D’errance et de lumière
Fuir la Lumière — Florence Chataigner
Appartient-on quelque part ? Ou passons-nous notre vie à errer, de Charybde en Scylla, en quête d’une lumière perdue ?
Je suis Français naturalisé. La moitié de ma vie s’est déroulée dans les Balkans vallonnés. Ma langue maternelle n’est pas le français, mais celle que l’on appelait jadis le « serbo-croate ». Vivre ailleurs, c’est être autre. On a beau s’évertuer à montrer que nous sommes « pareils » aux autochtones, nous ne le sommes pas.
Grandir dans un environnement où aucune génération, depuis deux cent cinquante ans, n’a connu plus de quarante ans de paix — où la richesse des langues, des traditions, des cultures est à la fois bénédiction et malédiction — produit d’étranges effets sur l’esprit, le corps, la culture.
Très vite, le dernier roman de Florence Chataigner m’est entré sous la peau. Je n’ai pu le lâcher, de la première à la dernière page, ensorcelé, habité par l’histoire, les personnages, l’idée.
Anita, l’héroïne du roman, est une enfant, une orpheline, qui a grandi dans une secte, un culte. Dans le sud de la France, dans un village, sous la houlette d’une OM(guru) charismatique, et d’une soupe new age bon marché — mélange d’hindouisme, de bouddhisme, d’anarchisme, mais aussi d’une vie « relativement » libre, simple, proche de la nature.
Anita grandira isolée de la société « normale ». Elle changera de foyers, de parents au sein de la communauté… Tout cela éveillera en elle le désir du changement, du départ vers le « grand monde libre », en quête de « transformation »… Mais comment fuir soi-même ? Est-il possible de ne pas revenir au lieu, au monde auquel on appartient, qui vit en nous ?
Florence est une romancière remarquable, qui sait tenir le lecteur en haleine. Sa prose est fluide, dynamique, pleine d’esprit. Son regard sur le monde n’est pas manichéen ; point de stéréotypes paresseux ou faciles. Et le chemin parcouru est à la fois très drôle et retors : des enfants aux pieds nus de Provence, où tout est permis, jusqu’à la desperate housewife de la upper class londonienne, qui passe ses jours dans le vide de l’univers expat.
Les réponses et les solutions ne se trouvent pas « dans ce monde-ci », mais « dans l’au-delà » — où les divinités, les forces surnaturelles, et aussi la communauté, le collectif sont à la fois la joie, la tristesse, l’amour, l’appartenance, mais aussi la surveillance permanente, le contrôle, l’insatisfaction, la frustration, le désir d’évasion.
Florence Chataigner nous entraîne sur le chemin de la fuite hors de la lumière trop forte, de la recherche de l’ombre, parfois des ténèbres, à travers toutes les nuances possibles d’éclairage — certaines d’un néon blafard, grises, d’autres éclatantes comme le soleil, certaines telles une explosion de supernova. Et tout cela sans pathos inutile, sans ennui, sans la morosité pesante de la littérature contemporaine.
Un roman qui réveille, pousse à l’introspection, mais le sourire aux lèvres. Le tout baigné de lumière.
Un livre dont on parlera cet automne.
Fuir la Lumière — Florence Chataigner
Éditions Cherche Midi, 21 €
— Votre libraire
Librairie Chien Sur La Lune, Villers-Bretonneux


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