Ce n’est pas pour rien qu’on dit que le Jura est une terre de contes. Les paysages y semblent sculptés : certains aux motifs acérés, aux sommets taillés par des cyclopes ; d’autres modelés par des mains de géants, aux lignes douces de prairies, de vallées paisibles, de pâturages verdoyants à perte de vue. Les jours d’été ensoleillés, on baigne dans une beauté qui se vit, qui se respire, qui se ressent sur la peau. Forêts, ruisseaux, cascades : tout est peuplé de bonnes fées, de lutins bienveillants. Ces jours-là, tout paraît équilibré, joyeux. Mais autour de La Toussaint, on glisse facilement vers un jour pluvieux, brumeux. Les nuages descendent sur les montagnes, tout devient plus froid, plus cruel ; les sentiers se couvrent de boue, deviennent impraticables ; des craquements, des bruits étranges venus des profondeurs des forêts deviennent menaçants, comme un mauvais présage.

C’est dans ce Jura-là que Pierric Bailly a grandi. Né en 1982 à Champagnole, il a passé son enfance à La Frasnée, un hameau isolé au milieu de la forêt. Il a travaillé en usine, dans le bâtiment, dans la grande distribution, tout en écrivant. Son premier roman, Polichinelle, a été écrit la nuit, alors qu’il travaillait à l’usine. Publié en 2008, il a été salué comme l’un des premiers romans les plus marquants de la rentrée. Depuis, Bailly a publié huit romans, tous chez P.O.L. Huit romans qui explorent les relations familiales et amicales, l’évolution des personnages sur le long terme, et toujours ce Jura magnétique et ambivalent, décrit comme un personnage à part entière. On pense à « L’Homme des bois » (2017, prix Blù Jean-Marc Roberts), à « Le Roman de Jim » (2021, adapté au cinéma par les frères Larrieu, avec Karim Leklou qui a obtenu le César du meilleur acteur), ou encore à « La Foudre » (2023, prix Louis-Pergaud 2025).

Avec «Rouges-Truites», son huitième roman, paru le 20 août 2026, Bailly change un peu de cap. Oh, pas complètement. On retrouve sa voix, ses thèmes, son goût pour les paysages de l’Est de la France. Mais cette fois, il plonge dans le roman noir, avec une dose de thriller et même une touche de Stephen King. Le titre renvoie au lac des Rouges-Truites, dans le Jura. L’histoire commence simplement. Cédric, professeur d’espagnol à La Ciotat, part chaque été en vacances avec sa sœur Delphine. Ce rituel remonte à leur enfance dans le Vercors, marquée par le suicide d’un voisin et la disparition de ses deux enfants, Paloma et Leo. Vingt-cinq ans plus tard, les voilà au Lac-des-Rouges-Truites. Delphine n’est pas venue chercher le calme. Une promenade les conduit devant une maison en terre, adossée à un bloc erratique, entre chevaux, forêt d’épicéas et tourbière. Et là, tout bascule. Le conte de fées devient fait divers, puis huis clos. Menaces, violence, secrets enfouis : l’intrigue frôle l’invraisemblable, et elle le sait.

Presque tout le roman est empli de présages. Comme dans les contes. Où toutes sortes de maux, de bassesses et d’actes surnaturels se produisent. Les protagonistes retrouvent une histoire du passé. Au lieu que ce moment soit celui d’une réunion, d’une redécouverte, tout le décor féerique devient le théâtre d’événements sombres et glaçants. Frère et sœur se tiennent face à un miroir, un miroir déformé, disloqué, et ce miroir les entraîne vers un abîme noir. Le livre est comme un toboggan : depuis le décor paradisiaque du majestueux Jura, on descend très vite vers des scènes de récits humains douloureux, de souffrance, de paranoïa, de pulsions sanglantes. L’auteur sait comment vous maintenir dans un état de tension et d’incertitude du début à la fin du récit.
Le style de Bailly reste fidèle à lui-même : une langue orale, familière, avec une voix qui sonne juste. La syntaxe avance, bifurque, plaisante, puis cogne. Les dialogues sont vivants, vrais. Et le paysage jurassien est décrit avec une précision sensorielle qui en fait un personnage à part entière. La nature est à la fois ressourcement et violence.

Une fois encore, Pierric Bailly démontre qu’il est sans conteste l’une des voix essentielles de la littérature française moderne. Son écriture, sa structure narrative, son métier d’écrivain bien maîtrisé donnent à cette œuvre la force d’un roman noir que l’on ne rencontre pas tous les jours. Hansel et Gretel sont là, quelque part dans les forêts du Jura ; l’obscurité des bois profonds les observe ; ils atteignent le miroir, et dans ce miroir étrange, éthéré, ondoyant comme s’il était rempli de l’eau d’un ruisseau de montagne, ils aperçoivent d’autres Hansel et Gretel, lointains. Aurez-vous le courage de vous regarder dans ce miroir ?
«Rouges-Truites» est disponible à la librairie «Chien Sur La Lune».

