Que savez-vous donc de l’Afrique ? Hein ? De ce continent démesuré, véritable auberge espagnole de l’Humanité naissante ? Savez-vous distinguer un Burkinabè d’un Ivoirien, une Comorienne d’une Malienne, ou est-ce que pour vous tout ça se vaut, « là-bas, dans le coin, tu vois, où il fait chaud » ?
On croit savoir ce qu’est l’Afrique. On croit surtout qu’on en sait assez. On situe à peu près l’endroit — un vague souvenir de mappemonde au-dessus du tableau noir, entre le cours de géographie et la sieste digestive. On en sait un peu plus sur l’Afrique du Nord, évidemment : elle est plus proche de notre « civilisation », cette magnifique civilisation européenne qui a eu l’immense générosité de « découvrir » l’Afrique, ses peuples, ses nations.

L’Europe. Cette mère tendre qui a « introduit les sauvages dans l’Histoire » — comme le disait si finement un de nos anciens présidents, consterné que ces ingrats refusent d’entrer dans le grand récit civilisateur qu’on leur avait si gentiment préparé.
Bien sûr que les nations africaines avaient une histoire et une culture avant nous. Elles existaient avant nous. Elles existent encore d’ailleurs, en dépit des efforts considérables déployés par certains Européens — ces êtres parfois si primitifs qu’ils ont du mal à trouver leur propre nombril (et pourtant, Dieu sait qu’ils le cherchent, ce nombril).
Savez-vous combien de souffrance, de mort, de viols, de misère, d’horreur, de pillage, d’impérialisme colonial les peuples dits « civilisés » ont déversés sur les terres africaines ? Si la réponse vous intéresse (et elle devrait), jetez-vous sur la lecture d’In Koli Jean Bofane.
Monsieur Bofane est le barde congolais, un prosateur à la plume féroce, à l’humour acéré, qui travaille sans relâche à éclairer les « acquis civilisateurs » apportés au Congo par les colonisateurs et néocolonisateurs européens. Le Congo : le pays le plus riche du monde parmi les plus pauvres. Congo quatre fois la France , une terre infinie de richesses infinies, naturelles, humaines, culturelles. Mais hélas, sa richesse est sa malédiction : là où le capital européen sent l’odeur du fric, les rivières de sang se mettent à couler. Comme par hasard. Comme toujours.

Six millions de Congolais sont morts ces quinze dernières années, ou peut-être bien plus. L’infâme guerre que Wikipédia appelle laconiquement « guerre interafricaine » est, comme par un étrange hasard, liée aux Européens, aux Américains. Comme tant d’autres pays africains qui ont tenté de se libérer du joug colonial, le Congo a perdu des générations de combattants courageux qui rêvaient d’un avenir meilleur, prospère et souverain.
Patrice Lumumba. Le père fondateur de la volonté africaine de liberté. Un jeune intellectuel prometteur qui a eu le mauvais goût de déplaire à la « communauté internationale » et à l’ »Occident démocratique ». Résultat ? Découpé en morceaux, dissous dans l’acide chlorhydrique — pour qu’il ne reste absolument aucune trace terrestre de lui. Avec sa mort, le Congo a sombré dans une ère de néocolonisation, de déchirures, de crimes, de milices paramilitaires, d’enfants soldats, d’escadrons de la mort, de viols de masse. Des crimes qui durent encore aujourd’hui.

Le roman d’In Koli Jean Bofane nous présente justement ce Congo Inc. — un pays qui cherche sa place dans la « mondialisation ». Le jeune Isokanga quitte son village pygmée pour se faire une place dans ce grand bazar globalisé. Au fil de son voyage, il croise des enfants des rues de Kinshasa, des fillettes prostituées, leurs clients, les manipulateurs des « Casques bleus » (mainteneurs de paix, vous dit-on, mainteneurs de paix…), des ONG, des Chinois sans-abri, des criminels de guerre protecteurs de l’environnement, des pasteurs qui ont un compte bancaire pyramidal débouchant directement aux portes du Paradis.
Le jeune Isokanga nage dans ce monde comme une anguille électrique. À travers son aventure, on découvre la complexité du Congo — cette ancienne colonie belge où il était plus facile de perdre une main qu’une dent. Où le mal rôde encore, parce qu’il sait qu’il y a des diamants, de l’or, des terres rares, de l’uranium, du bois précieux, et j’en passe, dans ce pays « pauvre ».

L’aventure d’Isokanga est un chemin vers la compréhension — mais pas notre regard eurocentrique et égoïste sur le Congo et l’Afrique. Non. C’est un réquisitoire accablant. Un miroir tendu à notre « bêtise » volontaire, à notre obstination à ne pas nous intéresser.
Un roman excellent, qui peut changer votre regard. Qui peut vous amener à réaliser combien vous savez que vous ne savez pas. Et surtout, une œuvre littéraire exceptionnelle, pleine d’humour.

Le Congo, le continent africain : berceau de l’humanité, lieu d’où nous venons tous. Il est temps de retourner aux sources.
Congo Inc. — Le Testament de Bismarck
In Koli Jean Bofane
Actes Sud / Babel
9€20
(Prix d’un malbec au comptoir, pour une leçon d’histoire qui vaut son pesant d’uranium)
PS :Le seul « testament » que Bismarck nous ait laissé, c’est celui d’un partage de l’Afrique au crayon à papier, sur une table de conférence, sans inviter un seul Africain. Très « civilisé », très « occidental », très « nous-sommes-les-meilleurs ». On brûle encore les doigts à relire cette page d’histoire. Mais au moins, Bofane — lui — sait écrire. Et faire rire. Jaune, mais rire quand même.


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