Parfois, on ne lit pas les livres : on les respire, on les aspire, on les expire. L’ensemble du texte est léger, agréable comme l’air frais qui succède à la pluie. On lit comme on flâne. Le soir est superbe, c’est le printemps, une température ni fraîche ni étouffante, idéale pour une promenade à l’ombre. S’installer en terrasse, commander, fumer des Gauloises sans filtre, prendre un verre de vin blanc sec, et se dire, putain, quelle soirée parfaite. Rien de nouveau sous le soleil, et pourtant c’est à nouveau magnifique, et absolument unique.
Tels sont les livres de Philippe Jaenada. Des voyages immobiles. Même vautré dans votre canapé, tandis qu’une musique douce – Yann Tiersen, par exemple – s’échappe de la chaîne et que le bois crépite dans la cheminée, vous voilà transporté quai de Javel, à Paris. C’est là que l’on a retrouvé le corps sans vie d’une jeune femme, étranglée et jetée sur le trottoir, au bord de la Seine. La mort de cette jeune Bretonne va obséder Jaenada au point de nous entraîner dans un périple de cinq cents et quelques pages. Avec un humour discret mais ô combien sincère, Philippe rend la vie à cette infortunée. Il lui offre une place dans l’histoire des « petits » au sein de la « grande » Histoire. Car nous savons tous quelle place infime est réservée à ces êtres dans notre monde, hier comme aujourd’hui : quelques lignes dans un fait divers. Une représentation simplifiée d’une vie complexe et douloureuse. Mais derrière cela, Jaenada ne nous fait pas seulement rencontrer Louisette Cansot, c’est toute une époque révolue qu’il ressuscite. Et bien sûr, l’incroyable Simenon et son Maigret deviennent à leur tour des personnages de cet exceptionnel ouvrage.
Si vous cherchez un livre où la réalité se révèle plus romanesque que la fiction, Jaenada est le choix idéal. Et ce qu’il y a de plus fascinant, c’est que Philippe, le compagnon – l’apprenti – du grand Maigret, a surpassé son « patron » en découvrant qui a vraiment tué la malheureuse Louise. Mais plus encore, il nous permet de voyager dans le temps, de redécouvrir un monde disparu, lointain par l’époque mais si proche par l’humanité qui le peuple.
Ouvrage disponible à la librairie Chien Sur La Lune. Philippe Jaenada – L’inconnue du quai de Javel, Flammarion, 23 €.
Nous étions quatre. Cinquième année. Petite ville minière, grande misère sonore.
L’un tapait sur des bidons vides en s’imaginant batteur — en vrai, il massacrait une caisse claire pathétique et une grosse caisse dans un état à faire pleurer un rockeur mort. Un deuxième grattait une guitare acoustique d’occasion. Le troisième faisait pareil. Et moi, le scribouillard, je « chantais » en tripotant un synthé pourri. Nous sentions tous le hormone, la sueur et l’excitation — de toutes les variétés.
Tout a commencé par l’achat de cassettes : Iron Maiden, The Clash, et les malheureux Guns N’ Roses, dans un grand magasin socialiste local. Je me souviens de l’extase quand j’ai glissé la cassette de Maiden dans mon lecteur Grundig aux haut-parleurs médiocres. Jusque-là, je n’écoutais que les Beatles, Pink Floyd et le rock domestique — Riblja Čorba, EKV, Galija. Mais le son de ces trois groupes… il nous a convaincus qu’il fallait, à tout prix, devenir des rock-stars nichées quelque part entre Iron Maiden, The Clash et Guns N’ Roses.
Il ne reste qu’un seul enregistrement, fait dans une cave, sur un vieux magnétophone Iskra. Deux chefs-d’œuvre : Vampiri — un Twilight avant Twilight, en version metal balkanique — et Natasha est la femme de ma ….e, chanson profondément philosophique sur le désir de toucher une poitrine, des fesses, et si possible plus encore si l’occasion se présente. Natasha était plus âgée que nous, mauvaise élève, « fille facile » — du moins le disait-on entre nous. Ce qui n’était sans doute pas vrai. Nous, on rêvait d’elle jour et nuit, comme des chiens affamés devant une vitrine fermée.
ACTE II — Sous les décombres
La guerre ravage l’ex-Yougoslavie. Les fleuves charrient le sang. Frère tue frère en Croatie, en Bosnie, en Herzégovine. Et moi, walkman Aiwa vissé aux oreilles, en boucle, Beneath The Remains de Sepultura.
