Étiquette : nostalgie

  • STAY FREE « PATRICE JEAN »

    STAY FREE « PATRICE JEAN »

    Cinq actes d’une jeunesse enragée

    ACTE I — L’âge des caisses et des cassettes

    Nous étions quatre. Cinquième année. Petite ville minière, grande misère sonore.

    L’un tapait sur des bidons vides en s’imaginant batteur — en vrai, il massacrait une caisse claire pathétique et une grosse caisse dans un état à faire pleurer un rockeur mort. Un deuxième grattait une guitare acoustique d’occasion. Le troisième faisait pareil. Et moi, le scribouillard, je « chantais » en tripotant un synthé pourri. Nous sentions tous le hormone, la sueur et l’excitation — de toutes les variétés.

    Tout a commencé par l’achat de cassettes : Iron Maiden, The Clash, et les malheureux Guns N’ Roses, dans un grand magasin socialiste local. Je me souviens de l’extase quand j’ai glissé la cassette de Maiden dans mon lecteur Grundig aux haut-parleurs médiocres. Jusque-là, je n’écoutais que les Beatles, Pink Floyd et le rock domestique — Riblja Čorba, EKV, Galija. Mais le son de ces trois groupes… il nous a convaincus qu’il fallait, à tout prix, devenir des rock-stars nichées quelque part entre Iron Maiden, The Clash et Guns N’ Roses.

    Il ne reste qu’un seul enregistrement, fait dans une cave, sur un vieux magnétophone Iskra. Deux chefs-d’œuvre : Vampiri — un Twilight avant Twilight, en version metal balkanique — et Natasha est la femme de ma ….e, chanson profondément philosophique sur le désir de toucher une poitrine, des fesses, et si possible plus encore si l’occasion se présente. Natasha était plus âgée que nous, mauvaise élève, « fille facile » — du moins le disait-on entre nous. Ce qui n’était sans doute pas vrai. Nous, on rêvait d’elle jour et nuit, comme des chiens affamés devant une vitrine fermée.

    ACTE II — Sous les décombres

    La guerre ravage l’ex-Yougoslavie. Les fleuves charrient le sang. Frère tue frère en Croatie, en Bosnie, en Herzégovine. Et moi, walkman Aiwa vissé aux oreilles, en boucle, Beneath The Remains de Sepultura.

    Rage. Vitesse. Puissance. Révolte. Tout est condensé en quarante-cinq minutes d’une musique impitoyable, crachée par des gamins de São Paulo. Tout ce qui précède me semble fade, menteur — Led Zeppelin, Iron Maiden, Metallica (dans lesquels j’avais juré jusqu’au Black Album, traître). Sepultura, leur brutalité, leur crudité se collent parfaitement à cette adolescence apocalyptique, sous sanctions, dans le chaos politique, économique, guerrier. Chaque note est exactement ce qu’il me faut pour ne pas sombrer. Ou du moins, c’est ce que je crois.

    Puis viennent les ténèbres plus profondes : Napalm Death, Carcass, Entombed, Extreme Noise Terror, Brutal Truth. Je n’ai besoin que d’obscurité, de rudesse, de nihilisme. Car à quoi bon vivre sinon pour la musique ? Pas de concerts — le pays est sous sanctions, sous blocus. Tout s’effondre autour de nous. Seul le son demeure, puissant, indestructible, et nous rend invincibles.

    Et les filles, aussi…

    ACTE III — Dernière extase avant la nuit

    Nous montons sur la scène du lycée No3  de Nouvelle Belgrade. Ma tête bouillonne. J’ai avalé deux rakijas et un vinjak avant de jouer. Nous sommes tous nerveux.

    Nous attaquons State of Love and Trust des immenses Pearl Jam. Herostrat — notre groupe — joue surtout des reprises. D’Idoli, groupe post-punk mythique de Belgrade, à Pearl Jam et Nirvana. Tout explose dans ma tête. Je suis convaincu qu’avec ce groupe, l’avenir nous appartient.

