Étiquette : Littérature engagée

  • Le Monde comme une histoire inachevée

    Le Monde comme une histoire inachevée

    Méditation d’un libraire sur l’effacement, la mémoire et les histoires inachevées de la Palestine et des Balkans

    Chaque année, à l’approche de la rentrée littéraire, je me retrouve plongé dans ce rituel immuable qu’est la lecture des nouvelles parutions. Des dizaines de romans, de bandes dessinées, d’ouvrages jeunesse défilent entre mes mains, comme chaque été depuis que j’exerce ce métier de libraire dans une petite ville du nord de la France, entourée de villages et de campagnes.

    La rentrée littéraire – ce phénomène typiquement français, ce retour à l’école annuel pour les livres – représente un moment crucial dans le calendrier du libraire. Les éditeurs y dévoilent leurs trésors, espérant décrocher les prestigieux prix d’automne. Mais force est de constater que la plupart de ces romans m’ennuient profondément. Des histoires de personnages urbains frustrés, des « souffrances » de la bourgeoisie, des leitmotivs convenus – droits des trans, changement climatique, néoféminisme, anti-Trump, anti-Le Pen – tout un catalogue de lieux communs étalés sur des centaines de pages.

    Pourtant, parmi ces quatre cents romans annuels, il arrive de dénicher de rares bijoux  . Cette année, j’ai eu la chance de tomber sur Le Livre de la disparition d’Ibtisam Azem. En à peine cinquante pages, cette autrice palestinienne m’a bouleversé, m’a offert une ample matière à réflexion. Dès les premières lignes, j’ai senti que ce livre était exceptionnellement vrai, profond, et étrangement proche de mon  schéma mental « balkanique ».

    L’histoire est simple : un beau matin en Terre promise, tous les Arabes disparaissent. Comme s’ils s’étaient évaporés, sans laisser de trace. Ni dans leurs lieux de travail, ni dans leurs foyers. Israël se réveille sans ennemis, sans main-d’œuvre bon marché, sans sa population « indigène ». Ce récit, écrit bien avant la guerre actuelle, n’est ni fantasy ni thriller – c’est une œuvre profondément émouvante sur la disparition, sur l’endurance, la survie et l’extinction de l’espoir.

    Vintage engraving of Jaffa, Israel, 19th Century

    Ce qui frappe d’emblée, c’est ce style rarement mélancolique, ce flot lent et lyrique, ces pensées qui tranchent comme des scalpels dans la chair du lecteur. Le personnage principal tente de construire son histoire personnelle à partir des récits des autres – membres de la famille, proches, amis. Mais comment écrire sa propre histoire quand personne ne finit ce qu’il a commencé à dire ? Les Palestiniens, tout au long de leur histoire collective, n’ont jamais eu la chance d’achever leurs récits. La mort, la souffrance, les déplacements sans fin – Jordanie, Liban,Syrie  partout – les arrachent à leurs racines et ne leur laissent ni temps ni paix.

    En tant qu’immigré d’un pays totalement « brisé » par les conflits qui ont secoué les Balkans, j’ai ressenti en lisant ce texte une profonde résonance personnelle. La généalogie de ma famille est terriblement courte. Mon père, ma mère – tout le reste est brume. Tous ces gens ont disparu dans les années 90, comme on dit dans les Balkans, « engloutis par les ténèbres ». Quatre-vingt-quinze pour cent de ma famille sont morts à cette époque. Dans ce monde, aucune histoire ne peut être achevée, rien n’est clair. Personne n’a le temps d’écouter, de se souvenir.

    Ibtisam Azem a donné une forme à la disparition. Elle a créé quelque chose à partir de rien. Elle n’a pas inventé – elle a extrait un roman du vide, de l’absence. Elle nous rappelle que la disparition n’est pas seulement physique : c’est aussi la mort de l’identité, de l’histoire, du mythe, de l’esprit. L’oubli, la mémoire partielle, la souffrance convoquent le traumatisme et modifient la perception du réel.

    Le génie de son écriture réside dans sa capacité à placer au premier plan ce que nous préférons ignorer : notre indifférence face à l’effacement des peuples. La disparition des Arabes est plus qu’une métaphore – c’est une mise en garde, une réflexion sur la manière dont nous, en Occident, pouvons effacer la mémoire d’un monde, d’un peuple, et poursuivre notre route comme si de rien n’était.

