Ce n’est pas mon premier livre de Jean-François Chabas. Son œuvre est immense et splendide. Je l’ai découvert à peu près au moment où je suis devenu libraire. Son précédent roman, « La Terre rouge a bu le sang », m’avait enthousiasmé et plongé dans l’univers profondément tragique et magique de cet écrivain infiniment imaginatif et prolifique – pour les jeunes, mais aussi pour les plus âgés qui, quelque part au fond d’eux, gardent encore un frisson de jeunesse, une vivacité et un désir de rêves.
Jean-François est un homme qui croit aux valeurs, qui se bat de toutes ses forces pour un monde meilleur, qui tente par ses récits de donner une place aux peuples, aux tribus pour lesquelles il n’y a plus de place sur notre planète. Cet écrivain-voyageur ne nous permet pas d’oublier ces nations, ne permet pas que l’on étouffe la responsabilité, que l’on nie le crime qui dépasse tout ce que nous pouvons imaginer.
Des peuples entiers, un océan infini d’âmes, à jamais anéantis, oubliés, condamnés à l’oubli. Leurs langues, leur foi, leur culture, leur musique, leur mythologie ont été effacées, détruites, réduites en poussière comme si elles n’avaient jamais existé, comme si toute une part de notre humanité était ensevelie dans les profondeurs de la terre pour l’éternité.

Chabas est l’archéologue de ce monde, et celui qui nous empêche de refouler dans les abîmes de l’inconscient tout cet univers. De nous contenter des visions western bon marché des « sauvages » qui enlèvent des femmes blanches et scalpent leurs victimes. Ou de capituler devant la haine viscérale envers ce que la « lumineuse civilisation occidentale » a fait d’eux : des restes ravagés, déracinés, misérables, déchus de nations jadis fières, détruits par l’alcool, la drogue, les violences sexuelles sur des générations entières.
L’homme occidental est fier de son crime, le voit comme un signe de sa nature divine et supérieure ; il croit que ses accomplissements dans la science, l’art, le développement intellectuel ont apporté une chance aux « premières » nations.
Sven Lindqvist a superbement dévoilé ce « déversement de lumière » de la culture ouest-européenne sur le peuple Herero, le Congo, le Niger, l’Australie, les deux Amériques. Sven affirme que ce n’est pas notre « esprit supérieur » et notre civilisation « des Lumières » qui ont « domestiqué » le noble sauvage et l’ont introduit à l’esprit occidental. Mais bien nos marines avec leurs canons, nos marchands coloniaux et leurs armées privées qui ont produit des fleuves de sang, de mort et de violence bestiale. Sven explique que l’Occident est sauvage, barbare et porté à la cruauté, et que nous n’avons fait que tirer sur les autres pour toujours leur coller nos « démons » et « mauvais esprits » d’une avidité sans fin, d’une cupidité pour l’or et le sang.
C’est dans cette brèche que s’inscrit le nouveau roman de Jean-François Chabas, « Peau de pierre » . Une légende ancestrale sur la rencontre de deux « cultures » – si l’on peut appeler l’Occident une « culture ». Un jeune noble des Highlands écossais, élevé dans le satin d’un kilt et nourri à la cuillère d’or, use de sa beauté « angélique » pour séduire les filles des Highlands. Jusqu’au jour où son insensibilité et sa cupidité pour le sexe opposé lui « tombent sur la tête ». Il doit quitter l’Écosse et partir pour le « Nouveau Monde » .

Notre jeune beau garçon découvrira, à son arrivée dans le Nouveau Monde, ce que signifie la brutalité de ce monde. Il sera poignardé, perdra un œil. Il se réveillera en compagnie d’une gigantesque et superbe femme amérindienne. Celle qui prendra soin de lui, qui le soignera. Leur voyage à travers les forêts, les montagnes et les paysages infinis de l’Amérique du Nord deviendra le cheminement spirituel du jeune homme. Cette femme n’est pas seulement une femme, mais bien plus : elle est un géant d’une puissance infinie, un guide. Une personne qui connaît le chemin, les sentiers détournés, les esprits, les êtres, les entités qui peuplent l’immensité américaine. Le jeune homme est l’incarnation des valeurs « occidentales », de l’arrogance, de la morgue et d’une vanité sans bornes (cela vous rappelle quelque chose ?). Avec elle, avec « Atenenyarhu » Peau de Pierre, Callum deviendra un homme, un être humain ; il connaîtra une renaissance et trouvera des réponses aux questions les plus essentielles : ce qui nous rend humains, l’amour, la nostalgie, melancholie , l’empathie, être en symbiose avec son prochain, mais aussi apprendre ce que signifient la mort, la souffrance, l’impuissance et l’oppression.
Chabas utilise de manière magistrale la légende, la tradition, le conte populaire pour nous décrire le choc de deux mondes. L’un, profondément spirituel, onirique, où les nations d’Amérique vivent en harmonie avec une nature à la fois grandiose et rude. Où une cosmogonie incroyable, une mythologie, une culture, un artisanat, un art et une haute civilisation spirituelle, une tradition orale infinie, une sagesse et une philosophie de la vie et de l’existence se transmettent depuis des siècles de génération en génération, avant de rencontrer l’Occident « sauvage », « primitif », « civilisé ». Ce roman est tout cela : un récit sur nos certitudes, sur notre désir de toujours trouver un miroir. Le grand écrivain polonais Stanislas Lem a judicieusement remarqué que chez l’autre, nous ne cherchons pas du nouveau, de l’inédit, du non-vécu, de l’unique, mais seulement notre reflet dans le miroir. Quel que soit l’orgueil de l’homme occidental à se vanter de sa nature cosmopolite, « ouverte », « universelle », il est en réalité un sauvage qui mesure tout à l’aune de lui-même, infiniment amoureux de lui-même. Ce roman tente, de la plus belle manière, de nous éloigner de ce miroir où nous admirons notre reflet, notre obsession narcissique. Alors qu’autour de nous existe tout un monde bien plus réel, plus beau et plus profond qu’un reflet bon marché.
En deux cent vingt pages, Chabas ne se contente pas de cela ; de nombreuses autres histoires profondes se cachent dans ce roman exceptionnel, qui montre une fois de plus le talent littéraire hors pair de cet homme et écrivain remarquable.
Disponible sur nos étagères.
Édition Rouergue – 16,80 €.


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