Étiquette : rentrée littéraire 2026

  • «Rouges-Truites», de Pierric Bailly : quand le Jura devient le théâtre d’un conte noir

    «Rouges-Truites», de Pierric Bailly : quand le Jura devient le théâtre d’un conte noir

    Ce n’est pas pour rien qu’on dit que le Jura est une terre de contes. Les paysages y semblent sculptés : certains aux motifs acérés, aux sommets taillés par des cyclopes ; d’autres modelés par des mains de géants, aux lignes douces de prairies, de vallées paisibles, de pâturages verdoyants à perte de vue. Les jours d’été ensoleillés, on baigne dans une beauté qui se vit, qui se respire, qui se ressent sur la peau. Forêts, ruisseaux, cascades : tout est peuplé de bonnes fées, de lutins bienveillants. Ces jours-là, tout paraît équilibré, joyeux. Mais autour de La Toussaint, on glisse facilement vers un jour pluvieux, brumeux. Les nuages descendent sur les montagnes, tout devient plus froid, plus cruel ; les sentiers se couvrent de boue, deviennent impraticables ; des craquements, des bruits étranges venus des profondeurs des forêts deviennent menaçants, comme un mauvais présage.

    C’est dans ce Jura-là que Pierric Bailly a grandi. Né en 1982 à Champagnole, il a passé son enfance à La Frasnée, un hameau isolé au milieu de la forêt. Il a travaillé en usine, dans le bâtiment, dans la grande distribution, tout en écrivant. Son premier roman, Polichinelle, a été écrit la nuit, alors qu’il travaillait à l’usine. Publié en 2008, il a été salué comme l’un des premiers romans les plus marquants de la rentrée. Depuis, Bailly a publié huit romans, tous chez P.O.L. Huit romans qui explorent les relations familiales et amicales, l’évolution des personnages sur le long terme, et toujours ce Jura magnétique et ambivalent, décrit comme un personnage à part entière. On pense à « L’Homme des bois » (2017, prix Blù Jean-Marc Roberts), à « Le Roman de Jim » (2021, adapté au cinéma par les frères Larrieu, avec Karim Leklou qui a obtenu le César du meilleur acteur), ou encore à « La Foudre » (2023, prix Louis-Pergaud 2025).

    Avec «Rouges-Truites», son huitième roman, paru le 20 août 2026, Bailly change un peu de cap. Oh, pas complètement. On retrouve sa voix, ses thèmes, son goût pour les paysages de l’Est de la France. Mais cette fois, il plonge dans le roman noir, avec une dose de thriller et même une touche de Stephen King. Le titre renvoie au lac des Rouges-Truites, dans le Jura. L’histoire commence simplement. Cédric, professeur d’espagnol à La Ciotat, part chaque été en vacances avec sa sœur Delphine. Ce rituel remonte à leur enfance dans le Vercors, marquée par le suicide d’un voisin et la disparition de ses deux enfants, Paloma et Leo. Vingt-cinq ans plus tard, les voilà au Lac-des-Rouges-Truites. Delphine n’est pas venue chercher le calme. Une promenade les conduit devant une maison en terre, adossée à un bloc erratique, entre chevaux, forêt d’épicéas et tourbière. Et là, tout bascule. Le conte de fées devient fait divers, puis huis clos. Menaces, violence, secrets enfouis : l’intrigue frôle l’invraisemblable, et elle le sait.

    Presque tout le roman est empli de présages. Comme dans les contes. Où toutes sortes de maux, de bassesses et d’actes surnaturels se produisent. Les protagonistes retrouvent une histoire du passé. Au lieu que ce moment soit celui d’une réunion, d’une redécouverte, tout le décor féerique devient le théâtre d’événements sombres et glaçants. Frère et sœur se tiennent face à un miroir, un miroir déformé, disloqué, et ce miroir les entraîne vers un abîme noir. Le livre est comme un toboggan : depuis le décor paradisiaque du majestueux Jura, on descend très vite vers des scènes de récits humains douloureux, de souffrance, de paranoïa, de pulsions sanglantes. L’auteur sait comment vous maintenir dans un état de tension et d’incertitude du début à la fin du récit.

    Le style de Bailly reste fidèle à lui-même : une langue orale, familière, avec une voix qui sonne juste. La syntaxe avance, bifurque, plaisante, puis cogne. Les dialogues sont vivants, vrais. Et le paysage jurassien est décrit avec une précision sensorielle qui en fait un personnage à part entière. La nature est à la fois ressourcement et violence.