Rage. Vitesse. Puissance. Révolte. Tout est condensé en quarante-cinq minutes d’une musique impitoyable, crachée par des gamins de São Paulo. Tout ce qui précède me semble fade, menteur — Led Zeppelin, Iron Maiden, Metallica (dans lesquels j’avais juré jusqu’au Black Album, traître). Sepultura, leur brutalité, leur crudité se collent parfaitement à cette adolescence apocalyptique, sous sanctions, dans le chaos politique, économique, guerrier. Chaque note est exactement ce qu’il me faut pour ne pas sombrer. Ou du moins, c’est ce que je crois.
Puis viennent les ténèbres plus profondes : Napalm Death, Carcass, Entombed, Extreme Noise Terror, Brutal Truth. Je n’ai besoin que d’obscurité, de rudesse, de nihilisme. Car à quoi bon vivre sinon pour la musique ? Pas de concerts — le pays est sous sanctions, sous blocus. Tout s’effondre autour de nous. Seul le son demeure, puissant, indestructible, et nous rend invincibles.
Et les filles, aussi…
ACTE III — Dernière extase avant la nuit
Nous montons sur la scène du lycée No3 de Nouvelle Belgrade. Ma tête bouillonne. J’ai avalé deux rakijas et un vinjak avant de jouer. Nous sommes tous nerveux.
Nous attaquons State of Love and Trust des immenses Pearl Jam. Herostrat — notre groupe — joue surtout des reprises. D’Idoli, groupe post-punk mythique de Belgrade, à Pearl Jam et Nirvana. Tout explose dans ma tête. Je suis convaincu qu’avec ce groupe, l’avenir nous appartient.
Je jure encore par la férocité et la crudité. Mais j’ai de plus en plus besoin d’obscurité, de me fondre dans le noir ambiant de la Serbie post-communiste. Joy Division, Dead Can Dance, Bauhaus — et leurs frères et sœurs cadets du doom : My Dying Bride, Tiamat, Cathedral. Des tonnes de black metal norvégien pur et dur, du goth rock de The Mission, des Cocteau Twins, This Mortal Coil . Je deviens une cuve de masculinité noire et brute.
Ce concert est la dernière tentative de m’intégrer au mainstream. Ça ne marche pas. Je cherche la nuit, le brouillard, la puissance sauvage des ténèbres.
Le concert se termine. Succès. On range les instruments. Quelques mots échangés avec des filles que notre musique a touchées.
Je monte dans le bus de banlieue. Dans mes oreilles, Block Out résonne — groupe rock dépressif de Belgrade, d’une qualité presque poétique, qui m’enfonce encore plus dans le marasme des années 90. De mon vieux sac militaire — couvert comme la peau d’un marin de mille cicatrices : Iron Maiden, le A d’anarchy, le pentagramme, les noms des groupes hardcore punk inscrits au marqueur noir, les typographies tordues des groupes black metal norvégiens et suédois — je sors Crime et Châtiment de Dostoïevski. Je plonge dans l’âme tourmentée de Raskolnikov.
ACTE IV — Retour
Assis sur la terrasse de notre petit appartement, dans le Massif Jurassien. Dans le salon, mes enfants regardent la télé. Ma femme tapote sur son téléphone. Je viens de terminer Stay Free de Patrice Jean.
Et tout ce qui s’est passé dans les trois actes précédents — tout cela s’est reproduit, organiquement, tangiblement, pendant ma lecture.
Patrice Jean a réussi à m’emmener, non pas dans la France qu’il décrit — celle du milieu des années 80, où une bande de gamins découvre la lutte des classes, la chute de leurs parents, les métamorphoses de la puberté, l’hypocrisie, « l’injustice scolaire » — mais dans l’universel de la jeunesse. La beauté, la révolte noble que seuls les jeunes idéalistes peuvent vivre jusqu’à l’os, l’amour vécu jusqu’à la douleur, jusqu’à l’inconnaissable, jusqu’au sang. Ce moment où l’on vit à la vitesse de la lumière, où tout monte et descend comme des montagnes russes, de la plus grande détresse à l’extase et à l’épiphanie. Où l’on affronte la médiocrité, le conformisme, la banalité et l’éphémère. Tout cela est unique, irremplaçable, car cela n’arrive qu’une seule fois.
Non, je ne connais pas ce monde. Je ne sais pas ce que c’était sous Mitterrand, Chirac, Pasqua. Je ne sais pas comment on vivait en France. Mais tout le reste, je le connais. Je sais ce que c’est d’être jeune.
