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  • LES SERMENTS TRAHIS — Šeila Pohara

    LES SERMENTS TRAHIS — Šeila Pohara

    La Yougoslavie et sa fin , dans des yeux d’enfant

    Šeila Pohar « Les Serments  Trahis »

    Dans les années 1990, les Balkans étaient le « chaos », un chaos total. Là-bas, des tribus lointaines s’étaient mises à s’entretuer pour des raisons que nous, Occidentaux, ne comprenions pas. Malgré tous nos efforts pour les raisonner, ils refusaient. Qui est qui, là-bas ? Des musulmans, des catholiques, des orthodoxes, ainsi que d’autres peuples encore plus étranges : des Hongrois, des Albanais, des musulmans serbes et monténégrins, des Šopi, des Bunjevci, des Ruthènes, des Gorans, des Roms… Oh, oh, ils sont si nombreux ? Et comment aurait-il pu en être autrement sinon qu’ils s’entretuent ? Tant que Tito et le communisme étaient forts, tout était maintenu ensemble par la force, n’est-ce pas ? Les communistes forçaient les gens à vivre ensemble ; puis, quand le communisme est tombé, tout s’est réglé à la manière « balkanique », sauvage. Tout cela est bien difficile à comprendre. Qui est coupable ? Les méchants Serbes, assoiffés de sang, désireux de maintenir la Yougoslavie comme paravent pour une Grande Serbie, avec leurs tueurs tchétniks ? Les musulmans bosniaques (des Slaves du Sud de confession islamique) qui voulaient créer, au cœur de l’Europe, une nouvelle Jamahiriya ou un État islamique, pour détruire le christianisme dans les Balkans ? Ou peut-être les Croates, ces Oustachis vampires (les quislingues de la Seconde Guerre mondiale, collaborateurs de l’occupant et armée de l’éphémère État indépendant de Croatie, la NDH) ? Ou alors les communistes sont-ils les seuls responsables, ces communistes mythiques, qui ont créé cet État socialiste multiethnique ?

    Voilà ce que les Occidentaux pensent souvent…

    Mais qui sont ces communistes ? C’est le peuple travailleur et honnête yougoslave, la paysannerie, les étudiants. Tous ont pris les armes contre l’occupant et ses valets locaux durant la Seconde Guerre mondiale, se sont battus courageusement dans les montagnes et les forêts de notre fière contrée, et ont vaincu. Ils nous ont construit un pays tant bien que mal, beau, plein de contradictions, mais progressiste, créatif, riche en hommes, paisible et sûr. Tout cela jusqu’à ce que, soudain, en 1990, Mitar, Hamzo, Dalibor décident de tout gâcher, de tout disloquer par pure rage et bestialité. Les armes sont « tombées du ciel » et ils se sont mis à s’égorger les uns les autres. Sur un plan inférieur, c’est la vérité : c’est bien par perversité, chauvinisme et haine que ces peuples se sont lancés dans une danse fratricide qui a coûté trop de vies, surtout en Bosnie-Herzégovine. Mais quelqu’un a attisé tout cela, quelqu’un a armé tous ces frères, quelqu’un a importé la démocratie, le système multipartite qui favorisait le nationalisme et l’intégrisme religieux. Et quand ces intégrismes ont mené à cette guerre fratricide atroce, les importateurs de « démocratie » et les combattants de la « dictature communiste », ces pyromanes, ont joué aux pompiers, aux policiers et, enfin, aux juges. Ainsi, nos petits tueurs fraternels locaux ont comparu devant des tribunaux « internationaux » ; le public occidental a eu sa réponse satisfaisante, les coupables (petits mains et moyens mains ) furent punis, tandis que les commanditaires et les semeurs de mort dorment paisiblement sous des draps de soie, dans de lointaines capitales. Aujourd’hui encore, les peuples yougoslaves s’accusent mutuellement pour savoir qui a « commencé », qui a fait le plus de mal, sans jamais se demander qui a allumé les mèches, contrôlé la destruction du pays, l’anéantissement des populations, les déplacements, les purifications, les échanges de territoires.