    Une fois encore, Pierric Bailly démontre qu’il est sans conteste l’une des voix essentielles de la littérature française moderne. Son écriture, sa structure narrative, son métier d’écrivain bien maîtrisé donnent à cette œuvre la force d’un roman noir que l’on ne rencontre pas tous les jours. Hansel et Gretel sont là, quelque part dans les forêts du Jura ; l’obscurité des bois profonds les observe ; ils atteignent le miroir, et dans ce miroir étrange, éthéré, ondoyant comme s’il était rempli de l’eau d’un ruisseau de montagne, ils aperçoivent d’autres Hansel et Gretel, lointains. Aurez-vous le courage de vous regarder dans ce miroir ?

    «Rouges-Truites» est disponible à la librairie «Chien Sur La Lune».

  • LES SERMENTS TRAHIS — Šeila Pohara

    LES SERMENTS TRAHIS — Šeila Pohara

    La Yougoslavie et sa fin , dans des yeux d’enfant

    Šeila Pohar « Les Serments  Trahis »

    Dans les années 1990, les Balkans étaient le « chaos », un chaos total. Là-bas, des tribus lointaines s’étaient mises à s’entretuer pour des raisons que nous, Occidentaux, ne comprenions pas. Malgré tous nos efforts pour les raisonner, ils refusaient. Qui est qui, là-bas ? Des musulmans, des catholiques, des orthodoxes, ainsi que d’autres peuples encore plus étranges : des Hongrois, des Albanais, des musulmans serbes et monténégrins, des Šopi, des Bunjevci, des Ruthènes, des Gorans, des Roms… Oh, oh, ils sont si nombreux ? Et comment aurait-il pu en être autrement sinon qu’ils s’entretuent ? Tant que Tito et le communisme étaient forts, tout était maintenu ensemble par la force, n’est-ce pas ? Les communistes forçaient les gens à vivre ensemble ; puis, quand le communisme est tombé, tout s’est réglé à la manière « balkanique », sauvage. Tout cela est bien difficile à comprendre. Qui est coupable ? Les méchants Serbes, assoiffés de sang, désireux de maintenir la Yougoslavie comme paravent pour une Grande Serbie, avec leurs tueurs tchétniks ? Les musulmans bosniaques (des Slaves du Sud de confession islamique) qui voulaient créer, au cœur de l’Europe, une nouvelle Jamahiriya ou un État islamique, pour détruire le christianisme dans les Balkans ? Ou peut-être les Croates, ces Oustachis vampires (les quislingues de la Seconde Guerre mondiale, collaborateurs de l’occupant et armée de l’éphémère État indépendant de Croatie, la NDH) ? Ou alors les communistes sont-ils les seuls responsables, ces communistes mythiques, qui ont créé cet État socialiste multiethnique ?

    Voilà ce que les Occidentaux pensent souvent…

    Mais qui sont ces communistes ? C’est le peuple travailleur et honnête yougoslave, la paysannerie, les étudiants. Tous ont pris les armes contre l’occupant et ses valets locaux durant la Seconde Guerre mondiale, se sont battus courageusement dans les montagnes et les forêts de notre fière contrée, et ont vaincu. Ils nous ont construit un pays tant bien que mal, beau, plein de contradictions, mais progressiste, créatif, riche en hommes, paisible et sûr. Tout cela jusqu’à ce que, soudain, en 1990, Mitar, Hamzo, Dalibor décident de tout gâcher, de tout disloquer par pure rage et bestialité. Les armes sont « tombées du ciel » et ils se sont mis à s’égorger les uns les autres. Sur un plan inférieur, c’est la vérité : c’est bien par perversité, chauvinisme et haine que ces peuples se sont lancés dans une danse fratricide qui a coûté trop de vies, surtout en Bosnie-Herzégovine. Mais quelqu’un a attisé tout cela, quelqu’un a armé tous ces frères, quelqu’un a importé la démocratie, le système multipartite qui favorisait le nationalisme et l’intégrisme religieux. Et quand ces intégrismes ont mené à cette guerre fratricide atroce, les importateurs de « démocratie » et les combattants de la « dictature communiste », ces pyromanes, ont joué aux pompiers, aux policiers et, enfin, aux juges. Ainsi, nos petits tueurs fraternels locaux ont comparu devant des tribunaux « internationaux » ; le public occidental a eu sa réponse satisfaisante, les coupables (petits mains et moyens mains ) furent punis, tandis que les commanditaires et les semeurs de mort dorment paisiblement sous des draps de soie, dans de lointaines capitales. Aujourd’hui encore, les peuples yougoslaves s’accusent mutuellement pour savoir qui a « commencé », qui a fait le plus de mal, sans jamais se demander qui a allumé les mèches, contrôlé la destruction du pays, l’anéantissement des populations, les déplacements, les purifications, les échanges de territoires.

