? Le Diable rit avec nous, de Xavier-Marie Bonnot, est de ceux-là. Votre libraire, en tant que lecteur exigeant de romans historiques et d’histoire contemporaine, est un lecteur difficile. J’ai accumulé pas mal de connaissances sur la Seconde Guerre mondiale, les crimes, les génocides, la collaboration avec l’occupant. Je suis très facilement agacé par les détails, les petites négligences, les approximations… Aussi ce roman, qui laisse une large place à un authentique nazi, et qui jusqu’aux derniers chapitres ne tente pas de mettre en lumière la bestialité de cet homme et de ses « camarades », m’a-t-il vivement contrarié. Jusqu’à ce que je comprenne pourquoi l’écrivain a accordé tant de liberté à l’ignoble personnage de son « héros ». Les derniers chapitres éclaireront la véritable nature de ces « gens-là », pas seulement de son anti-héros, mais de toute une époque, dans laquelle notre pays s’est effondré à des niveaux effroyablement bas.

Dans ce roman, nous suivons Charles Morin, un paisible retraité de la banlieue parisienne, en apparence des plus ordinaires. Mais derrière cette façade de vieillard tranquille, ce grand-père cache en réalité un authentique fasciste, un sincère combattant pour une Europe unie, une Europe des nations régénérée dans le sang et la terre. Le prologue donne le ton : une photographie de trois légionnaires à Cao Bang, en Indochine, en 1949, et une inscription à l’encre noire ; puis une rencontre, des années plus tard, avec un vieil homme qui fredonne un chant de la 33. Waffen-Grenadier-Division der SS-Charlemagne :

SS, nous rentrerons en France
Chantant le chant du Diable.
Bourgeois, craignez notre vengeance
Et nos poings formidables.

Xavier-Marie Bonnot nous conduit, à travers une construction romanesque habile, mêlant le témoignage de la lie de l’humanité, un retour sur son chemin vers le mal sous une forme romanesque, et le récit de l’enquêteur lui-même qui cherche des réponses à des questions familiales profondément liées au colonialisme. Cette triple perspective — la confidence du bourreau, la reconstitution romanesque de sa vie et l’enquête du narrateur, petit-fils d’un officier de Légion — donne au livre sa force et son vertige. S’orienter dans ce roman n’est pas toujours aisé ; il faut le lire avec beaucoup de patience car l’anti-héros est plus que cela : une ordure nazie assumée, entourée de beaucoup d’autres comme lui. Et tous sont restés longtemps, bien trop longtemps, ceux qui ont partiellement créé l’histoire contemporaine de la France et de l’Europe. Tous, anciens SS et autres quislingues, se sont fondus dans les courants politiques, culturels, sociaux, économiques de l’après-guerre de notre pays, mais aussi de l’Union européenne. Ce roman permet de comprendre un aspect de ce mal, qui n’est décidément pas « banal ».

Ce qui rend le livre insoutenable, c’est précisément que Morin n’est pas une brute d’opérette. C’est un homme cultivé, capable de citer Goethe en allemand, de parler de Schopenhauer et de la volonté de puissance, de soigner ses roses en récitant Ronsard. Il ne demande pas pardon ; il veut être compris, peut-être absous. Et le roman refuse cette absolution. Morin affirme :

« Ils pensaient, concevaient et organisaient ce qu’ils faisaient. Croyez-moi, je sais de quoi je parle. »

La phrase est terrible parce qu’elle détruit le confort de la thèse arendtienne de la banalité du mal. Le mal n’est pas ici un fonctionnaire obtus qui n’aurait pas pensé ; il est une conviction, une culture, une volonté. Le titre du roman n’est pas ornemental : Le Diable rit avec nous est à la fois le chant des SS, le leitmotiv du livre et le constat désabusé d’un monde qui a laissé revenir ses bourreaux. Le diable ne dort jamais ; il rit avec nous.

Beaucoup cherchent aujourd’hui des « lectures faciles », des livres « près de la tête ». Il est compréhensible que les gens cherchent à se détendre, à oublier. Ce roman, lui, exige un effort, une soif de compréhension et une volonté de se souvenir. Il n’offre pas de catharsis, pas de consolation, pas de héros à aimer. Il oblige à regarder l’après-guerre en face : l’amnistie, la réinsertion, les réseaux d’anciens, la respectabilité retrouvée. Car ceux qui, alors, sans aucun scrupule, se sont lancés dans la construction d’une « Nouvelle Europe » en semant la mort et l’horreur de proportions bibliques, surtout sur le « front de l’Est » et dans les colonies, sont revenus, on leur a « pardonné » (amnistie au nom de la paix civile, portée notamment par François Mitterrand, que l’histoire devait conduire, bien plus tard, au sommet de l’État). Au lieu d’être poursuivis par la honte et la culpabilité jusqu’à leur tombe, ces ordures sont revenues sur le devant de la scène en nouveaux combattants pour la « justice », comme journalistes, directeurs d’entreprises, d’institutions, professeurs, militaires, policiers, agents de renseignement, comme vos voisins. Le mal n’avait pas ressurgi : il n’avait jamais quitté la scène ; il avait seulement changé de costume. C’est pourquoi l’œuvre de Xavier-Marie Bonnot, Le Diable rit avec nous, n’est pas seulement une œuvre littéraire importante, mais aussi un avertissement et un rappel que le diable ne dort jamais.

Né le 7 décembre 1962 à Marseille, Xavier-Marie Bonnot est un écrivain et réalisateur français. Après des études de lettres modernes et d’histoire — qu’il n’a jamais terminées — il se lance dans la réalisation de documentaires et de reportages diffusés sur de nombreuses chaînes françaises et étrangères. Cette double casquette d’historien et de cinéaste imprègne profondément son œuvre romanesque, où la rigueur du documentaire et la puissance de la fiction se répondent. En 2002, il publie son premier roman, La Première Empreinte, qui remporte le Prix des Marseillais et le Prix RomPol. Suivront La Bête du marais (2004), La Voix du loup (2006), Les Âmes sans nom (2008, finaliste du prix Cognac et du Grand Prix de littérature policière), puis Le Pays oublié du temps (2011, Prix Plume de cristal du festival international de Liège), Premier Homme (2013), La Dame de pierre (2015, Prix Cognac du meilleur roman francophone), La Vallée des ombres (2016) et Le Tombeau d’Apollinaire (2018, Prix du roman historique des Rendez-vous de l’Histoire de Blois). Avec Le Diable rit avec nous, il prolonge cette exigence : celle d’un roman qui ne se contente pas de raconter l’histoire, mais qui nous oblige à la regarder en face. Ses romans sont traduits dans une dizaine de langues.

Fiche

Titre : Le Diable rit avec nous

Auteur : Xavier-Marie Bonnot

Éditeur : Éditions Racamier

Prix TTC : 21,00 €

Disponibilité : En stock

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