    Je jure encore par la férocité et la crudité. Mais j’ai de plus en plus besoin d’obscurité, de me fondre dans le noir ambiant de la Serbie post-communiste. Joy Division, Dead Can Dance, Bauhaus — et leurs frères et sœurs cadets du doom : My Dying Bride, Tiamat, Cathedral. Des tonnes de black metal norvégien pur et dur, du goth rock de The Mission, des Cocteau Twins, This Mortal Coil . Je deviens une cuve de masculinité noire et brute.

    Ce concert est la dernière tentative de m’intégrer au mainstream. Ça ne marche pas. Je cherche la nuit, le brouillard, la puissance sauvage des ténèbres.

    Le concert se termine. Succès. On range les instruments. Quelques mots échangés avec des filles que notre musique a touchées.

    Je monte dans le bus de banlieue. Dans mes oreilles, Block Out résonne — groupe rock dépressif de Belgrade, d’une qualité presque poétique, qui m’enfonce encore plus dans le marasme des années 90. De mon vieux sac militaire — couvert comme la peau d’un marin de mille cicatrices : Iron Maiden, le A d’anarchy, le pentagramme, les noms des groupes hardcore punk inscrits au marqueur noir, les typographies tordues des groupes black metal norvégiens et suédois — je sors Crime et Châtiment de Dostoïevski. Je plonge dans l’âme tourmentée de Raskolnikov.

    ACTE IV — Retour

    Assis sur la terrasse de notre petit appartement, dans le Massif Jurassien. Dans le salon, mes enfants regardent la télé. Ma femme tapote sur son téléphone. Je viens de terminer Stay Free de Patrice Jean.

    Et tout ce qui s’est passé dans les trois actes précédents — tout cela s’est reproduit, organiquement, tangiblement, pendant ma lecture.

    Patrice Jean a réussi à m’emmener, non pas dans la France qu’il décrit — celle du milieu des années 80, où une bande de gamins découvre la lutte des classes, la chute de leurs parents, les métamorphoses de la puberté, l’hypocrisie, « l’injustice scolaire » — mais dans l’universel de la jeunesse. La beauté, la révolte noble que seuls les jeunes idéalistes peuvent vivre jusqu’à l’os, l’amour vécu jusqu’à la douleur, jusqu’à l’inconnaissable, jusqu’au sang. Ce moment où l’on vit à la vitesse de la lumière, où tout monte et descend comme des montagnes russes, de la plus grande détresse à l’extase et à l’épiphanie. Où l’on affronte la médiocrité, le conformisme, la banalité et l’éphémère. Tout cela est unique, irremplaçable, car cela n’arrive qu’une seule fois.

    Non, je ne connais pas ce monde. Je ne sais pas ce que c’était sous Mitterrand, Chirac, Pasqua. Je ne sais pas comment on vivait en France. Mais tout le reste, je le connais. Je sais ce que c’est d’être jeune.

    Et plus encore : Patrice Jean m’a permis de tout revivre. Le toucher d’une peau douce et brûlante, les amours impossibles, la disposition à n’importe quelle folie pour défendre la justice, le camarade, la bande. Le sentiment d’humiliation et de trahison. La mélancolie qui toujours frôle le gouffre.

    Ce roman pourrait sembler, à première vue, « déjà vu ». Il ne l’est pas du tout. Le talent et la beauté de l’écriture de cet écrivain exceptionnel font de cette histoire classique — ces jours de folie, ce passage de la puberté à l’âge adulte — un récit magnifique sur le banal devenu exceptionnel et unique. Le ton est puissant, sans compromis. Par moments, il pique comme une piqûre de scorpion. Le sarcasme et la satire ne sont pas absents de ce grand roman. Mais tout est parfaitement dosé d’un regard tendre, jamais méprisant, sur les jeunes de cette époque.

    Et que dire de la langue — magnifique, riche, tranchante, brillante, comme dans tous les romans de Patrice Jean.