    C’est dans ce contexte que le roman de Šeila Pohar est le témoignage d’une jeunesse, d’une enfance tristement détruite par la guerre fratricide. Car Šeila sait qui, au niveau local, a commis le mal, qui furent les tueurs sur les pentes de Sarajevo. Et c’étaient bien, sans l’ombre d’un doute, les voisins de la veille, les frères, les maris, les fils, les meilleurs amis. Et ils ont volontairement et cruellement détruit une ville, des êtres. La guerre. La petite Šeila voit tout cela de ses yeux d’enfant, sans jugement particulier ni volonté d’accuser. Simplement, à la manière typique de l’enfance, elle décrit ce qu’elle a vécu, ce dont elle se souvient. Son récit est le récit d’une infinité d’enfants de toute l’ex-Yougoslavie. D’enfants à qui l’on a volé l’enfance (et à beaucoup, la vie), le sommeil paisible, la vie tranquille. Où les pères, du jour au lendemain, sont devenus soldats, tueurs ou héros, et, hélas, martyrs. Pohar, avec une plume délicate, a montré dans un langage enfantin et naïf ce qui était avant et ce qui fut après. Comment on a survécu, comment on a dû vivre avec la peur, le grondement des canons, les barrages, les croque-mitaines et les vampires, mais les vrais, les humains. Et comment, au bout du compte, on perd sa terre, ses racines, le sol sous ses pieds. L’émigration, forcée par la misère et le mal. Toute une génération de Slaves du Sud s’est retrouvée sur le chemin de l’exil, non par choix, mais parce qu’une chose ou quelqu’un les y a contraints. Son récit n’est pas un récit qui explique tout, car un enfant ne peut pas tout comprendre, mais précisément parce qu’un enfant vit tout et voit tout avec des yeux d’innocence et de sincérité, cette histoire est profonde, émouvante et juste. Si l’on ne veut pas comprendre pourquoi tout cela est arrivé, mais que l’on veut compatir avec les centaines de milliers d’enfants et de gens des Balkans, on doit lire ce livre.

    Les Slaves du Sud, et les autres peuples de l’ex-Yougoslavie, n’ont pas commencé à vivre ensemble dans « la Yougoslavie communiste de Tito », ni dans la Yougoslavie royale d’avant Tito, ni dans le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Non, ces peuples sont là, dans les Balkans, depuis des siècles ; notre coexistence était nécessaire pour survivre, pour subsister sur ce territoire balayé par les vents de l’histoire, des conquêtes, des manipulations des grandes puissances. Nous sommes un même peuple, de même langue, de même culture, mais dispersés sur un vaste territoire majoritairement montagneux, de confessions et d’allégeances diverses (l’Empire ottoman, la Byzance orthodoxe, la Rome papale, la Sublime Porte à Istanbul, et, plus récemment, l’Autriche-Hongrie). Tout cela n’a pas réussi à nous éloigner totalement les uns des autres. Mais la graine maléfique de la discorde, semée par des « facteurs » plus importants, a fait couler des rivières de larmes et de sang du Triglav à Đevđelija. Nos « tueurs » étaient les exécutants de ces actions télécommandées. Le livre de Šeila montre comment cela s’est produit au bas de la pyramide, comment des gens simples et bons ont payé, souffert et sont morts, tandis que le sommet de la pyramide brillait d’or et de diamants polis dans le sang de Muha, Azra, Ilija, Franjo, Fadilj, Mitar, Jelena, Fazlija, Anka, et de tant d’autres pauvres enfants. Et ce qu’ils n’ont pas réussi à anéantir, ils l’ont jeté sur la route de l’inconnu…

    Šeila Pohar a écrit un livre beau, important. Plein d’humanité, de vérité et d’émotion pure ; cela ne doit pas être ignoré, il faut le lire, car la paix n’est jamais garantie. Sachez que les « exportateurs » ont toujours de nouveaux projets : après nous, dans les Balkans, ils ont exporté la « démocratie » en Irak, en Syrie, en Libye, en Afghanistan, à Cuba, au Venezuela, en Ukraine,  Yemen  et maintenant Palestine ,Liban et Iran les « valeurs démocratiques » de la communauté internationale. C’est pourquoi le livre de Šeila n’est pas seulement un livre sur une petite fille bosniaque dans une guerre tribale, mais le récit de ce que nos propres enfants pourraient, très facilement, si nous ne nous dressons pas contre les « exportateurs », vivre ici, dans nos belles « jardins »* occidentaux. Les jungles sont déjà déforestées, défrichées, débarrassées de leurs habitants…