Et plus encore : Patrice Jean m’a permis de tout revivre. Le toucher d’une peau douce et brûlante, les amours impossibles, la disposition à n’importe quelle folie pour défendre la justice, le camarade, la bande. Le sentiment d’humiliation et de trahison. La mélancolie qui toujours frôle le gouffre.
Ce roman pourrait sembler, à première vue, « déjà vu ». Il ne l’est pas du tout. Le talent et la beauté de l’écriture de cet écrivain exceptionnel font de cette histoire classique — ces jours de folie, ce passage de la puberté à l’âge adulte — un récit magnifique sur le banal devenu exceptionnel et unique. Le ton est puissant, sans compromis. Par moments, il pique comme une piqûre de scorpion. Le sarcasme et la satire ne sont pas absents de ce grand roman. Mais tout est parfaitement dosé d’un regard tendre, jamais méprisant, sur les jeunes de cette époque.
Et que dire de la langue — magnifique, riche, tranchante, brillante, comme dans tous les romans de Patrice Jean.
La bande-son ? La colère, d’abord. Le roman pousse dans l’esprit du Clash, et surtout de l’incroyable bande de prolétaires de Joe Strummer. Mais aussi Joy Division, The Cure, The Jam, Sex Pistols,Ramones , Dead Kennedys, The Smiths, New Order… Et si vous cherchez bien, peut-être Divine Suicide quelque part ?
ACTE V — Ce qui reste dans le sac
Si j’avais lu ce roman en 1999. En plein bombardement de la République fédérale de Yougoslavie par la très morale alliance de l’OTAN. À quelques jours de fuir mon pays.
Quand j’ai préparé mon sac à dos, j’ai mis : deux paires de chaussettes, deux caleçons, deux t-shirts, deux CD des deux grands groupes serbes des années 90 — Block Out et Bjesovi.
Si j’avais, par quelque grâce, lu Stay Free de Patrice Jean à ce moment-là, il aurait été dans mon maigre bagage. À côté des chaussettes. À côté de la rage. À côté de ce qui reste quand on perd tout.
Vous est-il déjà arrivé de fouiner parmi de vieilles photographies ? D’ouvrir des tiroirs poussiéreux et de tomber, au milieu d’une pile de clichés, sur un visage, un paysage, une famille posant fièrement devant une vieille Simca, une Peugeot ou une Volkswagen ? Vous est-il arrivé que cette même image réveille en vous des souvenirs qui, comme une vague, vous submergent, faisant resurgir des centaines de détails, de voix, de visages, d’odeurs, de saveurs qui vous traversent tout entier ? Ainsi, il n’est pas rare que les morts nous visitent, non pas comme des spectres ou des fantômes effrayants et inquiétants, mais comme des présences, chaleureuses et nostalgiques. Leurs voix résonnent dans nos oreilles et parviennent, ne serait-ce qu’un instant, à nous ramener à une époque où nous étions encore ensemble.
Le roman de Laurence Logiest-Chovaux a réussi, à travers son histoire familiale, à éveiller en nous cette douce mélancolie de retrouvailles avec ceux qui nous ont quittés. D’une manière fluide, simple et accessible, ce livre décrit la vie, à la fois ordinaire et romanesque. « Tu peux lâcher nos mains » est un témoignage, un refus de l’oubli et un bel hommage à la famille. Laurence refuse d’oublier. Par son écriture, elle redonne vie à des paysages, à des personnes, à leurs existences que le temps et la modernité tentent d’effacer. Elle capture l’essence de ces moments éphémères, ces instants qui, bien que passés, continuent de vivre en nous.
Dans ce récit, chaque détail est une invitation à se replonger dans notre propre histoire. Les personnages, bien qu’ancrés dans une époque révolue, nous parlent avec une familiarité troublante. Leurs joies, leurs peines, leurs espoirs et leurs regrets résonnent avec nos propres expériences. C’est là toute la magie de ce livre : il ne se contente pas de raconter une histoire, il nous permet de revivre la nôtre.
Tu peux lâcher ma main transcende le simple cadre du roman pour devenir une véritable étreinte littéraire, un pont tendu entre les vivants et ceux qui ne sont plus. C’est une célébration de la mémoire, un rappel que ceux que nous avons aimés ne disparaissent jamais vraiment tant que nous continuons à les évoquer. À travers ses mots, Laurence nous offre un refuge, un espace où le passé et le présent se rencontrent, où les souvenirs deviennent des compagnons bienveillants. Ce livre est une douce caresse pour l’âme, un rappel que, même dans l’oubli apparent, il y a toujours une lumière, une présence, une voix qui murmure : « Je suis toujours là ». Et c’est peut-être cela, la plus belle forme d’éternité.