    C’est dans ce contexte que le roman de Šeila Pohar est le témoignage d’une jeunesse, d’une enfance tristement détruite par la guerre fratricide. Car Šeila sait qui, au niveau local, a commis le mal, qui furent les tueurs sur les pentes de Sarajevo. Et c’étaient bien, sans l’ombre d’un doute, les voisins de la veille, les frères, les maris, les fils, les meilleurs amis. Et ils ont volontairement et cruellement détruit une ville, des êtres. La guerre. La petite Šeila voit tout cela de ses yeux d’enfant, sans jugement particulier ni volonté d’accuser. Simplement, à la manière typique de l’enfance, elle décrit ce qu’elle a vécu, ce dont elle se souvient. Son récit est le récit d’une infinité d’enfants de toute l’ex-Yougoslavie. D’enfants à qui l’on a volé l’enfance (et à beaucoup, la vie), le sommeil paisible, la vie tranquille. Où les pères, du jour au lendemain, sont devenus soldats, tueurs ou héros, et, hélas, martyrs. Pohar, avec une plume délicate, a montré dans un langage enfantin et naïf ce qui était avant et ce qui fut après. Comment on a survécu, comment on a dû vivre avec la peur, le grondement des canons, les barrages, les croque-mitaines et les vampires, mais les vrais, les humains. Et comment, au bout du compte, on perd sa terre, ses racines, le sol sous ses pieds. L’émigration, forcée par la misère et le mal. Toute une génération de Slaves du Sud s’est retrouvée sur le chemin de l’exil, non par choix, mais parce qu’une chose ou quelqu’un les y a contraints. Son récit n’est pas un récit qui explique tout, car un enfant ne peut pas tout comprendre, mais précisément parce qu’un enfant vit tout et voit tout avec des yeux d’innocence et de sincérité, cette histoire est profonde, émouvante et juste. Si l’on ne veut pas comprendre pourquoi tout cela est arrivé, mais que l’on veut compatir avec les centaines de milliers d’enfants et de gens des Balkans, on doit lire ce livre.

    Les Slaves du Sud, et les autres peuples de l’ex-Yougoslavie, n’ont pas commencé à vivre ensemble dans « la Yougoslavie communiste de Tito », ni dans la Yougoslavie royale d’avant Tito, ni dans le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes. Non, ces peuples sont là, dans les Balkans, depuis des siècles ; notre coexistence était nécessaire pour survivre, pour subsister sur ce territoire balayé par les vents de l’histoire, des conquêtes, des manipulations des grandes puissances. Nous sommes un même peuple, de même langue, de même culture, mais dispersés sur un vaste territoire majoritairement montagneux, de confessions et d’allégeances diverses (l’Empire ottoman, la Byzance orthodoxe, la Rome papale, la Sublime Porte à Istanbul, et, plus récemment, l’Autriche-Hongrie). Tout cela n’a pas réussi à nous éloigner totalement les uns des autres. Mais la graine maléfique de la discorde, semée par des « facteurs » plus importants, a fait couler des rivières de larmes et de sang du Triglav à Đevđelija. Nos « tueurs » étaient les exécutants de ces actions télécommandées. Le livre de Šeila montre comment cela s’est produit au bas de la pyramide, comment des gens simples et bons ont payé, souffert et sont morts, tandis que le sommet de la pyramide brillait d’or et de diamants polis dans le sang de Muha, Azra, Ilija, Franjo, Fadilj, Mitar, Jelena, Fazlija, Anka, et de tant d’autres pauvres enfants. Et ce qu’ils n’ont pas réussi à anéantir, ils l’ont jeté sur la route de l’inconnu…

    Šeila Pohar a écrit un livre beau, important. Plein d’humanité, de vérité et d’émotion pure ; cela ne doit pas être ignoré, il faut le lire, car la paix n’est jamais garantie. Sachez que les « exportateurs » ont toujours de nouveaux projets : après nous, dans les Balkans, ils ont exporté la « démocratie » en Irak, en Syrie, en Libye, en Afghanistan, à Cuba, au Venezuela, en Ukraine,  Yemen  et maintenant Palestine ,Liban et Iran les « valeurs démocratiques » de la communauté internationale. C’est pourquoi le livre de Šeila n’est pas seulement un livre sur une petite fille bosniaque dans une guerre tribale, mais le récit de ce que nos propres enfants pourraient, très facilement, si nous ne nous dressons pas contre les « exportateurs », vivre ici, dans nos belles « jardins »* occidentaux. Les jungles sont déjà déforestées, défrichées, débarrassées de leurs habitants…

    *« L’Europe est un jardin. Nous avons construit un jardin. Tout fonctionne. C’est la meilleure combinaison de liberté politique, de prospérité économique et de cohésion sociale que l’humanité ait jamais pu construire – les trois ensemble. »
    « La plus grande partie du reste du monde est une jungle, et la jungle pourrait envahir le jardin. » Josep Borrell

  • Jérôme Ferrari «Très Brève Théorie d’Enfer »

    Jérôme Ferrari «Très Brève Théorie d’Enfer »

    Né à Paris en 1968, Jérôme Ferrari est l’une des voix les plus singulières et exigeantes de la littérature française actuelle. Ancien professeur de philosophie ayant enseigné au lycée français d’Abou Dabi puis en Corse, il puise dans ses expériences géographiques et intellectuelles la matière d’une œuvre profondément méditative. Couronné par le prix Goncourt en 2012 pour « Le Sermon sur la chute de Rome », il forge une écriture à la précision chirurgicale et à la beauté austère, explorant sans relâche les ruines des idéologies, les exils et les paradoxes de la condition humaine dans un monde globalisé. Chacun de ses romans est une plongée vertigineuse dans les abîmes de l’âme, où le politique et le métaphysique s’entremêlent pour dessiner une cartographie implacable de nos modernités.