    La bande-son ? La colère, d’abord. Le roman pousse dans l’esprit du Clash, et surtout de l’incroyable bande de prolétaires de Joe Strummer. Mais aussi Joy Division, The Cure, The Jam, Sex Pistols,Ramones , Dead Kennedys,   The Smiths, New Order… Et si vous cherchez bien, peut-être Divine Suicide quelque part ?

    ACTE V — Ce qui reste dans le sac

    Si j’avais lu ce roman en 1999. En plein bombardement de la République fédérale de Yougoslavie par la très morale alliance de l’OTAN. À quelques jours de fuir mon pays.

    Quand j’ai préparé mon sac à dos, j’ai mis : deux paires de chaussettes, deux caleçons, deux t-shirts, deux CD des deux grands groupes serbes des années 90 — Block Out et Bjesovi.

    Si j’avais, par quelque grâce, lu Stay Free de Patrice Jean à ce moment-là, il aurait été dans mon maigre bagage. À côté des chaussettes. À côté de la rage. À côté de ce qui reste quand on perd tout.

    Magnifique roman.

    PATRICE JEAN « Stay Free »

    Editions Cherche Midi

    21€90

  • Billet aller-retour pour la jeunesse

    Mes petits pieds nus s’enfoncent dans l’asphalte brûlant d’une petite ville à une cinquantaine de kilomètres de la capitale. La journée est continuellement et terriblement chaude. Avec quelques amis, nous sautillons vers la piscine municipale. Le soleil de juillet, puissant et gigantesque, est là pour nous rappeler que nous sommes des « Chasseurs d’été », rendant chaque instant de cet été essentiel et irremplaçable. Aussi ordinaire, banale et quotidienne que soit la vie dans cette bourgade endormie, cachée à l’ombre des jardins, des appartements aux stores baissés, des terrasses de cafés, pour nous, elle est unique, excitante et magnifique. Nous avons chassé l’été comme tant de générations avant nous, et après nous. La douce sensation d’insouciance et de quasi-immortalité nous donnait de la joie et du bonheur, oh, combien rares ces émotions dans la vie adulte !

    Soufiane Khaloua a réussi à décrire cela à la perfection. La ville provinciale tranquille, les gamins, le quotidien, les petites et grandes inquiétudes, les petits et grands moments de l’enfance et de la jeunesse. Ramadan, Paul, Nelson, Julien et l’étrange mais ô combien familier ami mystérieux Naka (que nous avons tous connu à un moment donné) ne sont pas des stéréotypes, mais des figures lumineuses de chasseurs, érigées comme de magnifiques statues en l’honneur de l’enfance, de la croissance, de la jeunesse et de son unicité.

    Le style et l’écriture de Soufiane sont lumineux, agréables, le livre se lit avec plaisir. Ce roman porte en lui ce que nous avons tous vécu. Mais rarement eu la volonté de nous en souvenir. Combien « chasser l’été » est un exploit noble, tout comme la jeunesse qui n’est pas seulement « drogue », « violence », « insolence » (merci aux médias nationaux pour cette magnifique image de notre jeunesse) mais la partie la plus poétique, la plus romanesque de nos vies.


    Ce roman est une caresse littéraire, un écho doux-amer des jours où le temps semblait s’étirer à l’infini. Khaloua, tel un archéologue des âmes, exhume les trésors oubliés de nos étés passés, nous offrant un refuge où la nostalgie se mêle à l’émerveillement. Pour qui cherche à retrouver la lumière fugace de l’adolescence, « Chasseurs d’été » est une invitation à ralentir, à respirer ces souvenirs comme un parfum d’été qui jamais ne s’évapore.

    Monter dans un train qui va à reculons et nous ramène vers la jeunesse est un véritable plaisir, un grand merci à Soufiane Khaloua pour le billet de train et la possibilité de retourner dans ces quelques moments brûlants.