    Ce livre nous tend un miroir impitoyable. Qui sommes-nous ? Ces spectateurs pervers de la souffrance, ces cyniques indifférents, pleins d’opinions creuses ? L’autrice ne cherche pas à nous offrir des solutions faciles, des raccourcis du type « Nous pouvons tous vivre ensemble si nous faisons un petit effort ». Elle nous confronte à une vérité plus inconfortable : la nécessité de vaincre le mal, de permettre aux victimes de trouver une voie de réconciliation si elles le peuvent, et de renvoyer les criminels aux oubliettes de l’histoire.

    Le Livre de la disparition est peut-être l’un des ouvrages les plus importants de notre époque, tant sur le plan artistique que sur le plan historique. Il nous ouvre les yeux, sans fausse générosité, sans manichéisme simpliste. Il nous rappelle que les histoires inachevées sont aussi les nôtres – celles de nos familles, de nos peuples, de nos mémoires fragmentées.

    Chers lecteurs, je vous en conjure : lisez ce livre, recommandez-le autour de vous. Car c’est peut-être en prenant conscience de nos propres disparitions, de nos propres histoires inachevées, que nous pourrons empêcher que d’autres ne soient englouties dans l’oubli.

    Ibtsam Azem «  Le Livre de la disparition »

    Traduit de l’arabe (Palestine)par Leila Tàhir

    Editions Globe

    21€

  • Soirée littéraire – Rencontre avec Chloé Margueritte

    La librairie Chien Sur La Lune a le plaisir de vous convier à une soirée dédiée à la littérature jeune adulte, le vendredi 20 juin 2025 à 19 heures, pour la présentation du roman « La Petite nageuse qui dansait sur un volcan « de Chloé Margueritte. Une œuvre où se tissent, à travers trois générations de femmes, les thèmes de l’émancipation, des identités plurielles et des combats intimes.

    Au programme de cette rencontre :

    • Lecture d’extraits choisis par l’autrice, révélant la puissance évocatrice de sa prose.
    • Dialogue autour des enjeux contemporains abordés dans le roman : héritage familial, émotions , et quête de liberté.
    • Moment d’échange avec le public, dans l’esprit chaleureux et convivial qui caractérise notre librairie.

    Un roman à la croisée des voix et des époques
    Julia en 1945, Anne en 2002, Noée en 2022 : trois destinées liées par un secret, trois parcours de résistance. À travers le journal intime de Julia, Noée plonge dans un passé enfoui, interrogeant les silences qui ont façonné sa famille. Inspiré du personnage de Camille dans En thérapie, ce récit poignant explore avec grâce et audace les fractures de la transmission et la force des révolutions intimes.

    Informations pratiques :
    Date et heure : Vendredi 20 juin 2025 à 19h
    Lieu : Librairie Chien Sur La Lune
    Réservation conseillée par courriel (chiensurlalune@free.fr) ou par téléphone (09 55 21 38 37).

    Une histoire où chaque génération, à sa manière, défie le poids des conventions. Une lecture qui, une fois commencée, ne vous quitte plus.

    Nous vous attendons nombreux pour partager cette soirée autour des mots et des idées.

    La librairie Chien Sur La Lune

  • Soirée littéraire « La force du galet « 

    Nous avons le plaisir de vous convier à une soirée littéraire exceptionnelle le 24/05/2025, où les récits se déplieront comme des cartes secrètes, où chaque lecture sera un voyage. Mais attention : les places sont limitées, et l’enthousiasme déjà grandissant.

    📞 Inscriptions par téléphone : 09 55 21 38 37 // 06 80 89 70 23

    ✉️ Par mail : chiensurlalune@free.fr

    Dépêchez-vous – comme les héros des romans que nous aimons, le temps file, et les meilleures histoires se partagent à ceux qui osent saisir leur chance.

    À très vite, entre les lignes et au-delà.