    *« L’Europe est un jardin. Nous avons construit un jardin. Tout fonctionne. C’est la meilleure combinaison de liberté politique, de prospérité économique et de cohésion sociale que l’humanité ait jamais pu construire – les trois ensemble. »
    « La plus grande partie du reste du monde est une jungle, et la jungle pourrait envahir le jardin. » Josep Borrell

  • Le Gourdin de Prince Marko — ou comment sauver une forteresse sans lâcher ses gusles

    Le Gourdin de Prince Marko — ou comment sauver une forteresse sans lâcher ses gusles

    À la fin des lointaines années 1970, votre libraire était un petit enfant. Il a passé son enfance dans une petite ville minière, à une quarantaine de kilomètres au sud de la capitale de la Yougoslavie d’alors — celle qui n’existe plus, mais qui est restée en nous comme le souvenir d’une fête géniale où on s’est tous saoulés, et dont on s’est souvenus toute notre vie, de la fête et de la gueule de bois ultra monumentale.

    Les grands héros de son enfance n’étaient ni Superman ni Batman — bon, d’accord, ils l’étaient un peu, que sais-je — mais nous, les Balkans, on n’a pas besoin d’un héros importé. On avait tout un panthéon ! L’un des plus importants et des plus intéressants était Marko Kraljević.

    Marko Kraljević (pour ceux qui n’en auraient jamais entendu parler — Marc, fils de roi, mais mieux vaut l’appeler Prince / Kraljević si tu ne veux pas recevoir un coup de massue sur la tête) est le héros le plus célèbre de la poésie épique des Serbes, des Croates, des Bosniaques, des Monténégrins, des Macédoniens, des Bulgares… bref, de nous tous, Slaves du Sud, que l’histoire a mélangés comme une salade.

    Historiquement : Marko Mrnjavčević (1335–1395) était un prince serbe, fils du roi Vukašin, il régna sur une partie de la Macédoine, puis devint vassal des Turcs et trouva la mort en combattant… aux côtés des Turcs. Ironie du destin : l’homme qui fit la guerre pour les Ottomans devint le symbole de la résistance contre les Ottomans. Eh, ça, c’est les Balkans : le temps de dire « aïe », on a déjà changé de camp.

    Dans les chants populaires, Marko est :

    Un super-héros sans cape : d’une force colossale, il frappe à la massue, monte Šarac — un cheval qui parle et donne des conseils avisés (oui, un cheval plus intelligent que le Conseil de l’Europe).

    Le défenseur des faibles : il cogne sur les Turcs, les infidèles, les voleurs, les monstres… mais il doit quand même payer tribut au sultan. Le dilemme balkanique classique : « J’aurais bien envie de me révolter, mais faut que je paie les factures » (et si en plus je peux les frauder, c’est encore mieux).

    Un homme de chair et de sang : colérique, ivrogne, brutal, mais fidèle à sa mère Jevrosima et à sa parole donnée, avec une moustache sexy. Sur son lit de mort, il tua Šarac pour qu’il ne tombe pas aux mains des Turcs, et brisa son épée en quatre morceaux. Geste de gentleman — si je ne peux pas le monter, personne ne le pourra.

    Tout cela semble aride, mais en réalité, ça ne l’est pas. Car la poésie épique et lyrique des Serbes, des Slaves du Sud — Bulgares, Macédoniens, Monténégrins, Bosniaques (chrétiens et musulmans, c’est-à-dire Slaves de foi islamique) et Croates — grouille de héros, de traîtres, de dragons, de fées, de géants, de sorcières, de croque-mitaines et de démons. Game of Thrones, Le Seigneur des Anneaux ? Rien de nouveau. L’imagination populaire, pendant les cinq siècles d’oppression turque, a créé un monde qui peut encore aujourd’hui rivaliser avec HBO.

    Seule la tradition orale pouvait — et elle y est parvenue — préserver, par le mythe, la légende, et parfois presque à la manière d’une historiographie, le trésor culturel de nous tous.