  • « À Bicyclette ! » – Éloge du désuet et du voyage intérieur 

    Je sais, je sais. Les lecteurs DVD ? Relégués au rang de curiosités archéologiques, comme ces boîtes à musique dont plus personne ne tourne la manivelle. On me rétorquera, avec ce sourire indulgent des modernes : « À quoi bon ces artefacts poussiéreux, ces disques argentés qui pâlissent dans l’ombre des étagères ? » Et l’on aura raison, bien sûr. Le progrès est un torrent qui emporte tout, et nos petites madeleines technologiques ne pèsent rien contre le flot des plateformes, des algorithmes voraces, des catalogues infinis où les œuvres naissent et meurent en un clignement d’œil. 

    Pourtant. 

    Ce « pourtant » est un refuge. Car ce DVD, justement, il vous attend. Lorsque les écrans s’éteignent par caprice des réseaux, lorsque les hackers ou les erreurs bureaucratiques vous privent de votre dose numérique, il est là, patient, fidèle. Pas besoin de naviguer dans un océan de contenus éphémères, de subir l’angoisse du choix devant dix millions de titres dont la moitié s’évapore avant même d’avoir été vus. Non. Ce disque-là, c’est votre livre préféré en version lumineuse, celui que l’on offre, que l’on impose avec une tendance obsessionnelle à ses proches, aux inconnus croisés dans la rue, à l’internet entier s’il le faut (un certain libraire de Villers-Bretonneux en sait quelque chose, n’est-ce pas ?). 

    Et puis, il y a ces moments où l’on a besoin de certitudes. Où l’on veut, non pas consommer, mais « habiter » une œuvre. C’est pour cela que votre librairie chérie – la nôtre – aligne quelques films soigneusement élus. Pas des produits. Des « objets d’art », des fragments d’humanité qui méritent leur pesant d’euros pour le droit de les retrouver, toujours, comme on revient à un vieil ami. 

    Aujourd’hui, parlons d’« À Bicyclette ! ». Je l’ai découvert au cinéma, traînant des pieds, m’attendant à une comédie gentiment oubliable, du rire en conserve, de l’émotion prédigérée. Quelle erreur. Ma femme, comme souvent (toujours ?), avait vu juste : ce film-là reste. Il s’accroche à la mémoire comme une mélodie têtue. 

    L’histoire ? Un « road movie », un « buddy movie », certes. Mais traversé par une faille : le deuil. Deux hommes, ni vieux ni jeunes – cinquante, soixante ans, l’âge où l’on commence à compter les absents – enfourchent leurs vélos. De Bretagne à Istanbul, ils refont le voyage qu’avait accompli le fils de l’un d’eux, avant de disparaître trop tôt. Leur but ? Honorer sa mémoire, peut-être. Comprendre son élan, sûrement. Retrouver, dans l’effort des côtes et le vertige des descentes, un peu de cette lumière qu’il portait, lui, le clown itinérant qui semait des rires dans les écoles sur son passage. 

    Alors oui, ils sont drôles, ces deux-là. D’une drôlerie tendre, maladroite, celle des âmes qui savent que le rire est une armure contre la nuit. Mais sous les pitreries, il y a la douleur sourde de celui qui a perdu un enfant, et l’amitié fragile qui tente de colmater l’incolmatable. Le film danse entre éclats de joie et silences lourds, sans jamais tomber dans le pathos. C’est une comédie, dit-on. En vérité, c’est une élégie. 

    Et puis, j’ai appris que le réalisateur, aussi acteur principal, avait vécu cette histoire. Qu’il la vivait encore. Cela donne au récit une gravité supplémentaire, comme un sanglot retenu derrière chaque sourire. 

    Alors, que vous dire, sinon que ce DVD – oui, ce petit cercle de plastique et d’argent – vous attend chez nous, à la librairie  Chien Sur La Lune ? Vingt euros pour une traversée. Vingt euros pour pédaler, rire et pleurer avec ces deux fous sublimes. Parce que Nantes-Istanbul, avouons-le, vous ne le ferez jamais. Eux, si. 

    « À Bicyclette ! » – Un film de Mathias Mlekuz.   20€

    Disponible parmi nos rayons, entre deux livres et un peu de poussière mélancolique.