    Cette entreprise atteint son acmé avec un triptyque consacré aux formes nouvelles de la damnation, dont les deux premiers volets sont « Nord Sentinelle » (2024) et « Très brève théorie d’enfer » (2026). Ferrari y construit une réflexion en miroir sur deux enfers apparemment distincts, mais profondément liés par la logique du capitalisme mondialisé et la quête vaine d’un salut par la fuite.

    «Très brève théorie d’enfer» : l’enfer de l’exil à Abou Dhabi

    Le deuxième volet, « Très brève théorie d’enfer » transporte le lecteur dans un antre diamétralement opposé mais tout aussi infernal : la cité-État d’Abou Dhabi. Ferrari y met en scène la collision de deux exils. Le premier est subi : celui de Kaveesha, immigrée sri-lankaise réduite à une domesticité servile pour des familles successives dans cette « jungle hideuse de métal, de verre et de béton » surgie du désert. Arrachée à ses racines, elle endure l’exploitation économique, rembourse une dette colossale à des agences peu scrupuleuses et tente de subvenir aux besoins d’une famille misérable restée « au pays ». Son existence se résume à laver, cuisiner, nettoyer, jardiner, garder des enfants – à maintenir en vie les « despotismes du Golfe » pour des salaires dérisoires.

    Le second exil est choisi : celui d’un couple d’expatriés. Lui, professeur de lycée français, fuyait le « paradis infernal » de sa Corse natale où il se sentait prisonnier. Elle, Algérienne, sombre dans une dépression qui lui ôte tout goût de vivre. Installés dans l’opulence clinquante d’Abou Dabi, ils appartiennent à la classe des privilégiés, mais leur vie n’est qu’un néant recouvert de luxe. Le mari refuse d’admettre le vide de leur existence et l’« écœurement » que lui inspire sa propre caste – son racisme latent, la vulgarité obèse de ses comportements.

    Ferrari tresse ces deux destins avec une maîtrise sombre et cynique. La domesticité de Kaveesha auprès de la famille déprimée devient la métaphore d’un monde où les damnés servent de recours à des âmes perdues. Ironie suprême : l’exil « choisi » des Occidentaux crée la demande pour l’exil subi des travailleurs asiatiques. « La demande crée l’offre ».Pourtant, les expatriés, trop « auto-obsédés » et « égoïstes », sont incapables de voir en Kaveesha une égale en humanité. Elle reste « totalement insignifiante à leurs yeux », alors qu’elle est la seule à porter encore « les traces et les signes de l’humanité », à tenter d’« injecter un minimum de lumière dans une vie infernale ».

    Une cosmologie infernale cohérente

    À travers ce diptyque, Ferrari élabore une cosmologie des enfers modernes. Après l’enfer corsé du tourisme – un enfer de l’immobilité et de l’ennui –, il explore l’enfer de l’expatriation – un enfer du mouvement perpétuel et de l’exploitation. Les deux sont unis par la « médiocrité » et l’« indifférence totale » qui caractérise, pour Ferrari, la damnation ultime : « l’endroit où l’on a oublié l’existence de Dieu ou de Satan », où « les âmes sont torturées par l’idée que tout va bien, que tout suit son cours, qu’il n’y a ni enfer ni paradis ».

    En à peine 120 pages d’une prose raffinée et dense, « Théorie brève de l’enfer » condense cet univers. C’est un roman exceptionnel, « profondément infernal et magnifique dans sa chute », qui confirme Ferrari comme un alchimiste littéraire capable de transformer les scories de notre monde globalisé en une œuvre d’une lucidité radicale.

    Épilogue : l’enfer s’embrase

    Et tandis que Ferrari referme son livre, la réalité semble poursuivre le récit là où la fiction s’arrête. Dans l’ombre portée de son roman, les despoties brûlent, les bombes pleuvent sur les influenceurs, les expatriés, les cheikhs, les pétro-despotes… Le ciel s’assombrit au-dessus du golfe Persique, les villes pétrolières vacillent et tombent l’une après l’autre comme des dominos mal ajustés. La sentence tombe, brutale: le karma est une chienne. Ferrari, en moraliste sans illusion, n’offre ni consolation ni catharsis, seulement le constat glaçant que nos enfers personnels finissent par consumer les architectures de sable qui les abritaient.

    Le triptyque, dont le dernier volet reste à venir, s’annonce ainsi comme l’une des entreprises les plus ambitieuses de la littérature contemporaine : une descente aux enfers qui, loin de tout manichéisme, nous force à regarder en face les abîmes que nous habitons, que nous créons, et qui, peut-être, nous consumeront.

    Editions Actes Sud

    16€50