    Marko y occupe une place à part : aucun enfant en Yougoslavie n’a grandi sans entendre des chants épiques. Nous les savions tous par cœur. Nous les écoutions en famille (mon arrière-grand-père connaissait presque tous les cycles, alors qu’il était à peine lettré — deux classes d’école primaire), mais aussi à l’école. Car ils portaient des messages universels : liberté, résistance, courage, vertu — mais aussi nos faiblesses, notre mesquinerie, notre vanité, notre humour noir et notre cruauté. Tout le monde connaissait la force, l’intrépidité et l’entêtement de Marko. Et lui ? Eh bien, lui, c’est nous. Nos acquis les plus lumineux et nos défauts infiniment étranges.

    Le Gourdin est une version légèrement modernisée, romanesque, de cet esprit.

    Ante Tomić — l’homme qui, depuis des décennies, nous fait rire aux larmes avec nos défauts, notre mesquinerie, notre duplicité, notre hypocrisie, mais aussi notre esprit de voisinage, notre courage, notre bonté, notre hospitalité, notre passé glorieux et riche (mais bien souvent instrumentalisé) — a décidé d’emmener le Prince Marko à Imotski. Un trou paumé dans l’arrière-pays de la côte adriatique, à la frontière même des royaumes et empires d’alors.

    L’Empire ottoman avait soumis tous les Balkans. Autour d’Imotski, la frontière fluctuait depuis des décennies. Venise, puis d’autres puissances, tentaient d’arrêter les Turcs et de les repousser vers l’est. Ce n’était pas facile. La population locale — en très grande majorité slave (catholiques et orthodoxes, musulmans/turcs) — changeait régulièrement de maîtres, et bien souvent de religion, de serment et de loyauté. L’art de survivre dans les conditions rudes de ces collines et montagnes sèches, désertiques, arides, faisait que la population vivait difficilement — même sans guerres, occupations et instabilités.

    Marko — l’Aragorn des Balkans — est appelé par les Vénitiens pour libérer la forteresse. Mais le héros préfère jouer du gusle (le gusle : instrument à une corde que le guslar racle en chantant les exploits héroïques — dans le roman, Marko tient davantage l’archet et les poitrines chaudes que l’épée) plutôt que de tailler les Turcs en pièces.

    Ajoutez-y un cheval alcoolique, des licornes qui parlent latin, et des dames de maison close qui utilisent le marketing viral — vous obtenez une guerre dont personne ne se souvient pourquoi elle a commencé, des héros qui préféreraient faire la cuisine plutôt que la guerre, et une liberté qui ressemble à un nouvel esclavage. Bref — une épopée qui tourne en dérision le mythe, avec merak².

    ² Merak :difficile à traduire  — à la fois plaisir, volupté, nostalgie, amour du bien-vivre.

    Comme dans la tradition ancienne, chez Ante Tomić aussi : Marko est notre miroir. À nous, Serbes, Croates, Bosniaques, Monténégrins, Macédoniens. Image hilarante de nos faiblesses, mais aussi d’une volonté infinie de nous moquer de nous-mêmes.

    Bien que Marko soit davantage expert en relations publiques et artiste performeur que héros — zeitgeist — le peuple simple autour de lui fait que Marko continue d’être une légende, une inspiration et un puissant et intrépide combattant balkanique pour les opprimés. Le vrai. Ce peuple de Marko peut accomplir les entreprises les plus nobles comme les plus viles. Les Serbes, les Croates et les Musulmans de Bosnie le savent mieux que quiconque : nous avons parcouru le chemin de la fraternité au fratricide en un clin d’œil, de la solidarité absolue à l’incendie de la maison du voisin.

    Comme dans les autres romans d’Ante, l’amour et le sexe sont la solution. Car Marko est un véritable étalon balkanique moustachu et poilu. Par l’amour, l’hospitalité, la chaleur des poitrines et des entrejambes des prostituées locales, il trouvera le salut — et non par la guerre et la violence.

    Ainsi Ante sauve la légende, non pas en lui donnant une place mythique de héros national immaculé, mais en la rapprochant encore davantage de nous — les gens ordinaires qui avons survécu à l’horreur des années 90 et nous sommes enfermés dans nos petits mythes nationaux. Nous, qui tentons de toutes nos forces de nous montrer différents et distincts de nos voisins — nous sommes tous des enfants du Prince Marko. Et croyez-moi, quelque part au fond de nous, nous préférons le gusle à la massue.

    Ante Tomić — Le Gourdin du prince Marko

    Éditions Noir Sur Blanc • 14€99

    Traduit du croate par : Marko Despot