    L’équipe de Chien sur la Lune

  • Richard Powers et l’océan : une symphonie littéraire et écologique

    Richard Powers « Un Jeu Sans Fin » Actes Sud »

    Richard Powers, écrivain américain de renom, nous a déjà comblés avec des romans magistralement écrits. Il est un virtuose de la narration, capable de transformer des sujets complexes en récits fluides et captivants, tout en mêlant émotion, érudition et une profonde connaissance de la nature. Dans ses œuvres, la science devient poésie, et la nature, un personnage à part entière. Powers est un ardent défenseur de l’environnement, utilisant sa plume pour éveiller les consciences sur les enjeux écologiques. Son dernier roman, * »Le Jeu sans Fin »* (traduction française de * »Playground »*), nous transporte sur l’île de Makatea en Polynésie française, un lieu qui devient le théâtre de destins croisés, où l’océan joue un rôle central.

    Dans ce roman, Powers nous invite à explorer un « terrain de jeu » métaphorique, où les vies d’un génie informatique, d’un océanographe et d’un plongeur passionné se mêlent à celle de l’océan lui-même. Ce dernier, avec ses abysses mystérieux, ses montagnes sous-marines et ses écosystèmes complexes, est bien plus qu’un simple décor : c’est le cœur battant de notre planète. Powers rappelle avec force que notre monde devrait s’appeler « océan » plutôt que « terre », car toute vie dépend de cette étendue bleue et de son équilibre fragile. À travers une prose cinématographique et des cliffhangers haletants, il dépeint la beauté et la vulnérabilité de cet écosystème, tout en dénonçant les violences infligées à la vie aquatique.

    Le « jeu » évoqué dans le titre est à la fois une métaphore de la vie et une critique de notre attitude irresponsable envers la planète. Nous voyons le monde comme un terrain de jeu, un espace créé pour notre divertissement, mais nous oublions trop souvent de le préserver pour les générations futures. Powers nous met en garde : l’océan, une fois libéré de notre présence, se régénérera en un clin d’œil. Mais serons-nous encore là pour en témoigner ? Ce roman est une ode à l’eau, à la vie et à la créativité infinie de l’océan, une force qui dépasse nos jeux éphémères et nos jouets technologiques. Une lecture essentielle pour les amoureux de la nature, de l’océan et des questions environnementales.

    Vous pouvez trouver ce livre à la librairie « Chien Sur La Lune ».

  •  » J’emporterai le feu » Une fresque familiale entre passion, tabous et modernité

    Les romans de Slimani, et en particulier sa trilogie sur le Maroc et les trois générations d’une même famille, constituent une lecture agréable et captivante. Les deux premiers tomes, en particulier, sont remarquables. Leïla Slimani nous plonge avec fluidité et élégance dans l’année 1946, où une jeune Française originaire d’Alsace arrive dans un Maroc en pleine effervescence politique. Elle y retrouve son amour de guerre, Amin, un soldat colonial. Leur passion, ainsi que les tabous de l’époque concernant les mariages mixtes, ne peuvent empêcher cette femme de changer radicalement de vie et de fonder une famille dans un pays qui lui est étranger. De 1946 à nos jours, nous suivons les destins croisés de trois générations de cette famille métissée, traversant épreuves, victoires, pertes, désillusions, amours et trahisons.

    Le plus grand atout de cette œuvre réside dans sa lisibilité. Slimani est une conteuse hors pair, et jamais nous ne perdons le fil de l’histoire. Son style, d’un réalisme saisissant, nous maintient constamment en haleine, sans jamais nous laisser dans le flou ou la confusion. Le récit coule comme un ruisseau de montagne, limpide et continu. Dommage que le troisième tome, bien qu’intéressant et parfois brillant, soit plus formaté et empreint de clichés modernes, abordant des thèmes typiques de la société contemporaine.

    En somme, Slimani a écrit trois bons romans. Pour ceux qui aiment les sagas familiales et une écriture presque cinématographique (à certains moments, on se croirait dans une série palpitante), cette trilogie sera un véritable régal. L’œuvre de Leïla Slimani s’inscrit dans la lignée des grands récits familiaux et historiques, rappelant parfois les fresques sociales de siècle dernière .

    À travers cette saga, Slimani explore avec finesse la complexité des liens familiaux, les défis de l’identité culturelle et les tensions entre tradition et modernité. La famille, ici, est à la fois un refuge et un champ de bataille, un lieu où se jouent les luttes intimes et collectives. Les personnages, profondément humains, nous rappellent que la vie est un tissu de contradictions, de joies et de douleurs, où chaque génération doit négocier avec l’héritage du passé tout en forgeant son propre chemin.

    Disponible à la librairie Chien Sur La Lune.